Anglais  Espagnol
English   Espagnol  

Pourquoi suis-je toujours au Japon en dépit du séisme et Fukushima ?

Le choixÀ tous ceux qui m'ont écrit pour m'inciter à revenir en France, je vous remercie sincèrement de votre sollicitude et de votre gentillesse. Je vais essayer de vous expliquer la situation telle qu'elle peut être vécue ici, mais il y a des circonstances qui ne peuvent pas être saisies en dehors du Japon. Je ne les comprends moi-même pas toutes, même depuis l'intérieur. J'ai choisi de m'installer au Japon il y a un peu plus d'an. Peu à peu, j'y ai fait ma place, ma vie, j'ai lié des amitiés et même parfois plus. Je partage actuellement ma vie avec une Japonaise. Comme mon ami Olivier Gaurin l'expliquait dans son propre article, lorsque vous décidez de vivre quelque part, que vous le vouliez ou non, ce lieu et ses habitants vous affectent profondément, bien au-delà de ce que vous pouvez imaginer.

Il y a quelques jours, Mégumi et moi avons décidé de déménager temporairement dans le sud du Japon afin de suivre les recommandations de l'ambassade française en matière de sécurité. C'était un choix vraiment difficile pour nous. Personnellement, je n'ai pas à travailler jusqu'à ce qu'au 4 avril, et je ne suis donc pas contractuellement obligé de rester à Tokyo. Mégumi a toutefois dû laisser tomber ses collègues pour de me suivre. Dans l'esprit d'un Japonais, ceci est une décision très importante et difficile. En outre, la plupart de ses parents, amis et collègues sont restés à Tokyo et se rendent tous les jours au travail. Ce sont eux qui font que le pays tient encore debout aujourd'hui. Si elle n'avait pas été avec moi, il n'y a pas l'ombre d'un doute qu'elle aurait séjourné à Tokyo, et très probablement même déménagé dans le Nord afin d'aider la population.

De mon côté, je dois assumer la responsabilité de lui avoir fait faire ce choix. J'ai également mes propres responsabilités. J'ai choisi de vivre au Japon, et cela nécessite de très nombreux efforts et sacrifices. Je ne suis pas prêt à tout laisser tomber si facilement. Nous ne parlons pas ici de trois semaines de vacances tournant court, mais bien d'un effort constant pour vivre et de rester au Japon. Cet effort est à renouveler à chaque fois qu'un visa est expiré, ou qu'un contrat de travail arrive à son terme. Plus important encore, je vois autour de moi le courage, la détermination et l'abnégation du peuple. Les personnes à Tokyo (y compris un nombre important de « Gaïjin », les étrangers) continuent à travailler tous les jours, en dépit de la peur, des nouvelles inquiétantes, du cauchemar des transports en commun, et des coupures de courant.

D'après ce que j'ai pu lire dans la presse française, certains de nos compatriotes ont été très négatifs et prompts au jugement. Je me demande de mon côté ce qui serait arrivé si cette situation était apparue en France. Déjà, je doute que les centrales françaises soient capables de résister beaucoup mieux que celles du Japon face à un tremblement de terre de magnitude 9 suivi d'un tsunami. Ensuite, des images de guerre civile et d'exode massif viennent à mon esprit. Imaginez-vous un quartier au centre de Paris sans électricité pendant plusieurs heures, essayez de vous faire une idée du chaos et des pillages. Au Japon, rien. Le peuple du Japon (les japonais et les Gaïjin y vivant) a su rester serein, ils voient la situation dans son ensemble, et ils font de leur mieux pour garder leur pays à flot, même si cela signifie se mettre potentiellement face à un danger considérable. Je suis à court de mots pour décrire à quel point je suis impressionné par ce peuple. Je fais confiance aux politiques et scientifiques Japonais et je pense particulièrement aux 50 héros qui courent des risquent gravissimes pour leur santé afin d'assurer notre sécurité.

Maintenant, après avoir émigré à Osaka, je dois admettre que le sentiment de culpabilité est grand. Je n'ai pas réussi à trouver le courage de rester à Tokyo. Bien sûr, je tente de rationaliser ce choix. Après tout, dès juin prochain, je n'aurai plus d'emploi, et si je n'en trouve pas un autre délai de trois mois, mon visa sera annulé et je vais être renvoyé en France. On ne m'accordera pas des points bonus pour être resté face à a la crise quand viendra le temps de renouveler mon visa. Je n'ai pas d'investissements, aucun bien à laisser derrière, pas de liens familiaux non plus. Entre nous, de toute façon, quand les choses reviendront à la normale, les étrangers qui seront restés à Tokyo seront probablement mis dans le même sac que tous les autres étrangers, qu'ils aient fui ou pas. Il y a peu à gagner donc pour ceux qui restent.

En fait, la pression me vient de l'autre côté du monde. Le sentiment de culpabilité est grand à l'idée de mes parents ne dormant pas la nuit, regardant leur télévision et la version scandaleusement déformée des faits servie par les médias français. Ils se demandent tous les jours pourquoi je ne suis pas chez eux, pourquoi je me reste dans cette situation infernale. Ils me font pourtant la confiance la plus totale, et ils font de leur mieux pour me soutenir. Ils ont également à répondre à tous les appels et e-mail que j'ai choisi d'ignorer.

J'ai arrêté de lire tous les e-mails provenant d'en dehors du Japon, sauf ceux de mes parents. J'espère que vous pourrez comprendre que le fait de nous envoyer des nouvelles déformées par les médias et les politiques français, ou de nous faire suivre les dernières théories de complot ne nous aide pas du tout, bien au contraire. Nous nous efforçons à rester calmes, à garder la tête froide et à agir de manière rationnelle. S'il vous plaît, essayez de faire de même.

Nous avons passé, Mégumi et moi, les derniers jours dans une petite chambre d'hôtel qui nous coûte trop cher, notre vie au rythmée par la cadence des bulletins d'information et des relevés de radiations. Je me bats depuis des jours avec la tentation de m'enfuir du Japon. Pourtant, nous n'allons pas quitter le Japon jusqu'à ce que nous ne puissions vraiment faire autrement, ou bien que l'on ne puisse plus résister à la pression. Jusqu'à présent, nous tenons le coup, nous vivons les choses au jour le jour, faisant des choix dès que nous nous réveillons et regardons les rapports sur les événements de la nuit passée.

Maintenant, j'ai vu sur le profil Facebook de plusieurs personnes quelques commentaires assez durs et des jugements déplaisants sur les choix des autres. Je ne crois pas que juger les autres soit très productif en ce moment, mais après tout, c'est peut-être le moyen qu'ils ont trouvé pour se consoler et pour accepter leurs propres choix. Je crois que nous sommes ici tous des victimes et nous essayons tous de prendre nos propres décisions en fonction de paramètres aussi personnels que variés. La tendance générale semble être que les gens qui sont ici depuis plus longtemps restent à Tokyo le plus longtemps.

C'est courageux et cela mérite des louanges. Il est également tout à fait raisonnable de penser que leur investissement moral, financier et matériel est beaucoup plus important que pour d'autres personnes plus récemment installées. Mais cela ne signifie pas pour autant que ceux qui ont quitté le Japon sont des lâches. Certains n'ont rien et planifiaient de toute façon de ne rester que quelques mois, qui peut les blâmer pour avoir pris un retour un peu plus tôt compte tenu de la situation actuelle? Un ami expliquait que dans cette situation, il leur coûtait, à sa femme et lui, moins d'argent de rentrer en France que de continuer à rester à l'hôtel. Ils sont un couple de Français qui essaient de leur mieux de vivre au Japon. Ils sont membres actifs de la société et paient leurs impôts. Qui peut les blâmer de retourner en France quand c'est l'option la plus sûre et la plus raisonnable financièrement ? Cela sans même parler du soulagement que cela doit procurer à leur famille.

On pourrait aussi dire que ceux qui restent à Tokyo avec les enfants sont potentiellement criminels, car leurs enfants pourraient payer le prix du choix de leurs parents. Mais, comme Olivier Gaurin l'expliquait à propos de son fils, l'enfant a fait son propre choix de rester avec ses amis, en grande partie à cause de la pression de ses pairs.

La vérité est qu'il n'y a pas de bon choix à ce stade, les choix semblent tous aussi mauvais les uns que les autres, et ce pour un grand nombre de raisons. Nous devons tous batailler avec nos propres démons et nous devons faire nos propres choix. C'est déjà beaucoup.

Le temps nous dira quel choix était le bon. En attendant, je souhaite tout le meilleur à ceux dans le Nord, à ceux qui sont restés à Tokyo, à ceux qui sont allés du Sud, et à ceux qui sont avec leur famille en France ou ailleurs. Je souhaite que nous puissions tous être ensemble sur le tatami une fois de plus, une fois ce cauchemar est terminé. De notre côté, Mégumi et moi resterons au Japon aussi longtemps que nous le pouvons, jusqu'à ce qu'il nous semble déraisonnable de rester plus longtemps.

Il vous suffit de nous faire confiance, nous essayons tous de prendre la meilleure décision possible.


Pour aller plus loin :

À propos de l'auteur
Guillaume Erard
Auteur : Guillaume ErardSite web : http://www.guillaumeerard.fr
Biographie
Fondateur du site en 2007, Guillaume est un passionné de culture et d'arts martiaux Japonais. Après avoir pratiqué le Judo pendant l'enfance, il débute l'Aïkido en 1996 et le Daïto-ryu Aïki-jujutsu en 2008. Il détient actuellement les grades de 4e Dan en Aïkido (Aïkikaï) et 1er Dan en Daïto-ryu Aïki-jujutsu (Takumakaï). Guillaume est également passionné de science et d'éducation et il détient un doctorat en Biologie Moléculaire depuis 2011. Il vit à Tokyo et travaille comme consultant pour la recherche médicale. > Voir le profil complet

comments powered by Disqus

Dernières vidéos

Réseaux sociaux

 

    

 

 

Newsletter

Abonnez-vous à la newsletter pour recevoir un email lorsqu'un article est publié (max 1 email par semaine).

Commentaires Vie au Japon