Menu
Les délices de Tokyo

Co-production franco-germano-japonaise réalisée en 2015 par Naomi Kawase, d'après un roman de Dorian Sukegawa, « Les Délices de Tokyo » [Titre original : あん, « pâte de haricot azuki »] présente une pâtisserie phare de la gastronomie japonaise : le dorayaki. Mais ce délicieux petit gâteau sera surtout un prétexte pour amener petit à petit les protagonistes à découvrir une face cachée, bien sombre, de la société japonaise et du traitement réservé à une partie de la population atteinte d'une certaine maladie.

Porté à l'écran par Masatoshi Nagase, que certains reconnaîtront peut-être pour avoir tenu le rôle de Munezo Katagiri dans « La Servante et le Samouraï » en 2005, Sentaro est un modeste revendeur de dorayakis, petits gâteaux traditionnels composés de 2 pancakes entourant une pâte de haricots rouges confits appelée « An ». Il compte parmi ses habitués Wakana, une jeune collégienne délaissée par sa mère alcoolique qui retrouve auprès du jeune homme un peu de bonne compagnie. Tous deux ont un jour la surprise de voir Tokue Yoshii se présenter et répondre à une recherche de personnel, une femme bien étrange prête à tout pour travailler même pour un salaire de misère dans cette si petite boutique, et qui semble toujours découvrir le monde qui l'entoure malgré ses 76 ans. Sentaro finira par accepter pour son plus grand bonheur car elle lui fera découvrir son excellente recette maison de la pâte An qui va pouvoir remplacer la mixture industrielle qu'il utilisait jusqu'alors. En effet, tout le secret d'un bon dorayaki réside dans cette préparation qui demande bien plus de technicité et de temps qu'on pourrait le penser. Nous ne pourrons alors que saliver derrière l'écran pendant cette leçon, accompagnés d'une certaine frustration en comprenant dès le départ que ces conseils seront bien insuffisants à eux seuls pour tenter l'expérience à la maison. Une sensation que reconnaîtront ceux d'entre vous qui auront également profité des leçons de « Udon », bien que la comparaison entre ces deux films s'arrête là, « An » étant moins loufoque et bien plus sérieux. Fort du succès de cette nouvelle recette, le restaurant va connaître un important regain d'activité, mais certains clients ne vont pas manquer toutefois de remarquer cette femme étrange avec ses mains déformées. Le lien avec les malades atteints de la lèpre va rapidement se faire et la rumeur se propager, faisant finalement fuir les clients. Pris d'affection pour elle, notamment pour sa grande gentillesse et le cœur mis à l'ouvrage, Sentaro décidera de la garder quand même à ses côtés, allant ainsi jusqu'à contrevenir aux exigences des propriétaires de sa boutique.

delices-de-tokyo-02Wakana

Et c'est bien là qu'on atteint le cœur du sujet de ce film. En effet, les malades de la lèpre au Japon étaient, en application d'une loi de 1907 renforcée en 1953, internés de force dans des sanatorium, avec un personnel encadrant et soignant très limité, où ils étaient mis en quarantaine à vie avec de très rares autorisations de sortie. Selon les époques stérilisés de force, ou devant faire systématiquement une Interruption Thérapeutique de Grossesse le cas échéant, les malades vivaient totalement reclus de la société, l'opinion publique croyant que la maladie était fortement contagieuse ou héréditaire (on sait aujourd'hui que ce n'est pas le cas). Ils sont allés même jusqu'à avoir leur propre monnaie interne à l'établissement ! Cette situation a perduré jusqu'à l'abrogation de la loi en 1996, alors qu'un traitement était disponible depuis 1947, un malade traité et non contagieux étant jusqu'alors toujours considéré comme dangereux. Un heureux dénouement qui arrive bien trop tard pour ces malades. Avec une moyenne d'âge de 75 ans, ceux-ci ayant passé la plus grande partie de leur vie interné, la plupart ont préféré continuer de vivre dans les sanatorium, trop âgés, n'ayant nulle part où aller ou ayant trop de difficultés à s'adapter à une nouvelle vie avec leurs handicaps, séquelles de la maladie.

delices-de-tokyo-04Affiche du film

Au total, ce sont 13 sanatorium publics et 2 hôpitaux privés qui ont vu le jour pour « s'occuper » des malades. Celui du secteur de Tokyo était Tama Zenshoen, l'endroit même où ont été tournées les scènes du film. Actuellement, une association de ses résidents travaille avec la municipalité locale, Higashi-Murayama, pour faire de l'établissement et de son parc une « Forêt des droits de l'homme », projet soutenu par le célèbre réalisateur de dessins animés Hayao Miyazaki, touché par ce qu'il y a découvert en le visitant pour la première fois en 1996. Il en a gardé un grand contact avec les résidents, pour lesquels il a rendu hommage avec certains personnages de « Princesse Mononoke » ressemblant à des lépreux, et a continué à les fréquenter pendant de nombreuses années.

Depuis le début des années 2000, des plaintes ont été déposées par de nombreux patients, et le gouvernement japonais a été condamné, notamment par les tribunaux de Tokyo et de Kumamoto, à leur verser plusieurs millions de yen de dédommagement, poussant même le Premier Ministre de l'époque, Junichiro Koizumi présenter publiquement ses excuses pour les injustices commises.

Bande annonce du film Les délices de Tokyo

À propos de l'auteur
Guillaume d'Andréa
Auteur : Guillaume d'Andréa
Biographie
Amateur de films d'arts martiaux depuis toujours, ce n'est toutefois qu'à l'âge de 27 ans que Guillaume d'Andréa commence l'Aïkido, en 2007. Le coup de foudre est immédiat et la passion pour le Japon et sa culture l'amène à se rendre plusieurs fois sur place pour visiter et pratiquer avec de nombreux maîtres, notamment au Hombu Dojo de Tokyo, à Kyoto et à Kumamoto. Originaire du Pas-de-Calais, il vit à Verdun dans la Meuse et sert sa communauté en tant que sapeur pompier professionnel.

comments powered by Disqus

S'abonner

Saisissez votre adresse Email :

pour recevoir un Email à chaque publication.