Michel Erb est un pratiquant exemplaire. Il fait partie d'une génération d'Aikidokas qui par leur travail et leur abnégation ont su faire passer notre discipline dans le 21e siècle. Il sillonne inlassablement les routes de France et de Suisse et d'Allemagne à l'occasion des très nombreux stages qu'il anime et il est aussi immanquablement présent lorsque Christian Tissier se déplace en Europe. Il a accepté de nous expliquer sa vision de la pratique qu'il a forgée dans le creuset de la technique de son maitre et qu'il développe avec sa sensibilité d'homme droit et de travailleur acharné.
Guillaume Erard : Vous avez commencé la pratique de l'Aikido lorsque vous étiez enfant, qu'est-ce qui a motivé ce choix de pratique ?
Michel Erb : Je me souviens que depuis tout petit j'étais particulièrement attiré par les arts martiaux. Ainsi, vers mes 14 ans, et après avoir assisté à divers cours de Judo et de Karaté, je me suis dirigé vers l'Aikido. Cette discipline m'attirait le plus et me permettait de m'entrainer immédiatement avec des adultes, car il n'y avait pas de cours enfants dans ce club.
Guillaume Erard : Pourquoi désiriez-vous vous entrainer avec des adultes plutôt qu'avec des enfants de votre âge ? Étiez-vous particulièrement mûr pour votre âge ?
Michel Erb : J'avais vu précédemment les cours enfants du Judo et du Karaté et cela ne me convenait pas. En fait, l'idée que je me faisais, à cette époque des Arts martiaux, était celle de la pratique des adultes et non pas de celle des enfants.
Michel Erb et Guillaume Erard
Guillaume Erard : Dans quel groupe ou fédération avez-vous commencé ?
Michel Erb : À cette époque les fédérations comme nous les connaissons aujourd'hui n'existaient pas encore. Notre dojo était affilié à la Fédération Française d'Aikido et de Kobudo (FFAK). Ce groupe, ainsi que d'autres, allaient créer un peu plus tard la Fédération Française d'Aikido Aikibudo et Affinitaires (FFAAA).
Guillaume Erard : Au long de votre apprentissage, vous avez rencontré une multitude de professeurs au sein de plusieurs groupes. Était-ce la conséquence de votre situation géographique ou bien fut-ce le fruit choix de votre part ?
Michel Erb : J'ai en effet très tôt manifesté l'envie de rencontrer d'autres enseignants d'Aikido. À cette époque, les stages étaient loin d'être aussi nombreux qu'ils le sont aujourd'hui. Si l'on voulait suivre de temps en temps un enseignement différent, il fallait donc visiter d'autres dojos. Ainsi, dès que je fus titulaire de mon permis de conduire, je me suis efforcé de pratiquer à l'extérieur le plus possible. J'ai eu le privilège de rencontrer un certain nombre de professeurs dont j'ai pu suivre plus ou moins régulièrement l'enseignement. Bien sûr, à cette époque-là, les professeurs de haut niveau ne faisaient pas légion en province et mes visites impliquaient de nombreuses heures en voiture.
Guillaume Erard : Étant donné cette variété qui caractérise vos débuts, vous avez-dû rencontrer les Maitres Tamura Nobuyoshi (disparu récemment) et André Nocquet, que retiendrez-vous d'eux ?
Michel Erb : Très franchement je ne peux pas dire grand-chose au sujet de Maitre Tamura, car j'ai du le voir 4 ou 5 fois en tout et pour tout lors de stages. Je pense que je ne suis vraiment pas la meilleure personne pour vous parler de lui. Pour André Nocquet c'est un peu différent, car même si je n'ai pas vraiment eu l'occasion de le rencontrer beaucoup plus que Tamura Sensei, j'ai cependant en mémoire quelques repas et discussions au cours desquels il n'a pas manqué de faire rêver le jeune homme que j'étais à ce moment-là. Il aimait parler du Japon et surtout d'O Sensei. On pouvait vraiment sentir, durant ces instants-là, un homme passionné et qui voulait transmettre ce qu'il pensait être le message du Maitre fondateur.
Guillaume Erard : Est-ce important de savoir « quitter » un professeur ?
Michel Erb : Les divergences d'opinions peuvent conduire à des ruptures ou à diverses séparations comme dans la vie de tous les jours. Cela se produit probablement, car l'être humain est un être capable de réfléchir par lui-même et soucieux d'exercer son libre arbitre. D'une façon générale, s'il y a désaccord ou même séparation, cela devrait à mon sens être géré dans le respect de l'autre et de son opinion, et être accompagné d'une introspection personnelle.
Guillaume Erard : Gardez-vous des choses de votre pratique passée au sein d'autres groupes ou bien avez-vous totalement réinventé votre Aikido ?
Michel Erb : J'espère bien que tout ce que j'ai pu vivre en Aikido ces 30 dernières années restera inscrit quelque part en moi à tout jamais, car cela fait partie de moi et de ma construction. Je ne rejette pas l'expérience que j'ai acquise, bien au contraire, car elle me permet de mieux définir mes objectifs futurs tout en sachant identifier ce que je n'ai pas envie de faire. Quant à « inventer » ou « réinventer » mon Aikido, je ne vois pas cela sous cet angle-là. Je pense plutôt qu'à force de travail, le pratiquant développe ses qualités techniques et humaines et donc ses perceptions et son ressenti. C'est ainsi qu'il pourra, au contact du ou des Sensei qu'il aura choisis, se ressourcer en permanence et se plonger de plus en plus dans cette merveilleuse aventure qu'est la pratique de l'Aikido.
Guillaume Erard : On sent évidemment une influence incontestable de la pratique de Christian Tissier sur la vôtre. Comment et pourquoi en êtes-vous arrivé là ?
Michel Erb : Merci pour ce compliment ! J'ai rencontré Christian Tissier la première fois en 1986 et depuis ce moment-là il me guide dans ma pratique. Je peux dire que, même s'il n'a pas été mon premier professeur, c'est lui qui m'a construit en me donnant les bases indispensables sur lesquelles je fonde ma pratique et ma conception de la pédagogie. Son enseignement résonne en moi et me nourrit sans arrêt. C'est quelqu'un qui force le respect et l'admiration, car il travaille énormément et ne cesse d'évoluer. Le côtoyer est tout simplement passionnant.
Guillaume Erard : Qu'est-ce qui vous a décidé de faire de l'Aikido votre métier ?
Michel Erb : N'est-ce pas le rêve de nombre de personnes que de vivre leur passion totalement et au quotidien ? De plus, quel bonheur que de pouvoir transmettre ce que l'on a appris tout en continuant à apprendre sans arrêt ! Enfin, quelle satisfaction que d'apporter du plaisir aux pratiquants ! Je pense que cette profession me permet tout cela. Oui, c'est un métier fantastique et passionnant et très prenant.
Stage en Franche-Comté
Guillaume Erard : Avec le développement étendu de l'Aikido et de tous les autres arts martiaux, pensez-vous qu'il y ait toujours de la place de nos jours en France pour de nouveaux enseignants professionnels ? Quel serait votre conseil à un pratiquant qui désire devenir professionnel ?
Michel Erb : Je pense qu'il y a toujours de la place pour des personnes qui désirent se consacrer sincèrement à l'enseignement de notre discipline. Bien entendu, avant de pouvoir se prétendre « professionnel » cela demande du temps, beaucoup de temps, et de patience, ainsi qu'énormément d'engagement et d'abnégation ! Les personnes qui choisissent cette voie professionnelle devraient vraiment avoir conscience de cela avant de faire ce choix.
Guillaume Erard : Vous faites partie de la poignée d'enseignants français qui se rendent au Japon régulièrement pour pratiquer à l'Aikikai. Que retirez-vous de vos séjours là-bas ?
Michel Erb : J'apprécie énormément le Japon et sa culture. À chaque séjour au pays du soleil levant, je découvre des nouvelles facettes que je tente de comprendre. Concernant la pratique à l'Aikikai, elle est évidemment extrêmement enrichissante du fait du grand nombre de prestigieux Sensei qui y enseignent. Je crois que l'on peut vraiment se nourrir des différences de chacun.
Guillaume Erard : Vous avez effectué votre tout premier séjour en 1987, vous aviez 21 ans. Qu'est-ce qui vous a poussé à partir ?
Michel Erb : J'avais probablement besoin d'exotisme ! Je rêvais du Japon et de l'Aikido que l'on y pratiquait au travers des vidéos que Stanley Pranin diffusait à l'époque via Aiki News. Elles étaient pour moi moins des supports techniques ou pédagogiques que des moyens d'évasion vers quelque chose de peu banal. Bien entendu, l'expérience de Christian Tissier que je connaissais alors depuis peu, et qui était devenu mon professeur n'a fait qu'accroitre ma curiosité et mon envie de voyage.
Guillaume Erard : Quelle fut votre impression par rapport à la pratique ou l'atmosphère dont vous aviez l'habitude en France ?
Michel Erb : Tout était complètement nouveau, c'était un univers tout à fait différent de celui dont j'avais l'habitude en France. Par exemple, le Sensei présentait 3 à 4 fois la technique sans expliquer quoi que ce soit et il fallait pratiquer ! Cela je ne l'avais jamais vécu de cette manière-là en France. De plus, les cours étaient aussi plus rudes, plus physiques et moins confortables qu'à domicile même s'ils ne duraient qu'une heure ! Enfin, si je voulais assister aux cours du Doshu Ueshiba Kisshomaru et de son fils Ueshiba Moriteru, l'actuel Doshu, il fallait se lever tôt pour pratiquer le matin... ce dont je n'avais vraiment pas l'habitude en France !
Guillaume Erard : Quels professeurs vous ont particulièrement marqué ?
Michel Erb : J'étais parti au Hombu Dojo pour suivre les cours de tous les Sensei. Je voulais tous les voir et expérimenter l'Aikido de chacun. Je pense avoir particulièrement apprécié Ueshiba Kisshomaru ainsi que son fils Ueshiba Moriteru. Bien entendu, le travail de Sensei tels que Yamaguchi, Endo et Yasuno m'avait aussi particulièrement interpellé même si à l'époque j'étais très loin de comprendre leur enseignement !
Guillaume Erard : Selon vous, un pratiquant qui se dit sérieux par rapport à son investissement dans l'Aikido se doit-il d'aller se perfectionner au Japon ?
Michel Erb : Je ne sais pas trop que répondre à cela, car je connais un grand nombre de pratiquants très sérieux qui n'ont pas encore eu l'occasion, pour diverses raisons, de se rendre au Japon. Ces personnes s'investissent beaucoup et ne manquent pas de fréquenter, en France, les stages d'experts japonais et autres.
Guillaume Erard : Dans ces conditions, pensez-vous que l'Aikido français ait encore à apprendre du Japon ?
Michel Erb : Je pense que nous avons tous à apprendre les uns des autres. À titre d'exemple, mon statut d'enseignant ne m'interdit pas d'apprendre de mes élèves qui eux-mêmes viennent se nourrir de mon enseignement. L'Aikido c'est aussi l'échange.
Guillaume Erard : Avec un tel parcours et une pratique intensive de plus de 30 ans, qu'est-ce qui vous pousse encore à parcourir les routes tous les weekends et à monter sur le tapis ?
Michel Erb : Comme je l'ai dit tout à l'heure, l'Aikido est passionnant pour moi. La pratique et l'enseignement de notre discipline me permettent de me remettre en question en permanence et de garder présent en moi ce que j'appellerais « l'esprit de l'apprenant ». De plus, un peu de sport n'a jamais fait de mal à personne (rires...).
Guillaume Erard : Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par « l'esprit de l'apprenant » ?
Michel Erb : Il m'est très difficile de répondre à cette question de manière succincte et je préfère vous renvoyer à l'interview du mois de juin 2007 paru dans Aikido Magazine.
Guillaume Erard : Quels sont les points, hors technique pure, qui sont pour vous des priorités à faire passer ?
Michel Erb : Le respect, l'honnêteté, le travail, l'engagement, l'entraide, la clarté... Je suis convaincu que les techniques d'Aikido peuvent également nous enseigner et nous faire apprécier ces valeurs.
Guillaume Erard : Est-ce important pour vous d'enseigner plus que de la technique aux stagiaires/élèves ?
Michel Erb : Que voulez-vous que j'enseigne d'autre que la technique à mes élèves ? Je ne suis pas professeur de philosophie et encore moins « Gourou ». Je n'ai jamais eu l'occasion de suivre un cours au Hombu Dojo dont le sujet était autre chose que la technique d'Aikido. Bien entendu, certains pourraient vous dire que le message d'O Sensei était un message de Paix et d'Amour universel destiné à améliorer les êtres humains en les réunissant autour de la pratique de l'Aikido et probablement qu'ils ont raison ! En fait, je pense que l'étude de la technique nous permet non seulement de comprendre cela, mais surtout de le vivre à travers la pratique.
Guillaume Erard : Il ressort dans la terminologie que vous employez une attitude très rationnelle par rapport à la pratique et l'enseignement. Comment vous placez-vous par rapport à des pratiques plus ésotériques ou plus centrées sur le Ki ? Est-ce le même Aikido ou y a-t-il des Aikido différents ? Développent-ils des choses différentes ?
Michel Erb : Je pense que l'expression de l'Aikido peut être très différente suivant ce sur quoi chaque professeur va mettre l'accent, comme d'ailleurs n'importe quelle activité humaine ! Pour ma part, je pense que la construction technique devrait être au centre de l'apprentissage de notre discipline. Je ne vois pas trop à quoi pourrait ressembler une pratique plus « ésotérique »... peut-être à quelque chose de plus « exotique » ? Quant à l'expression du « Ki » probablement que certains professeurs en font leur « cheval de bataille », pourquoi pas ! À mon sens, si la technique est bien comprise, le Ki pourra s'exprimer de façon naturelle à travers les mouvements et cette expression ne s'évalue pas uniquement en terme de force ou de puissance, mais également par la fluidité, la souplesse, la respiration, la vigilance, etc. L'Aikido est un Art Martial moderne et universel qui tend à réunir les êtres humains autour d'une pratique physique et en dehors de tout contexte religieux ou sectaire. Personnellement, ce cadre-là me convient parfaitement !
Guillaume Erard : Lorsqu'on pratique au Japon ou avec quelqu'un comme Christian Tissier, l'accent est clairement mis sur le travail commun d'échange entre Tori et Uke. Malgré le fait que l'Aikido soit implanté en France depuis plus de 50 ans, ce travail semble toujours relativement mal compris de beaucoup de pratiquants, pourriez-vous tenter de l'expliquer à la lumière de votre propre réflexion ?
Michel Erb : J'invite vivement le plus grand nombre de pratiquants à se pencher davantage sur ce travail-là, car il donne une profondeur insoupçonnée à la pratique de notre Art. Je pense que les deux acteurs de la technique d'Aikido (Uke et Tori) ont chacun au rôle prédéfini à jouer, dans le mouvement, suivant ce que l'on veut mettre en évidence à travers l'étude de la technique. Bien entendu, il n'est aisé ni pour l'un ni pour l'autre de tenir son rôle au mieux, mais c'est là tout l'intérêt, car cela demande beaucoup de travail et de rigueur et permet à chacun de comprendre ce sur quoi il doit mettre l'accent afin de réaliser sa progression personnelle ! Je ne pense pas qu'il soit souhaitable que le mouvement soit vécu comme une action allant contre l'autre, mais plutôt comme un partenariat en vue de la réalisation d'un projet commun ambitieux (le Kihon) en mettant au placard les ego respectifs. Ainsi, la technique devient très exigeante, car elle demande à chacun d'être le partenaire de l'autre. En fait, le symbole du Yin et du Yang représente parfaitement cette complémentarité d'Uke et de Tori dans la réalisation du mouvement et le ciment qui doit lier tout cela est le travail !
Guillaume Erard : Pensez-vous que les pratiquants ont une vision claire de ce qu'ils veulent développer sur le long terme via l'Aikido ? L'Aikido est censé être pratiqué tout au long de la vie, mais pense-t-on vraiment à l'apprentissage sur le long terme ?
Michel Erb : Il devient probablement de plus en plus difficile, pour beaucoup de personnes dans notre monde actuel, de se projeter sur le long terme. Cela effraye, fais peur, et l'engagement à long terme donne souvent le vertige à beaucoup de personnes qui pensent ainsi se priver de leur liberté. L'Aikido est un support qui peut permettre au pratiquant de s'améliorer dans sa condition d'être humain. Cependant, notre discipline n'est probablement pas la seule à proposer cela et heureusement ! Ainsi, je peux concevoir que l'on puisse choisir l'Aikido comme un outil de perfectionnement de soi pour un certain temps et en changer pour diverses raisons de santé, disponibilité, choix personnels, etc. L'important, à mon sens est de rester dans une dynamique de travail sur soi quelque-soit le support utilisé.
Guillaume Erard : Ce qui fait souvent réagir violemment les pratiquants d'autres courants que celui du Hombu Dojo, c'est que dans ce type d'enseignement, il y a réellement un système de formation de Uke. Quel est l'intérêt de cet apprentissage que certains taxent de « formatage » ?
Michel Erb : Je suis un peu surpris d'entendre que des personnes qui pratiquent l'Aikido réagissent « violemment » en observant les différences des autres pratiquants. Ce sont justement les différences qui devraient nous enrichir mutuellement ! Pour ma part, je ne conçois pas l'Aikido comme étant un simple système de self-défense. J'aime beaucoup l'idée que la réalisation de la technique d'Aikido soit perçue comme un objectif commun pour Uke et Tori. Ainsi, chacun des deux protagonistes doit savoir quel est le rôle qu'il doit tenir durant l'échange, afin que la technique souhaitée puisse voir le jour. Uke met en place des situations contraignantes pour Tori, et ce dernier va chercher à les résoudre. Il m'apparait donc comme fondamental que le professeur puisse décrypter clairement le rôle de chacun des deux partenaires :
Vu sous cet angle il ne s'agit pas de formatage, mais d'éducation et par conséquent , la notion « d'Ukemi » est loin de se résumer au simple fait de savoir chuter !
Guillaume Erard : J'ai l'impression que dans le contexte que vous expliquez, le rôle d'Uke est presque plus exigeant que celui de Tori car Uke doit lire la technique de Tori et adapter la contrainte pour qu'elle reste constructive pour Tori. On entend souvent les enseignants exhorter Uke à « garder le contact » et « être présent », pourriez-vous nous expliquer ces deux notions et nous dire si elles sont différentes l'une de l'autre ?
Michel Erb : Tout dépend de ce que l'on met derrière ces deux notions, car je pense qu'à elles seules elles ne veulent pas dire grand-chose ! Pour moi, si on les prend au premier degré « garder le contact » et « être présent » sont importants, certes, mais loin de résumer, à eux seuls, le travail d'Uke ou de Tori. Ce sont des termes que je n'emploie plus très souvent même si ces notions de base sont incluses dans mon enseignement. Aujourd'hui, je préfère nettement donner mes consignes en mettant l'accent sur ce que je vous ai expliqué plus tôt. En tout cas, et comme je l'ai déjà souligné, je pense que les rôles d'Uke et de Tori sont complémentaires dans l'action, que chacun représente 50% du mouvement.
Guillaume Erard : Christian Tissier parle souvent de « codes dans la pratique ». Les codes sont-ils selon vous nécessaires pour progresser ? Quand peut-on se permettre de les oublier ?
Michel Erb : Les codes permettent de structurer les pratiquants. Ils apprennent à mettre en place, et à savoir reconnaitre, les conditions nécessaires à la réalisation de l'objectif commun recherché à travers le mouvement pratiqué. Ce dernier, étant tout simplement le support commun et accepté pouvant permettre la réalisation de cet objectif. Cela n'a rien de choquant et n'a surtout rien à voir avec de la complaisance, car tout est codé dans la vie. Du Code de la route au Code civil en passant par le langage, le code d'honneur, le code Morse ou tout simplement un regard. Les codes ne sont pas nos ennemis, mais nos alliés, car ils nous permettent de faire rapidement des progrès, en fait ils aident à nous construire. Je ne pense pas qu'il faille les oublier, car ce sont les boussoles de notre pratique ! Pourquoi le conducteur d'un véhicule devrait-il cesser de s'arrêter aux feux qui passent au rouge ? Est-ce juste parce qu'il pourrait penser, à un moment donné, l'avoir déjà trop fait ?
Guillaume Erard : Effectivement cela semble raisonnable si l'on considère les codes sociaux et quand on se place dans ce que vous appelez « l'esprit de l'apprenant ». La liberté dans la pratique se trouve vraisemblablement à l'intérieur de ces codes plutôt que dans l'anarchie. Pourtant, si on fait le parallèle entre l'Aikido et d'autres formes d'art, j'ai l'impression la liberté et la créativité en littérature, musique ou en arts plastiques par exemple se font souvent via la transgression de ces codes. On pourrait citer entre autres Victor Hugo dans sa préface de Cromwell « la liberté dans l'art contre le despotisme des systèmes, des codes et des règles ». N'y a-t-il donc pas une dichotomie entre les notions d'Aikido-système d'éducation et d'Aikido-art, car l'un nécessite le respect de codes et l'autre devrait pouvoir s'en libérer?
Michel Erb : J'ai eu la chance de pouvoir étudier la musique durant quelques années. J'avais même, avec ma guitare, commencé à composer mes propres chansons à une époque... Je vous raconte cela, car je ne sais pas comment j'aurais pu, sans utiliser le code appelé « solfège », transcrire sur une partition mes « créations » et ainsi pouvoir les partager. De même, Victor Hugo, ou n'importe quel écrivain d'ailleurs, quelles que soient ses idées, utilisera toujours un code appelé « langage » ou « écriture » pour partager ses réflexions. C'est cela que j'appelle « code », c'est surtout un outil de communication et non une restriction à la liberté individuelle ou collective de création !
Guillaume Erard : Autant que je puisse en juger, la notion de « punition » n'est pas présente dans votre rhétorique ni dans votre pratique. Comment arrivez-vous à effectuer vos techniques sur des gens possédant des codes de pratique différente des vôtres et qui ne détectent pas forcément les points dans la technique où vous êtes « clément », les confondant souvent avec des « ouvertures »? Qu'est-ce qui fait que votre technique marche quand même sans avoir recours à la punition dans ces cas-là ?
Michel Erb : Je ne pense pas être là pour punir qui que ce soit de quoi que ce soit. Je conçois davantage mon rôle comme celui d'un formateur, d'un pédagogue, qui essaie davantage de présenter son enseignement à travers des explications verbales et des démonstrations, plutôt qu'à travers un châtiment corporel !
Très sincèrement je voudrais vous dire, au risque de choquer certain, que je ne pense pas qu'une quelconque technique d'Aikido puisse « fonctionner » sur quelqu'un qui ne veut pas la recevoir et la punition éventuelle ne serait, à mes yeux, que l'aveu d'un échec pour celui qui la pratiquerait. Il s'agit à mon sens dans la relation « Aiki » davantage de développer un langage commun permettant de trouver des compromis face à une situation que de punir, souvent à cause de notre propre incompétence, celui qui est en fait notre partenaire ! Le système de la « punition » n'est pas le mien, je l'ai déjà précisé. Pour moi, la technique d'Aikido idéale est celle qui s'effectue sans punition ou douleur et qui permet en même temps de renforcer le corps et l'esprit en privilégiant le travail des placements, de la précision, du timing, de la vigilance, etc., car l'Aikido doit renforcer non pas détruire !
Pour moi, l'Aikido s'apparente davantage à un système de développement personnel qu'à un système de self défense. La preuve, on n'a jamais vu un Aikidoka combattre sur un ring de l'Ultimate Fighting Championship ! Donc la question de l'efficacité ne se pose pas en ces termes, car s'il doit y avoir victoire c'est d'abord et uniquement sur soi-même.
Guillaume Erard : Parlons à présent de votre recherche personnelle. Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Michel Erb : Actuellement, je suis en train de beaucoup réfléchir sur les axes, la combinaison de l'horizontal et du vertical dans le mouvement, et bien sûr, sur la complémentarité d'Uke et de Tori dans l'action ; vaste programme!
Guillaume Erard : Y a-t-il des choses, des points techniques dont vous vous dites « Christian Tissier fait comme ceci, mais moi je préfère faire autrement » ou bien cet Aikido est-il toujours à 100% pertinent pour vous, votre physique et votre mental ?
Michel Erb : Il est certain qu'avant de vouloir « faire autrement » que Christian il faudrait déjà être capable de pouvoir reproduire correctement ce qu'il montre, ce qui est loin d'être mon cas. Bien entendu, cela n'exclut pas une réflexion et une recherche personnelle à travers l'expérimentation, mais cela n'a rien à voir avec une remise en cause de l'enseignant de mon professeur.
Guillaume Erard : Christian Tissier étant un chercheur inlassable, on voit très bien une évolution de sa technique au fil des années. On voit aussi assez clairement que certains élèves, en fonction de leurs générations, décident de soit suivre cette évolution, soit de fixer leur pratique dans des formes antérieures. Quelle est votre approche personnelle ? Vous efforcez-vous de toujours évoluer avec lui et dans la même direction ? Comment cela se transfère-t-il dans votre enseignement ? Y-a-t-il un stade de « maturation » entre ce que vous voyez en stage avec Christian Tissier et ce que vous enseignez vous-même ?
Michel Erb : Bien entendu je me nourris le plus possible de l'enseignement le plus actuel de Christian et sans bien entendu rejeter son enseignement passé. Ma nature profonde me demande toujours d'aller de l'avant, à me remettre en cause et à me perfectionner, c'est cela aussi « l'esprit de l'apprenant » ! Le passé me sert à comprendre le présent et le présent à entrevoir l'avenir donc je ne peux pas fixer ma pratique. Bien sûr, il me faut du temps pour intégrer toutes les évolutions et, après un certain temps de « digestion », je tente de transmettre ma compréhension des choses à mon tour. L'enseignement de Christian ne forme pas des « clones » et, en ce qui me concerne, il me permet de trouver, aisément, l'espace nécessaire à l'expression de mon enseignement.
Guillaume Erard : Pensez-vous que c'est en partie votre rôle de rendre « accessible » l'enseignement de votre professeur aux gens qui ne peuvent pas forcement le suivre autant que vous ?
Michel Erb : C'est en tout cas ce que j'essaie de faire du mieux possible.
Guillaume Erard : Est-ce chose facile de développer son Aikido quand on est proche de son Sensei comme vous l'êtes ?
Michel Erb : Je n'ai jamais pensé développer « mon Aikido». Mon objectif est simplement de pratiquer et de m'enrichir de l'expérience des autres tout en leur proposant la mienne. Ma proximité avec mon Sensei n'est certainement pas un handicap pour cela, mais plutôt un atout majeur !
Guillaume Erard : À quel point cette recherche personnelle occupe-t-elle votre pratique ? Avez-vous encore à apprendre sur le plan technique ? Au-delà du 4e Dan, on n'est plus évalué sur la technique, cela veut-il dire qu'on ne la travaille plus ? Que travaille-t-on ?
Michel Erb : Je pense que l'on peut étudier toute la vie notre Art. Probablement qu'une vie n'est pas suffisante pour en faire le tour. Ceci n'est pas une histoire de grades, mais plutôt ma conception des choses... c'est-à-dire savoir rester apprenant, humble, curieux, joyeux et ouvert. L'Aikido est merveilleux pour cela, car il met à notre disposition des techniques physiques (comme des outils) qui permettent de tailler notre pierre brute en permanence quelque soit notre grade.
Michel Erb et Gérard Méresse
Guillaume Erard : À quel moment un Aikidoka doit-il ou peut-il développer un Aikido qui lui est personnel ?
Michel Erb : Chaque pratiquant à une perception et une sensation qui lui est propre. Cela découle de son vécu, de ses expériences, de ses craintes et angoisses. Ainsi, et même avec des bases communes, l'Aikido de chacun est unique et personnel. Quelqu'un aurait dit un jour qu'il y a autant d'Aikido que d'Aikidokas, c'est probablement le cas !
Guillaume Erard : Quand on vous regarde pratiquer, la première chose que l'on note est la rectitude impeccable de vos postures. Avez-vous activement développé cela ou est-ce naturel ? Si oui, quel en est le bénéfice sur la pratique ?
Michel Erb : Merci pour ce compliment (rires). J'essaye simplement d'avoir les meilleures sensations possible durant ma pratique. Ainsi, la posture est pour moi fondamentale pour l'expression des mouvements et j'ai besoin de m'y sentir à l'aise. En ce sens, il est tout à fait certain que consciemment, et probablement inconsciemment, je suis dans un perpétuel travail de correction de mes postures.
Guillaume Erard : Comment travaille-t-on sa posture tout en ne devenant pas statique ou raide ?
Michel Erb : C'est là la thématique de ma recherche sur la combinaison de la verticalité et de l'horizontalité dans le mouvement dont je vous parlais plut tôt. Cette thématique me préoccupe depuis longtemps et je tente de trouver le meilleur compromis entre souplesse, disponibilité, ancrage, et gestion de l'espace sur le plan vertical et horizontal...
Guillaume Erard : Aujourd'hui, vous êtes délégué technique régional (DTR) pour la FFAAA, comment êtes-vous arrivé à ce poste et qu'est-ce qui vous a décidé à l'accepter ?
Michel Erb : On devient DTR lorsqu'un président de ligue décide, après l'accord de la fédération, de vous confier ce poste. C'est ce qui c'est passé pour moi. J'ai accepté ce poste, car il m'a permis de relever un challenge intéressant ; soutenir sur le plan technique une ligue tout en m'enrichissant de cette expérience.
Guillaume Erard : Pourriez-vous décrire votre rôle ?
Michel Erb : Dans les faits, le rôle du DTR consiste à animer les stages de ligues, les écoles des cadres et de répondre présent lors des passages de grades Dan. Le DTR est un conseiller qui donne son avis sur les points à travailler et l'évolution des pratiquants. C'est aussi un pédagogue qui doit être capable d'aider les professeurs des clubs et des dojos pour leur propre développement. Le DTR est aussi capable de disponibilité lorsqu'il est appelé à se rendre dans certains clubs afin d'y soutenir les enseignants et pratiquants. Enfin, le DTR se forme également à travers les réunions du collège technique de la fédération ainsi qu'à travers les stages qu'il suit en temps qu'élève auprès de ses pairs.
Guillaume Erard : Cette position est-elle avantageuse ou contraignante pour un enseignant professionnel ?
Michel Erb : Je pense que cette position est très intéressante dans la carrière de l'enseignant professionnel. Si elle se présente à lui, ce serait dommage de la refuser.
Stage en Bourgogne
Guillaume Erard : Vous êtes un utilisateur averti de l'Internet, via un site très élégant (www.michelerb.com) et de nombreuses vidéos sur YouTube. De nombreux professeurs sont de plus en plus présents sur la toile (Endo Seishiro, Ikeda Hiroshi, Christian Tissier...). Il est évident que comme tout professionnel, cette communication est bénéfique, voire nécessaire, mais dans le monde conservateur des arts martiaux, vous le reproche-t-on ?
Michel Erb : Je n'ai pas eu, pour l'instant, de remarques allant dans ce sens. Je pense d'ailleurs qu'elles seraient malvenues, car je suis loin d'être le seul professeur d'Aikido à utiliser ces outils et, à mon sens, notre but premier est vraiment de faire connaitre notre discipline par tous les moyens dont nous disposons. Les moyens de communication sont d'ailleurs comme l'Aikido, ils évoluent avec leurs temps !
Guillaume Erard : Certes, mais beaucoup de pratiquants ont une vision très romantique des arts martiaux Japonais. On sait pourtant qu'au Japon, il n'en est rien et que de tout temps, les professeurs ont vendu leurs techniques, de façon souvent moins généreuse que maintenant. Pourquoi ces clichés de l'enseignement secret et du maître ascétique perdurent-ils selon vous ?
Michel Erb : Je ne sais pas trop si ces clichés persistent autant que cela aujourd'hui, mais si c'est le cas les causes sont probablement la naïveté, l'idéalisme ou peut être le rêve d'un idéal de perfection que tous les pratiquants recherchent quelque part.
Guillaume Erard : Avec Internet, pensez-vous que les pratiquants soient plus érudits maintenant que lorsque vous avez commencé ou bien c'est juste le support qui a changé ?
Michel Erb : Je pense qu'aucun support ne peut remplacer la pratique et le travail sur le tatami. Cependant, il faut bien admettre l'incontestable avantage de l'Internet sur les livres, qui ne contiennent que des photos, car il permet un accès rapide à un très grand nombre d'informations en mouvement !
Guillaume Erard : À ce sujet, vous parliez plus tôt des vidéos de Stanley Pranin qui vous intéressaient particulièrement pour leur valeur culturelle. Pensez-vous qu'il y ait un intérêt technique à visionner des vidéos d'Aikido ? Comment ce support doit-il être utilisé ?
Michel Erb : Je pense que l'intérêt majeur de l'extraordinaire trésor cinématographique de Stanley Pranin réside dans le fait de faire mieux connaitre notre discipline et son histoire à l'extérieur, mais également à l'intérieur de notre grande famille d'Aikidokas. J'aimerais profiter de cette occasion pour remercier Stanley Pranin pour ce travail gigantesque.
Guillaume Erard : Je ne manquerai pas de lui dire ! Merci Michel d'avoir bien voulu répondre à mes questions. Bonne route sur la voie de l'Aikido et à bientôt sur le tapis !
Michel Erb : Je vous remercie infiniment pour toutes vos questions qui n'ont pas manqué de me faire beaucoup réfléchir sur notre discipline et sur moi-même.
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