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Janet Clift

Janet Clift est une enseignante britannique 6ème Dan d'Aikido qui dirige un dojo à temps plein à Athènes, en Grèce. Elle a commencé l'Aikido durant son enfance et elle est devenue l'une des plus jeunes Shodan en Grande-Bretagne. Janet Clift a figuré parmi les trois instructrices qui ont enseigné lors du 12e Congrès de la Fédération Internationale d’Aïkido qui a eu lieu à Takasaki (Gunma, Japon) en septembre 2016.

Guillaume Erard : Comment avez-vous commencé l'Aïkido ?

Janet Clift : Pratiquer un art martial m'intéressait et mon futur premier professeur, Terry Ezra, est venu à mon lycée faire une démonstration ; lorsque je l'ai vu, je me suis dit : "Ouais, c'est génial, c'est ce que je veux faire". J'ai trouvé que c'était merveilleux. Même si j'étais très jeune, les mouvements, la philosophie et la façon dont cela m'a été exposé m'a paru très naturel et très logique ; en tant qu'enfant, cela m'a vraiment attirée. Mon premier enseignant a été Stephen Parn. Je me dois de le mentionner parce qu'il a dirigé le dojo où je me rendais à Chester. Il était 4ème Kyu, vous vous rendez compte ? ... Mais à cette Époque, de nombreuses personnes étaient 4ème Kyu ; si vous étiez 3ème Kyu vous étiez d'un grade élevé, vous savez. Il n'y avait pas de 3ème Dan dans les parages.

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Guillaume Erard : Qui avait la charge de l'Aïkido britannique à cette époque ?

Janet Clift : C'était juste après le départ de Chiba Senseï. Chiba Senseï était parti un an ou deux auparavant, on était en 1980. C'était donc la suite immédiate de la période durant laquelle Chiba Senseï était là. Kanetsuka Senseï était le directeur technique ; il était devenu le directeur technique de la Fédération Britannique d'Aïkido, mais il y avait encore une forte influence de la présence passée de Chiba Senseï. Et ces deux influences ont commencé à diverger à ce moment-là. Je penchais plutôt pour Kanetsuka Senseï : il était le directeur technique que je connaissais. Je ne connaissais pas Chiba Senseï dans les années 1980. Ceci dit, en 1982 ou 83, Chiba Senseï est revenu au Royaume-Uni : il a enseigné lors d'un stage d'été à Lancaster, et c'est la première fois que je l'ai vu. Plus tard, je suis allée à San Diego : à 16 ans, j'y suis allée pour m'entraîner durant quelques semaines avec lui. C'est là que j'ai découvert Chiba Senseï.

Guillaume Erard : Quelles ont été vos impressions à propos du dojo de Chiba Senseï ?

Janet Clift : Je ne pratiquais l'Aïkido que depuis cinq ans à peine lorsque je suis allée dans ce dojo... Je ne comprenais rien du tout ...Cela a été une expérience très étrange pour moi d'être dans cet environnement. Je venais d'une petite ville d'Angleterre, d'un dojo de quartier... alors me retrouver tout à coup dans un dojo qu'on appelait "la cocotte minute"... Chiba Senseï était très intense... il était alors à l'apogée de sa puissance. J'étais une simple visiteuse et c'était comme faire du tourisme. Il était très gentil avec moi mais, ceci dit, j'étais très prudente parce que... la sensation de puissance et d'énergie autour de lui était effrayante, et je pouvais également voir ce qu'il faisait avec ses étudiants et avec sa fille. A cette époque elle était très jeune, elle s'entraînait... J'étais protégée, vraiment, parce que j'étais une simple visiteuse.

Guillaume Erard : Vous viviez toujours en Angleterre à cette époque ?

Janet Clift : Oui, je vivais alors en Angleterre. Quelques années plus tard j'ai emménagé à Londres pour me former avec Kanetsuka Senseï ; j'y suis restée pendant un an environ, puis je suis partie au Japon. J'avais alors 20 ans.

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Guillaume Erard : Avez-vous rencontré Kenneth Cottier ?

Janet Clift : Oui, en fait Ken a été un de mes premiers enseignants. Il habitait près de Chester et il venait régulièrement au dojo. Pour notre cours du vendredi soir les enseignants permutaient chaque semaine et Ken était un de ceux qui intervenaient. Ainsi, il venait... Bien sûr, nous étions très excités... Nous étions des enfants, vous savez, et nous étions très impressionnés par cet homme qui avait pris le thé avec O Senseï... Il nous racontait des histoires et c'était génial. C'était quelqu'un d'adorable. En fait, avant de venir au Japon, je suis allée chez lui et il m'a donné beaucoup de conseils à propos la vie au Japon.

Guillaume Erard : Qu'est ce qui vous a donné envie d'aller au Japon ?

Janet Clift : Je voulais aller au Japon depuis que j'avais à peu près 16 ans parce que j'avais entendu parler du Hombu Dojo. Nous ne savions alors pas grand-chose du Hombu Dojo en Angleterre, on ne nous en avait pas beaucoup dit à ce sujet. Mais j'avais cette ambition : je voulais vraiment y aller m'entraîner. Un jeune japonais est venu en Angleterre - Tanaka San. Il venait du Humbo Dojo. Il m'a dit : "Oui, tu devrais y aller ; c'est sans aucun doute une grande aventure." En Angleterre, nous connaissions Shibata Senseï qui était venu, nous avions aussi vu Yamaguchi Senseï, et, je pense Yokota Senseï également à cette époque... Donc, nous avions des contacts avec des Shihans du Humbu Dojo. Alors j'y suis allée.

Guillaume Erard : Avez-vous consacré tout votre temps à l'Aïkido ?

Janet Clift : Oui. Je veux dire : je suis partie pour l'Aïkido. J'avais prévu d'enseigner l'anglais pour assurer ma subsistance. Mais cela n'a pas été facile au début : il m'a fallu un certain temps pour obtenir un emploi. Mais j'ai fini par en décrocher un et j'ai essayé d'organiser mon temps de travail en fonction de mon entraînement. Je m'entraînais le matin lorsque je travaillais l'après-midi ; lorsque je travaillais le matin je m'entraînais l'après-midi... Je tâchais de m'accommoder de mes horaires de travail. J'essayais d'aller la plupart des matins au cours de Waka Senseï, à 6h30 au dojo, et ensuite de suivre également un cours du soir ou de l'après-midi, autant que cela m'était possible...

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Guillaume Erard : Avez-vous suivi un enseignant en particulier ?

Janet Clift : Pas du tout. J'ai essayé d'aller au cours de chacun sans discrimination. Les seuls enseignants dont je ne pouvais pas fréquenter les cours étaient ceux qui intervenaient alors que je travaillais et je regrette profondément, maintenant, de n'être jamais allée au cours d'Arikawa - je pense que je n'y suis allée qu'une fois - parce que je travaillais. Parfois, c'était difficile de parvenir à aller voir tout le monde, mais j'ai essayé autant que possible d'aller voir un maximum d'enseignants.

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Guillaume Erard : Qui étaient vos partenaires d'entraînement ?

Janet Clift : Je m'entrainais beaucoup avec Kuribayashi Senseï, Kanazawa Senseï, Etsuji Horii Senseï, Sugawara Senseï et Kobayashi Senseï. Ils n'étaient pas Uchi Deshi à ce moment ; ils avaient déjà commencé à enseigner, aussi ils n'étaient pas toujours au Hombu Dojo. Ils venaient au cours d'Osawa Senseï le jeudi matin. Yoko Okamoto Senseï était là et j'essayais de m'entraîner avec elle ; c'était la période où elle fondait sa famille, elle avait ses bébés alors... Et il y avait deux Uchi Deshi étrangers à ce moment au Hombu Dojo: Yahe Salomon et Rosso Fernandez de Nouvelle-Zélande. Ils vivaient là depuis quelques années.

Guillaume Erard : Avez-vous trouvé la vie au Japon difficile ?

Janet Clift : Oui, je l'ai trouvée très très étrange. Et j'ai eu une période très difficile en dehors du dojo. Il n'y avait pas beaucoup d'étrangers d'une manière générale au Japon à cette époque. Nous étions très exotiques, les gens étaient très curieux ; j'étais souvent dévisagée, d'autant plus que j'étais une jeune femme étrangère. Parfois c'était très difficile, et c'était globalement fatigant de vivre cela en permanence.

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Guillaume Erard : Le fait que vous soyez une femme a-t-il rendu les choses plus difficiles ?

Janet Clift : Je suis sûre que cela a joué, sans aucun doute. C'est ainsi que je l'ai vécu, je ne peux pas me prononcer pour les autres - il y avait pas mal de femmes américaines, je ne sais pas si elles l'ont vécu de la même manière, mais en ce qui me concerne il y a eu des moments difficiles. Il y avait aussi beaucoup de solitude. Les journées sont rythmées par le dojo et le travail, on est souvent fatigué, on sait que l'on est observé... C'est très solitaire, ce genre de vie.

Guillaume Erard : Combien de temps êtes-vous restée au Japon et avez-vous envisagé de vous y installer ?

Janet Clift : Je suis restée trois ans et demi au bout desquels il était pour moi temps de partir. Je voulais partir. Je pense qu'à ce stade la plupart des gens n'envisagent pas de s'y établir : c'est un lieu transitoire où l'on est resté deux ou trois ans avant de repartir.

Guillaume Erard : Êtes-vous venue au Japon avec le projet de devenir enseignante d'Aïkido ?

Janet Clift : Je n'ai jamais fait de projet à proprement parler. Je pense que cela aurait été approprié et j'aurais dû avoir un tel projet, mais je ne l'avais pas, ce qui était une erreur. Cela ne faisait pas partie d'un projet à long terme, c'était simplement ainsi que j'envisageais la période limitée que je passerais là.

Guillaume Erard : En quoi était-ce une erreur ?

Janet Clift : Je n'ai jamais pensé à l'avenir, je n'ai jamais pensé qu'avoir vécu au Japon serait bon pour mon CV ou dans le cadre d'un plan de carrière hypothétique d'enseignante d'Aïkido... Je n'ai même jamais envisagé cela, je voulais juste m'entraîner, c'est tout. C'était très au jour le jour. Et même lorsque je suis allée à San Diego, juste après le Japon, ma seule intention était de pouvoir poursuivre une pratique quotidienne de l'Aïkido, car je savais que si je retournais au Royaume-Uni cela s'arrêterait. Voilà pourquoi je suis allée à San Diego : simplement pour prolonger ma pratique quotidienne de l'Aïkido. Je m'étais fait un bon ami au Japon, Yahe Salomon, qui m'a recommandé d'aller voir Chiba Senseï. J'avais déjà eu des contacts avec Chiba Sensei, alors c'est ce que j'ai fait. Je suis retournée là-bas.

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Guillaume Erard : Vous êtes-vous engagée en tant que Kenshuseï à San Diego ?

Janet Clift : Je ne l'ai pas fait. Je ne voulais pas le faire parce que je pense que mon Aïkido était formé à ce stade : j'étais déjà 3ème Dan, je m'entraînais depuis assez longtemps, depuis que j'étais très jeune, et je sentais que ce n'était pas vraiment ce que je voulais faire.

Guillaume Erard : Où êtes vous allée après San Diego ?

Janet Clift : Ensuite, je suis retournée au Royaume-Uni. Mon père a été très malade et il est mort, donc je suis retournée au Royaume-Uni où je suis restée trois ans. J'ai alors essayé de faire d'autres choses, pas uniquement de l'Aïkido. J'ai eu un tout petit groupe, au Royaume-Uni, à Chester. C'était intéressant, c'était une expérience intéressante cette rupture avec des années très intenses d'entraînement pour me retrouver avec des gens à qui je devais enseigner... J'étais complètement empêtrée à essayer de transmettre ce que je faisais.

Guillaume Erard: Comment avez vous vécu la transition de pratiquante à enseignante ?

Janet Clift: Lorsque vous arrêtez votre entraînement quotidien et essayez d'ouvrir un dojo, la réalité peut être assez décevante et déprimante. Au début, vous avez des étudiants qui ne sont tout simplement pas aussi enthousiastes que vous ; c'est la première réalité à laquelle il vous faut faire face. Donc, si vous croyez que les étudiants qui viendront vous trouveront passionnant pour la seule raison que vous avez pratiqué l'Aïkido 3 à 4 heures par jour... Et je sais que beaucoup d'enseignants sont confrontés à cela ; enseigner aux débutants finit par les rendre malade, il ne veulent plus enseigner qu'aux ceintures noires, ou ils ne veulent plus enseigner que Ko Kyu Nage... Mais en fait, la plus plupart du temps, enseigner consiste à montrer comment chuter, comment se relever, comment tourner... C'est 90% du travail : expliquer où mettre le pied, où mettre la main... C'est tout. Et à moins que vous aimiez cela vous n'allez pas prendre plaisir à enseigner. C'est aussi la raison pour laquelle je pense que c'est une bonne expérience d'avoir son propre dojo et de former ses propres étudiants : cela vous change en tant qu'Aïkidoka. Je pense que la chose primordiale que m'a apportée Chiba Senseï a été de savoir comment diriger un dojo, comment créer des liens avec les gens. C'était une partie très importante de son enseignement : il était fort pour vous faire sentir quelles étaient vos responsabilités en tant qu'Aïkidoka.

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Guillaume Erard : Est-ce que d'autres professeurs en dehors de Chiba Senseï influencent la façon dont vous enseignez ?

Janet Clift : Je pense que, selon ce que je fais, je me réfère à différents aspects des professeurs avec qui je me suis entraînée. Lorsque j'enseigne aux débutants, très souvent, je me réfère à celui avec qui je me suis entraînée en tant que débutante, à comment j'ai appris et à ce qui me parlait lorsque j'étais dans cette situation. C'est pourquoi mes premiers professeurs d'Aïkido sont ceux qui m'influencent le plus. Maintenant, si je travaille avec des gens qui sont un peu plus avancés je me réfère à quelque chose d'un enseignant avec qui je me suis entraînée quand j'étais plus avancée. Si je m'attache à transmettre un sentiment légèrement plus profond de l'Aïkido par exemple, je me réfère à un enseignant qui m'a éclairée sur la question... Donc, cela dépend beaucoup de ce que je fais.

Guillaume Erard : Est-ce facile de gagner sa vie en tant enseignant d'Aïkido ?

Janet Clift : Ma situation personnelle est un peu particulière : je suis mariée à quelqu'un qui a une situation stable. Cela change beaucoup de choses ; il est probable que si vous demandez à quelqu'un qui entretient une famille en enseignant l'Aïkido il vous dira que c'est une situation très précaire... Ce n'est pas confortable. Je ne sais même pas s'il est possible, en fait, de ne vivre que de cela. Je pense qu'il faut être très adaptable, qu'il faut être très ouvert, et que cela nécessite d'abandonner un grand nombre de perspectives... Cela nécessite peut-être d'être moins exclusif dans ce que l'on fait... Il est très difficile d'être sans concession en tant que professeur.

Guillaume Erard : Cela implique-t-il d'abandonner ses exigences ?

Janet Clift : On pourrait voir cela comme abandonner ses exigences, mais... Je pense qu'il n'est pas forcément nécessaire d'abandonner ses exigences techniques, mais peut-être qu'il faut simplement accepter que certaines personnes qui viendront à votre dojo ne seront pas capables d'évoluer de la manière comme vous le voulez : certaines seront âgées, certaines seront en surpoids... En fait, elles seront pour la plupart relativement âgées car peu de jeunes viennent à l'Aïkido ... Ainsi, plutôt que d'abandonner ses exigences, il faut les adapter à ce que l'on a en face de soi.

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Guillaume Erard : Selon vous qu'est ce qui fait que la population des pratiquants d'Aïkido est d'un âge de plus en plus avancé ?

Janet Clift : Je pense que c'est peut-être dû à la conjonction d'un certain nombre de choses. Lorsque les enseignants vieillissent, ils attirent moins les jeunes, je pense que cela est un facteur. Je pense également que les gens demeurent au pouvoir alors qu'ils devraient transmettre le pouvoir, vraiment : déléguer du pouvoir à d'autres et amener les plus jeunes à enseigner. Nous l'avons constaté en Grèce : si des jeunes enseignent, des jeunes fréquentent le dojo. Les gens n'ont pas forcément envie que ce soit une femme de 50 ans comme moi qui leur fasse cours. C'est un fait, alors ... C'est un peu perturbant, mais je pense que si les gens se cramponnent à ce genre de fantasme qu'ils vont être le Senseï ou l'enseignant à jamais, c'est tout à fait dommageable pour l'Aïkido ; en fait, ils ont peur de lâcher quelque chose.

Guillaume Erard : Que pouvons nous faire pour inverser cette tendance ?

Janet Clift : Il est nécessaire d'entretenir une certaine adaptabilité dans l'enseignement et d'impliquer davantage les jeunes dans le processus d'enseignement. Il faut aussi leur donner les moyens de sentir qu'ils ont un avenir dans l'Aïkido. Je pense que c'est très pesant pour eux, vous savez : ils viennent et ce sont les mêmes personnes encore et encore... Je pense que c'est très sclérosant pour l'Aïkido. Evidemment, le mélange n'est pas aisé avec cet élément traditionnel du Japon qu'est la hiérarchie, car cette dernière ne se prête guère à l'évolution, je pense.

Guillaume Erard : Pensez-vous que nous devrions être plus attentifs à ce que les débutants ont à dire ?

Janet Clift : Je pense que c'est important. Quel est l'impact de l'Aïkido sur la vie des ceintures blanches qui y sont sensibles ? Parce qu'ils sont importants ! Nous nous concentrons toujours sur les ceintures noires ou les enseignants, mais sans les moins gradés nous ne serions pas ici ! Voilà la réalité. Si nous les ignorons continuellement alors, dans 20 ans, il ne restera plus personne pour enseigner. Nous, nous ne serons plus là - enfin, vous si, vous êtes jeune - mais moi je ne serai plus là dans 20 ans... Aussi je pense que mettre continuellement les débutants ou les ceintures blanches à l'écart est vraiment une grave erreur, et nous allons en payer le prix.

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Guillaume Erard : Que pouvons nous faire pour aider les débutants et optimiser le relever global ?

Janet Clift : Je pense que beaucoup de cours pourraient être plus orientés vers les grades les moins élevés. Posture, Taï Sabaki... des choses simples que nous avons tendance à perdre de vue... Nous faisons voler les gens dans tous les sens et nous sommes superbes... mais en perdant de vue ce qui est vraiment fondamental et ce qui fait sentir aux gens qu'ils apprennent quelque chose. Je ressens cela dans mon propre dojo : les gens ont besoin de sentir qu'ils évoluent depuis leur point de départ, qu'ils progressent, qu'ils se construisent et qu'ils consolident leurs fondations. Je pense que c'est important. Ainsi, peut-être qu'une chose qui mériterait une attention particulière est qu'il y a un enseignement fondamental un enseignement de base. Je pense que si cette partie est éludée de la formation initiale et du développement, on ne la récupère jamais : on ne fait qu'apprendre des techniques qui sont tout simplement arbitraire, mais on n'a pas de bases, de fondations.

Janet Clift en démonstration à Takasaki

Guillaume Erard : Pourquoi n'y a-t-il pas plus de femmes qui enseignent ?

Janet Clift : Je pense que, d'une manière générale, il y a plus d'hommes que de femmes qui pratiquent l'Aïkido. Je ne saurais pas précisément dire pourquoi, peut-être que les hommes ont un peu plus l'ambition d'enseigner que les femmes... Ils ont un désir de pouvoir plus important que les femmes ; je pense que les femmes ne prennent pas spontanément une position d'autorité, ce n'est pas dans leur nature... Je ne veux pas dire qu'il n'est pas dans la nature de toutes les femmes, je généralise... Mais je ne sais pas vraiment pourquoi il y a plus d'hommes que de femmes qui enseignent. Je pense que c'est une question de proportions : il y a plus d'hommes qui pratiquent que de femmes. Je pense aussi que les femmes ont peut-être un manque de confiance en elle plus marqué : elles ne sont pas aussi puissantes, elles ne sont pas aussi fortes physiquement que les hommes... Bien sûr, il y a des hommes fluets et des femmes robustes, mais de manière générale les femmes ne sont pas aussi puissantes physiquement que les hommes. Et je crois que cela les rend peut-être moins confiantes en leur capacité à être enseignantes ou exercer une autorité. Ceci dit, quand j'étais aux États-Unis il y avait parmi les aînés beaucoup de femmes qui étaient de très bonnes enseignantes, très confiantes. Je pense donc que cela dépend du pays.

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Guillaume Erard : Y aurait-il un facteur culturel à cette différence ?

Janet Clift : Je pense qu'il y a un facteur culturel important, oui. Aux États-Unis, les femmes sont peut-être... elles sont considérées de manière plus égalitaire, elle sont mieux admises, et leurs aspirations sont très différentes. A mon sens, l'égalité des sexes est certainement beaucoup plus tangible aux États-Unis. Je pense que Yamada Senseï, de même que Chiba Senseï lorsqu'il était en vie, a fait beaucoup pour promouvoir les femmes ; ils sont très ouverts à ce que les femmes enseignent.

Guillaume Erard : Suffirait-il simplement d'encourager les femmes ou y a-t-il un problème plus profond en ce qui concerne l'Aïkido ?

Janet Clift : Il y a tellement de facettes à cette question : que se passe-t-il sur le tapis en terme de rapports entre les hommes et les femmes ? Je pense que cela ne peut se résumer en disant simplement que les femmes ne sont pas encouragées ou que les hommes le sont... Je pense que les enjeux sont nombreux. Ce n'est pas simple de répondre à cette question... De toute évidence, il y a des problèmes visibles... Personnellement peu m'ont considérablement concernée ce qui est plutôt heureux. Mais peut-être que si et que je ne m'en suis pas rendue compte. Je pense que les femmes doivent être deux fois meilleures que les hommes pour être évaluée au même niveau. Vraiment. Je pense qu'une femme doit être exceptionnelle pour être reconnue... Vous savez, j'ai vu beaucoup d'hommes assez médiocres obtenir des postes d'enseignants parce qu'ils sont forts, qu'ils peuvent projeter des gens. Alors cela devient le plancher, le minimum attendu. Mais c'est un plancher inadéquat.

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Guillaume Erard : Il me semble que les hommes sont plus enclins à rectifier ce que fait leur partenaire lorsque ce sont des femmes ?

Janet Clift : Je pense que la réclamation la plus courante que j'ai entendue de la part des femmes est que des hommes corrigent constamment ce qu'elles font, quelle que soit leur compétence... C'est une présomption qu'une femme n'est pas aussi capable qu'un homme. Voilà une chose très étrange ; quel genre d'homme fait cela ? Je pense que c'est très étrange... Je dirais que le problème de l'égalité des sexes était absent ce soir [lors du séminaire] (rire)... c'est une plainte que j'ai entendue souvent de la part des femmes. Je veux dire, ce genre de chose arrive partout, pour les femmes : cette agression ou, comment dire... cette dévalorisation, ou encore dire aux femmes ce qu'elles doivent faire... On retrouve cela partout. Seulement je pense que lorsque cela se manifeste sur le tapis c'est physique, ce n'est certes guère agréable mais cela peut être très très agaçant.

Guillaume Erard : Comment pouvons nous attirer l'attention des enseignants sur ces problèmes ?

Janet Clift : Je ne sais pas comment cela pourrait changer. Je ne sais vraiment pas comment cette question peut être amenée et le débat ouvert. Pour moi, en tant que femme et enseignante, ce qui me fait le même effet qu'un chiffon rouge à un taureau, c'est qu'un homme refuse l'Ukemi pour une femme. Et l'homme peut être bien pire techniquement que la femme mais il ne prendra tout simplement pas l'Ukemi pour elle. J'ai vu cela à de nombreuses d'occasions, et je dois dire que c'est une chose qui peut me mettre vraiment en colère. Je peux me mettre très en colère quand je vois cela.

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Guillaume Erard : Pensez-vous qu'il devrait y avoir une bonne proportion de femmes dans tous les dojos ?

Janet Clift : Pour moi, une bonne proportion de femme dans un dojo est un indice de son bon fonctionnement. S'il n'y a que des hommes... Lorsque je recommande un dojo, je dis toujours : "Assurez-vous qu'il y a beaucoup de femmes dans le dojo". Car s'il n'y en a peu ou pas, c'est généralement un signe que quelque chose ne va pas dans ce dojo, vraiment.

Guillaume Erard : Comment abordez-vous ce problème votre propre dojo ?

Janet Clift : Une chose que je fais toujours et qui, à mon sens, permet sans aucun doute de prévenir cela dans mon dojo - et dans un grand nombre de dojos, en fait - est de mettre systématiquement l'accent sur l'Ukemi. Quand des débutants arrivent j'insiste consciencieusement sur l'Ukemi plutôt que sur la technique. Ainsi ils intègrent qu'ils chutent en recevant un mouvement : quel que soit ce mouvement, quelle que soit sa qualité d'exécution, leur rôle est de chuter. Je pense que souligner cela change vraiment la dynamique d'interaction. Je les amène chuter par eux-mêmes, je ne les fais pas tomber. Je pense que cette pratique autonome de l'Ukemi, les aide à comprendre qu'ils ne doivent pas nécessairement attendre d'être projetés, mais que c'est un exercice en lui-même.

Guillaume Erard : Enseignez-vous explicitement plus que la technique à vos étudiants ?

Janet Clift : Pas intentionnellement, non. Les gens perçoivent-ils quelque chose d'autre ? Je ne sais pas. Peut-être, peut-être pas... Il est très difficile d'évaluer ce que l'on transmet lorsque l'on enseigne... Je ne parle pas de quoi que ce soit d'ésotérique... Parfois, je parle d'"expansion interne", de "déplacement à partir du centre"... Mais je ne parle d'aucune "spiritualité" ni "d'étape méditative".

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Guillaume Erard : Qu'attendez-vous d'un bon Aïkidoka outre un bon niveau technique ?

Janet Clift : En tant qu'enseignant on apprécie toujours de voir quelqu'un bien se comporter : au delà de la valeur de son Aïkido, pratiquer l'Aïkido d'une façon responsable, attentionnée - en prenant soin de Uke - s'assurer non seulement que sa technique est claire mais aussi qu'il est bienveillant. Je pense que cela est très important, et bien souvent on ne voit pas toujours les deux ensemble... Quelqu'un peut être très très bon en Aïkido sans pour autant faire preuve d'un bon caractère.

Guillaume Erard : Comment évaluez vous le caractère des gens pendant un examen technique ?

Janet Clift : Très souvent, cela se manifeste physiquement. Si quelqu'un n'est pas présent mentalement cela va transparaître. En fait, c'est assez difficile de dissocier les deux.

Guillaume Erard : Pensez-vous que la pratique de l'Aïkido rende les gens meilleurs ?

Janet Clift : ... Non, je ne pense pas... Cela peut... mais la seule pratique ne rend pas les gens meilleurs. Je pense que bien pratiquer, avec sincérité et un souci réel de son partenaire, fait de chacun une meilleure personne. Mais l'acte en lui-même de faire l'Aïkido, intrinsèquement non, cela ne suffit pas à faire de quiconque une meilleure personne. C'est un idéal, mais ce n'est pas ainsi.

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Guillaume Erard : Vous vivez maintenant en Grèce ; comment cela est-il arrivé ?

Janet Clift : J'ai fait la connaissance de mon mari quand j'avais 16 ans. Il venait de Dublin avec un groupe d'Aïkidokas irlandais aux stages d'été de la Fédération d'Aïkido Britannique et c'est là que je l'ai rencontré. Je l'ai retrouvé en 1995 aux États-Unis, lorsque j'y suis retournée pour quelques semaines ; lui allait y séjourner six mois. Il m'a alors invitée à venir en Grèce pour donner un stage. C'est comme ça que ça s'est passé : j'y suis allée, puis j'ai emménagé en Grèce pour être avec lui. Il avait déjà un dojo et un groupe en Grèce, quand je l'ai rejoint nous l'avons dirigé ensemble.

Guillaume Erard : Comment l'Aïkido est-il implanté en Grèce ?

Janet Clift : C'est passé d'une activité que je qualifierais de très confidentielle à une prolifération soudaine les six-sept dernières années. Maintenant il y a des dizaines de dojos... Nous essayons de collaborer de notre mieux ; nous travaillons tous ensemble avec l'objectif d'obtenir la reconnaissance officielle de la Fédération Internationale d'Aïkido, ce qui est important et nous fédère. Beaucoup de stages ont lieu en Grèce, aussi nous essayons d'en soutenir autant que nous pouvons. Sugawara Senseï et Kobayashi Senseï viennent du Hombu Dojo pour des stages communs à tous les groupes reconnus par le Hombu Dojo en Grèce ; c'est ensemble que nous invitons ces enseignants...

Guillaume Erard : Qu'éprouvez-vous en revenant au Japon, en tant qu'enseignante cette fois ?

Janet Clift : J'éprouve exactement la même chose qu'auparavant : je serai toujours une élève du Hombu Dojo. Pour moi, cela n'a pas changé du tout... Enseigner ne fait aucune différence, mes pensées demeurent : serai-je à la hauteur pour prendre l'Ukemi pour Sugawara Senseï ? Serai-je à la hauteur pour prendre l'Ukemi pour Kobayashi Senseï ... Ce sera toujours ma préoccupation essentielle.

Interview avec Janet Clift

Un grand merci à Odilon Regnard pour la transcription de l'interview depuis l'enregistrement audio.

À propos de l'auteur
Guillaume Erard
Auteur : Guillaume ErardSite web : http://www.guillaumeerard.fr
Biographie
Fondateur du site en 2007, Guillaume est un passionné de culture et d'arts martiaux Japonais. Après avoir pratiqué le Judo pendant l'enfance, il débute l'Aïkido en 1996 et le Daïto-ryu Aïki-jujutsu en 2008. Il détient actuellement les grades de 4e Dan en Aïkido (Aïkikaï) et 2e Dan en Daïto-ryu Aïki-jujutsu (Takumakaï). Guillaume est également passionné de science et d'éducation et il détient un doctorat en Biologie Moléculaire depuis 2011. Il vit à Tokyo et travaille comme consultant pour la recherche médicale. > Voir le profil complet

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