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Remise en question de l'efficacité des budo en combat réel

Budo KanjiPardonnez-moi pour ce titre volontairement provocateur, mais je pense qu'il résume assez bien ce qu'un peu de recherche sur les budo peut vous apprendre. Le mot budo est à présent omniprésent dans la culture populaire et on peut dire en aux côtés des mots sushis, karaoké, bonsaïs et mangas, il figure parmi les exports et mieux exporter de la culture japonaise. Il est cependant l'un des plus mal compris de tous. Aujourd'hui je voudrais entamer une réflexion sur ce que sont les Budo exactement. Mais d'abord je me dois d'expliquer l'origine du mot est ensuite discuté de son implication dans la pratique moderne.

En tant que pratiquant d'aikido et d'arts martiaux pendant la majeure partie de la vie, j'ai souvent eu à expliquer ce que notre discipline était ; en particulier, ce qui la rendait différente des autres arts dont le judo, le karaté do, ou même le kendo. Petit à petit, j'ai commencé à réaliser une façon plus productive de faire les choses était vraisemblablement d'expliquer ce que tous ces budo ont en commun plutôt que de souligner leur différence. Ceci est particulièrement important si l'on veut comprendre la différence entre budo et bujutsu (武術).

Les origines du budo

Guillaume Erard et Christian TissierLe mot budo est composé de deux kanji, Bu (武) et Do (道). Bu veut dire martial ou guerre, et Do veut dire chemin ou voie. Si l'on retourne aux origines du mot Do, on peut discerner un sens plus précis et pertinent. En chinois le caractère 道 (prononcé « Tao ») est beaucoup moins tangible, il ne signifie pas dire que « chemin ». Tao exprime une vision globale du monde et une idée d'unité. Les Japonais ont adapté le mot Do dans un but plus pratique. Quand il est utilisé comme suffixe à une activité, et pas forcément une activité martiale (voir le Chado 茶道, à ce sujet, Roo Heins a écrit un article très intéressant sur le lien entre sa pratique de Chado et celle des arts martiaux), Do exprime un ensemble fini de connaissances dans une discipline. En ce qui concerne l'être humain, Do est une voie de développement personnel et d'harmonisation avec l'univers. En ce qui concerne le préfixe Bu, on peut donc déduire que ce développement personnel sera effectué via l'étude et la pratique d'une discipline martiale.

Le problème, pour nous occidentaux, est que les termes budo et bujutsu ont tous les deux été traduits en « arts martiaux ». Ceci provoque une certaine confusion en ce qui concerne le type de pratique dans laquelle nous nous engageons.

Avant d'aller plus loin, je voudrais définir ce que sont budo et bujutsu et surtout d'établir clairement ce qui les différencie. Bien qu'ils aient clairement évolué afin de s'adapter aux conditions modernes, qu'elles soient morales, sociales, ou politiques, ainsi qu'à une certaine approche pédagogique (bien que j'aie mes réserves en ce qui concerne l'utilisation de ce concept occidental pour caractériser ce que les Sensei japonais font lorsqu'ils s'efforcent de transmettre leurs connaissances), les budo descendent plus ou moins directement des bujutsu (ou koryu bujutsu ; les arts martiaux traditionnels), au moins en ce qui concerne le bagage technique. Le Kenjutsu devint Kendo, l'Aikijutsu devint Aikido, etc. Comme l'explique Olivier Gaurin dans l'interview qu'il m'a récemment accordée, c'est bien le but qui change, mais pas le moyen.

Guillaume Erard à l'AikikaiOn oppose également deux systèmes, l'un nouveau et l'un vieux. Le bujutsu est vraiment la discipline ancestrale de combat ; purement pratique, rationnelle, directe et mortelle. Il est pourtant important de se rendre compte que c'est bien la notion de défense, et pas celle de l'attaque qui est intrinsèque au bujutsu. Le caractère Bu est en fait la contraction de deux mots : « arrêter » et « lance ». Le bujutsu est donc plus un moyen de se défendre qu'un moyen d'attaquer un tiers. De plus, rendons leur justice, les pratiquants de bujutsu étaient néanmoins exposés à des concepts philosophiques et moraux, mais ceux-ci venaient en majeure partie d'une étude à part du Confucianisme et d'autres formes de pensée. La philosophie n'étant à l'époque pas une composante de l'enseignement formel des disciplines elles-mêmes, même si une finalité d'amélioration de l'individu sous-tendait de façon tenue la pratique.

Le mythe du budo traditionnel

J'espère que les experts en arts martiaux lisant ces lignes me pardonneront de décrire l'évidence, mais le mythe du « budo traditionnel » doit absolument être exposé. La majeure partie des budo fût créée entre le milieu du 19e et le milieu du 20e siècle et il n'y a donc rien de « traditionnel » ou « ancestral » à propos de la pratique des budo même si de nombreux pseudo samouraïs voudraient bien prétendre le contraire.

Les budo furent créés suite à la prise de conscience du fait que les disciplines martiales traditionnelles devaient évoluer si elles voulaient survivre. A ce moment-là, les bujustu n'étaient plus pertinents à cause de l'évolution des conditions sociales, des avancées technologiques et de certaines pressions politiques. Du démantèlement de la classe guerrière durant la restauration Meiji aux années suivant la Seconde Guerre Mondiales lorsque les disciplines martiales furent interdites par l'occupant, les arts martiaux eurent du mal à justifier de leur existence même, sans même parler de perdurer. Pourtant, quelques visionnaires comprirent que la valeur éducative des arts martiaux de ne devait pas être oubliée et ils créèrent les budo à partir des bujutsu. L'étude des écrits de Kano Jigoro[1], Ueshiba Moriheï[2] et Funakoshi Gichin[3] laisse peu de doutes quant au but réel des disciplines qu'ils créèrent.

Bien que le terme budo soit plutôt récent, le processus de démilitarisation de la société japonaise et l'adoucissement des techniques martiales sont beaucoup plus anciens. Tout commença probablement vers le 16e siècle lorsque le Shogun Tokugawa prit le contrôle de l'ensemble du pays dans sa main de fer. Ainsi, il mit fin à des siècles de luttes intestines entre les clans de guerriers du Japon. Les bushi (guerriers) devinrent samouraïs (serviteurs) et les techniques qui furent à l'origine utilisées sur le champ de bataille furent raffinées et complexifiées pour une utilisation plus rare et presque uniquement urbaine. L'idéologie du bushido (la voie du guerrier) naquit probablement du fait que les samouraïs avaient fort peu à faire en termes militaires (les guerres étaient terminées) et ils avaient beaucoup de temps à tuer, car leur rang leur interdisait d'exercer toute autre profession. Puisqu'ils ne mourraient plus dans la fleur de l'âge durant la bataille, ils devinrent probablement plus sages également... Par conséquent, ils durent concentrer leurs efforts afin de justifier leurs compétences qui étaient devenues essentiellement inutiles. Le salut vient dans le mélange des techniques guerrières et le la philosophie. Il est intéressant de noter que le terme bushido est une invention très récente[4] alors que la pensée martiale a été développée et glorifiée depuis bien plus longtemps, notamment dans les écrits de Tsunetomo[5] ou Musashi[6].

La place des budo dans le monde d'aujourd'hui

Guillaume Erard et Christian TissierMaintenant que nous comprenons les origines des budo, nous pouvons vraiment commencer à comprendre ce qu'ils sont aujourd'hui. Contrairement à ce que beaucoup de gens croient, les budo ne sont pas des méthodes de self-défense, mais bien des systèmes d'éducation. Le budoka apprend durant sa pratique assidue les valeurs morales de respect, humilité, pacifisme[7] via le perfectionnement d'une chorégraphie martiale. Par conséquent, il est très important de comprendre que l'efficacité n'est pas l'objectif premier de l'étude d'un budo. En fait, dans bien des cas, l'efficacité des techniques est volontairement diminuée afin de réduire le risque de blessure durant l'entrainement et pour augmenter le bénéfice en ce qui concerne la culture du corps et de l'esprit. Par exemple, les techniques de budo sont souvent utilisées pour développer et « ouvrir » le corps des pratiquants alors que les formes plus anciennes, plus pratiques, mènent à des postures plus fermées ou compactes. Les avantages des bujutsu résident dans la survie alors que ceux du budo résident dans la qualité de vie puisque la survie est garantie.

Pour conclure, je voudrais dire que les techniques enseignées dans les budo restent bien des techniques martiales et qu'elles conservent des degrés variables d'efficacité. Certaines écoles de budo sont également plus attentives à l'efficacité que d'autres et il serait donc déraisonnable de dire que tous les budo sont inefficaces en combat. J'espère cependant que j'ai réussi à éclaircir le fait via la définition du terme qu'il est inutile de comparer un budo par rapport à un autre en termes d'efficacité martiale. L'efficacité ne devrait pas être la priorité d'une pratique de plus de 20 ans d'un budo. Si l'on veut vraiment apprendre quelque chose de purement pratique, que ce soit une méthode de combat ou de self-défense, je suggèrerais de se tourner vers les koryu bujutsu (uniquement si on veut pratiquer une discipline japonaise bien sûr). Notez pourtant que bien que les budo ne sont pas des techniques de combat, ils ne sont pourtant pas des sports pour autant. Les arts martiaux ne cessent jamais d'évoluer et les budo, qui sont en pleine mutation vers les shiaï, les disciplines compétitives sont à présent appelés les kakutogi. Malheureusement, les bénéfices pour le développement personnel sont souvent perdus dans cette évolution...


Références:

  1. . () The Contribution of Jiudo to Education. Journal of Health and Physical Education, 3, pp. 37-40, 58.
  2. et . Budo : Les enseignements du fondateur de l'aikido. Budo Editions
  3. . Karaté-do : ma voie, ma vie. Budo Editions
  4. . Bushido, l'âme du Japon. Budostore
  5. . Hagakure : Ecrits sur la voie du samouraï. Budo Editions
  6. . Traité des cinq roues : Gorin-no-sho. Albin Michel
À propos de l'auteur
Guillaume Erard
Auteur : Guillaume ErardSite web : http://www.guillaumeerard.fr
Biographie
Fondateur du site en 2007, Guillaume est un passionné de culture et d'arts martiaux Japonais. Après avoir pratiqué le Judo pendant l'enfance, il débute l'Aïkido en 1996 et le Daïto-ryu Aïki-jujutsu en 2008. Il détient actuellement les grades de 4e Dan en Aïkido (Aïkikaï) et 1er Dan en Daïto-ryu Aïki-jujutsu (Takumakaï). Guillaume est également passionné de science et d'éducation et il détient un doctorat en Biologie Moléculaire depuis 2011. Il vit à Tokyo et travaille comme consultant pour la recherche médicale. > Voir le profil complet

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