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Luc Mathevet

Luc Mathevet, 6e dan, pratique l'Aikido depuis 25 ans et occupe aujourd'hui le poste de Directeur Technique Régional de la région Rhône-Alpes au sein de la FFAAA. Grand pédagogue et technicien respecté, il nous explique la vision qu'il a de son art ainsi que son rôle en tant qu'enseignant. Faisons aujourd'hui la connaissance d'un homme aimable et discret, force tranquille de l'Aikido hexagonal.

Guillaume Erard : Qu'est ce qui vous a poussé la première fois à passer la porte d'un dojo d'Aikido ?

Luc Mathevet : Je pense que je cherchais une façon originale, différente d'aborder le conflit. J'avais été touché par la lecture du livre de Michel Random « Les arts martiaux ou l'esprit des Budo ». Il y avait une section Aikido proche de chez moi, dans un club où mon frère pratiquait déjà le Judo. L'aspect esthétique et le travail des armes m'intéressaient également.

Guillaume Erard : Comment cela s'est-il passé ?

Luc Mathevet : Le dynamisme et la rigueur des cours m'ont séduit et j'ai rapidement eu envie d'en savoir plus. L'ambiance était sympathique et on sentait un groupe soudé.

Luc Mathevet

Guillaume Erard : Aviez-vous une expérience martiale préliminaire ?

Luc Mathevet : Non, pas en club. Plusieurs camarades s'intéressaient aussi aux arts martiaux et aux sports de combat, nous échangions nos ressentis.

Guillaume Erard : Vous partagez à présent l'enseignement à Saint-Étienne avec M. Gouttard, c'est plutôt rare pour un pratiquant d'être, après toutes ces années, toujours en contact aussi étroit avec son premier professeur.

Luc Mathevet : C'est dû à l'intelligence de Philippe qui m'a laissé suffisamment de liberté pour que je puisse m'épanouir et évoluer. Lorsqu'on enseigne, c'est pour permettre aux élèves d'accéder à l'autonomie et non pas pour former des clones.

Guillaume Erard : A quel point avez-vous décidé de faire de l'Aikido votre métier ?

Luc Mathevet : Petit à petit, la perspective s'est dessinée en même temps que j'avançais dans les études et en Aikido. Je trouvais toujours des directions à explorer et approfondir. De plus, la région stéphanoise offrait des possibilités d'ouverture de clubs.

Luc Mathevet

Guillaume Erard : Avec ses cours le soir et ses stages le week-end, le métier d'enseignant d'Aikido est un peu « décalé » non ?

Luc Mathevet : Oui c'est sûr, c'est le principal désavantage. Parfois c'est moralement difficile, mais quand on arrive à vivre de sa passion il faut être conscient de sa chance ! Avec le temps on peut rechercher un équilibre entre la vie sociale et professionnelle.

nous travaillons à harmoniser notre vision sur des critères fondamentaux comme la construction de la technique, l'étiquette et l'intégrité

Guillaume Erard : Vous êtes Délégué Technique pour la FFAAA en région Rhône-Alpes, pourriez-vous nous décrire quelles sont vos fonctions ?

Luc Mathevet : Principalement, je dois entretenir une dynamique d'ensemble, c'est-à-dire maintenir la cohésion entre les clubs, les enseignants et les pratiquants. A travers les stages de ligues, j'essaie de donner des directions de travail centrées sur les principes fondamentaux et exploitables en club. Aujourd'hui, un Délégué Technique Régional n'est en général ni le plus ancien, ni le plus gradé dans une ligue, par contre il doit, à mon sens, créer et entretenir du lien, être à l'écoute.

Les écoles de cadres sont l'occasion de travailler en groupe et ainsi d'avoir une pratique interactive, pratique différente des cours magistraux classiques. Cela permet des échanges pédagogiques et techniques entre les enseignants, d'une part, et la préparation des candidats pour les brevets fédéraux et brevets d'Etat, d'autre part. Je participe aussi à la formation des jurys d'examen, nous travaillons à harmoniser notre vision sur des critères fondamentaux comme la construction de la technique, l'étiquette et l'intégrité.

Luc Mathevet à Dublin

Guillaume Erard : La France compte environ 60 000 pratiquants d'Aikido tous courants confondus. Pensez-vous que la discipline de Moriheï Ueshiba puisse encore se développer en France ou alors qu'on doive regarder vers les nouveaux pays où l'Aikido est en pleine explosion ?

Les propositions de l'Aikido, du point de vue corporel et du point de vue de la gestion du conflit, peuvent trouver des applications dans beaucoup de domaines

Luc Mathevet : En termes de licenciés classiques, il se peut qu'il y ait une certaine saturation en France. Par contre, je pense que les valeurs de notre discipline peuvent se diffuser hors des dojos à l'occasion d'actions ponctuelles pour des publics particuliers. Les propositions de l'Aikido, du point de vue corporel et du point de vue de la gestion du conflit, peuvent trouver des applications dans beaucoup de domaines.

Guillaume Erard : A ce sujet, on voit de plus en plus, aux Etats-Unis en particulier, des gens proposer l'instruction des principes de l'Aikido en vue d'une application au sein de l'entreprise, de la communauté (le travail d'Ellis Amdur...) ou même parfois dans un but humanitaire (Nippon Kan, Aiki-Extensions...). Connaissez-vous ces projets ?

Luc Mathevet: Non je ne connaissais pas ces projets, c'est intéressant car cela prouve que les principes peuvent se diffuser hors dojo et que les anglo-saxons sont dynamiques et décomplexés ! Ce sont des pistes à étudier suivant le parcours et les compétences de chacun. En France il y a notamment des expériences sur la violence des jeunes, les élèves dits "difficiles" avec Daniel Lance.

Luc Mathevet

Guillaume Erard : L'Etat a évidemment un rôle très important dans la gestion de la discipline en France. C'est une situation pratiquement unique au monde qui a permis le développement que l'on sait, mais ne trouvez-vous pas ceci un peu contraignant de nos jours, maintenant que la discipline est bien implantée ?

Luc Mathevet : C'est à la fois contraignant et porteur, nous avons accès à des formations professionnalisantes et des installations fonctionnelles en échange. Nous devons suivre une multitude de règles. Je pense que ce système est toujours constructif et laisse suffisamment de liberté pour évoluer.

Guillaume Erard : Que pensez-vous d'un système plus libéral comme en Angleterre par exemple, où chaque courant décerne ses grades indépendamment des autres écoles et où seuls les certificats d'aptitude à l'enseignement sont contrôlés par l'Etat ?

si on se destine à enseigner au plus grand nombre, il faut accepter d'être contrôlé et sanctionné. Il faut trouver un équilibre entre trop de contrôle et l'explosion

Luc Mathevet : Je pense que cela peut être intéressant, parce qu'au fond chaque professeur, en décernant un grade, engage sa crédibilité, crédibilité par rapport à ses axes d'enseignement revendiqués. Si des groupes se replient sur eux-mêmes, il peut y avoir dérive et appauvrissement de la recherche, mais je pense qu'il peut exister des garde-fous plus souples et tout aussi efficaces que la sanction d'un grade. On pourrait, par exemple, utiliser des échanges pédagogiques et techniques avec démonstrations. Consciemment ou non, les uns influencent les autres et il y a transfert de compétence sans pour cela vouloir imposer aux autres sa façon de faire. Par contre si on se destine à enseigner au plus grand nombre, il faut accepter d'être contrôlé et sanctionné. Il faut trouver un équilibre entre trop de contrôle et l'explosion. La recherche du sens et de l'articulation aux autres devrait nous guider.

Luc Mathevet

Guillaume Erard : Nous recevons énormément de témoignages de gens qui se sentent victimes impuissantes d'un système qui les dépasse ; pensez-vous que les nouvelles générations sont plus ouvertes envers les autres styles que le leur ?

C'est très bien de pouvoir s'informer, mais attention à ne pas se noyer dans l'info au risque de perdre une certaine spontanéité dans la démarche

Luc Mathevet : Il ne faut pas idéaliser le petit monde de l'Aikido, comme ça on est moins déçu après ! Ce que je veux dire, c'est que bien que l'on cherche l'harmonie avec toute chose, on n'en est pas moins homme et rattrapé par le principe de réalité. En posant le pied sur un tatami, on n'oublie pas instantanément son ego, ses peurs et ses ambitions. Nous sommes là pour nous construire et ça prend du temps.

Guillaume Erard : Vous avez accepté de répondre à nos questions et nous vous en remercions. Avec Internet et des sources comme la nôtre, les pratiquants d'aujourd'hui en savent plus que leurs prédécesseurs sur des sujets comme l'histoire de l'Aikido ou bien les différents courants pratiqués. Pensez-vous que ce soit une bonne chose ? Les gens arrivent-ils vers vous avec des informations fidèles à la réalité ?

Luc Mathevet : C'est très bien de pouvoir s'informer, mais attention à ne pas se noyer dans l'info au risque de perdre une certaine spontanéité dans la démarche. Certains d'entre nous ont des parcours atypiques et c'est ce qui les a construits.

Guillaume Erard : Ne pensez-vous pas que cet accès à une grande quantité d'informations quelquefois contradictoires, si ce n'est erronées, peut « perdre » les jeunes pratiquants et même vous limiter en tant qu'enseignant ?

Luc Mathevet : Cela peut freiner leur progression dans un premier temps, il faut savoir mettre de côté ses connaissances intellectuelles pour ressentir et vivre la pratique. Souvent, le sens de nos premières lectures s'éclaire avec le temps et la pratique.

Guillaume Erard : Vous êtes également, avec Philippe Gouttard, Directeur Technique du Dublin Aikikai Aikido en Irlande ; pourriez-vous nous décrire la pratique là-bas et les différences par rapport à celle en France ?

Luc Mathevet : A part les différences culturelles au niveau des horaires de stage, il n'y a pas de différence technique grâce aux efforts de tous, et je voudrais remercier Cyril (NDLR : Cyril Lagrasta, instructeur principal du Dublin Aikikai Aikido) et tous ses élèves pour leur assiduité et leur confiance. La capacité à se mobiliser pour les stages à Dublin comme en France a porté ses fruits.

Guillaume Erard : Pour vous, quel est le rôle d'une discipline comme l'Aikido dans notre société et qu'est ce qu'il doit apprendre au pratiquant en priorité ?

Luc Mathevet : Pour nous, soumis à des pressions de toutes sortes dans la vie actuelle (professionnelle, familiale, etc.) la pratique de l'Aikido peut être un espace privilégié, à l'abri de ces tensions, qui va nous permettre de développer d'autres dimensions de notre individu, dimensions qui sont peut-être étouffées à d'autres moments. Nous pouvons retrouver un centrage physique et psychologique, un équilibre général, nous recharger positivement.

Guillaume Erard : Je sais que vous êtes extrêmement ouvert par rapport aux autres disciplines martiales. Pensez-vous que certaines peuvent être complémentaires à la pratique de l'Aikido ?

Si je m'intéresse aux autres disciplines, c'est plus pour découvrir l'Aikido en contre-point, en négatif, et cerner les points communs autant que les différences d'approche.

Luc Mathevet : Cela dépend de chacun, à certains moments de son évolution, on peut se sentir frustré par les propositions de l'Aikido, on se sent en manque de frappe, de coups de pied, de travail au sol etc. Il faut alors aller explorer ces dimensions. Mais attention, les mixages techniques, en général, font perdre les principes aiki.

Chaque discipline apporte son type d'énergie, c'est comme en athlétisme : un marathonien n'a pas envie de faire du sprint et vice versa. Si la boxe anglaise comble les besoins d'un pratiquant, il ne se préoccupe pas des frappes de pieds ou du sol. Un judoka qui se fait plaisir en compétition n'a pas forcément d'intérêt pour le pied-poing ou le nunchaku. Si je m'intéresse aux autres disciplines, c'est plus pour découvrir l'Aikido en contre-point, en négatif, et cerner les points communs autant que les différences d'approche.

Guillaume Erard : Vous parlez bien évidement de développement personnel, mais l'efficacité est aussi un point que vous gardez toujours en tête malgré les conditions contrôlées qu'imposent une étude pédagogique. Comment conciliez-vous les deux ? La recherche de l'efficacité à tout prix est-elle un frein au développement personnel ou vice versa ?

Luc Mathevet : Il ne faut pas se tromper d'efficacité : l'Aikido est là pour construire l'individu dans toutes ses dimensions, pas pour détruire. Souvent la confusion est là : on reproche à l'Aikido d'être inefficace pour mettre un agresseur hors de combat alors que ce n'est pas l'objectif. La technique est d'abord un moyen pour développer un mode de communication original. Mode de communication qui va nous amener à traiter les tensions de façon différente. Pour moi le statu quo n'est pas exclu, le but n'est pas de finir la technique mais de rétablir une situation acceptable pour les deux partis. Si je ne suis plus en danger immédiat, je n'ai pas besoin de détruire l'autre...

Luc Mathevet

Quand des formes de contrôle apparaissent en Aikijutsu, on est déjà dans l'Aikido et quand on pratique une technique Aikido dans le déni de l'autre, on est dans l'application martiale pure, " tant pis pour lui ". C'est plus une question d'état d'esprit que de forme technique, même si les formes ont du sens : un shiho nage qui respecte le sens des articulations et mobilise le centre de gravité est plus Aikido, c'est sûr.

Les techniques sont issues à travers les âges du Bujutsu puis du Budo et ont été élaborées pour réagir dans l'urgence à un danger immédiat, non pas pour un système compétitif. Ce ne sont pas les mêmes zones du cerveau qui travaillent dans les deux cas.

Si on considère cet objectif de communication, on voit que le développement personnel grâce à la pratique va amener ce type d'efficacité. L'Aikido n'a pas d'objectif sportif (gagner) ou martial direct (détruire). Ce qui reste du martial, c'est la notion de vigilance et bien sûr la survie.

Les techniques sont issues à travers les âges du Bujutsu puis du Budo et ont été élaborées pour réagir dans l'urgence à un danger immédiat, non pas pour un système compétitif. Ce ne sont pas les mêmes zones du cerveau qui travaillent dans les deux cas. Dans la réaction d'urgence il n'y pas de calcul, de faux engagements. Les judokas qui pratiquent aussi le Jujitsu-défense le savent : une technique de défense ne fonctionnera pas en compétition parce que l'attaque n'est pas assez franche, la motivation est « ne pas perdre, gagner du temps etc. ».

C'est un mental particulier. On voit bien aussi que certaines pratiques professionnelles se réapproprient des déplacements, des saisies, des directions de l'Aikido.

L'Aikido a ensuite encore évolué, et certaines formes sont évidemment éducatives et développent des qualités qui elles, sont applicables dans l'urgence. La perception, la mobilité, la détente donc l'accélération, la connaissance de soi à travers la chute, la vision des angles, la connaissance des articulations, la détermination etc. « l'Aikido n'a pas de forme » disait Ô Sensei.

Guillaume Erard : Merci beaucoup Monsieur Mathevet. Un mot pour la fin ?

Luc Mathevet : Merci de m'avoir permis de m'exprimer. Répondre à une interview est aussi l'occasion d'un travail sur soi pour essayer de donner du sens. Bonne route à votre magazine.

Photos: Hélène Rival

À propos de l'auteur
Guillaume Erard
Auteur : Guillaume ErardSite web : http://www.guillaumeerard.fr
Biographie
Fondateur du site en 2007, Guillaume est un passionné de culture et d'arts martiaux Japonais. Après avoir pratiqué le Judo pendant l'enfance, il débute l'Aïkido en 1996 et le Daïto-ryu Aïki-jujutsu en 2008. Il détient actuellement les grades de 4e Dan en Aïkido (Aïkikaï) et 2e Dan en Daïto-ryu Aïki-jujutsu (Takumakaï). Guillaume est également passionné de science et d'éducation et il détient un doctorat en Biologie Moléculaire depuis 2011. Il vit à Tokyo et travaille comme consultant pour la recherche médicale. > Voir le profil complet