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Léo Tamaki

Fruit d'une combinaison savante d'un travail acharné et d'un sens aigu de la communication, Léo Tamaki, 4e Dan Aikikai, est devenu en quelques années une icône de l’Aïkido francophone et ce, malgré des débuts relativement tardifs et à peine vingt ans de pratique. Etant moi-même issu de la même génération que lui, j'ai découvert Léo via son blog et surtout, j'ai beaucoup rêvé en lisant ses articles sur le Japon. Au cours des années, de loin, j'ai vu Léo avancer, pour finalement accéder à un niveau de médiatisation dont peu d'autres Aïkidoka bénéficient, et qui s'auto-entretient via les magazines, mais aussi les nombreux blogs de ses élèves. Appréciant et respectant toutes les pratiques, j'ai trouvé que Léo Tamaki apportait une bouffée d'air frais au paysage martial francophone et j'ai applaudi quand il a fait tomber quelques mythes trop longtemps perçus comme des réalités, même s'il ruait de temps en temps dans les brancards, tirait parfois sur l'ambulance, et froissait de ce fait quelques sensibilités. A mesure que ma propre connaissance de l'Aïkido et du Daïto-ryu Aïki-jujutsu s'est affinée, j'ai commencé à me poser un certain nombre de questions au sujet de son approche, en particulier sur les raisons derrière certains de ses choix qui me semblaient parfois partir dans des directions assez éloignées de ce que l'on sait de l’Aïkido du fondateur Ueshiba Moriheï. Léo Tamaki, technicien éclectique et remarquable, a-t-il quitté le chemin de l'Aïki ? Après tant d’évolution au contact de traditions autres que celle de l'Aïki, l'Aïkido n'est-il chez lui plus qu'une sorte d'organe vestigial devenu non-fonctionnel supplanté par des propriétés émergentes développées dans des environnements différents ? Plutôt que de lire des comptes-rendus de secondes mains, que je pense souvent écrits avec des étoiles plein les yeux suite à une rencontre avec le jeune et fringuant maître, j'ai décidé de mettre l'homme directement face à ses choix au cours d'une interview au ton assez direct et sous l’œil d'une caméra à l’affût de la moindre faiblesse ou hésitation. Léo a eu l'élégance de se prêter au jeu pendant près de quatre heures et à aucun moment il n'a tenté d'esquiver une question ou de répondre à coté. A une époque où certains enseignants perpétuent encore malheureusement certaines erreurs historiques ou factuelles, ou que d'autres se réclament d'un lien exagéré avec le Japon au terme d'un ou deux séjours, j'ai apprécié pouvoir croiser amicalement le fer avec quelqu'un dont l’expérience est vérifiable et la connaissance considérable. Certes, je ne me retrouve pas toujours dans les choix ou les prises de positions de Léo Tamaki, mais suite à notre discussion, je les comprends mieux et je les respecte. J’espère que ce entretien vous permettra à votre tour de comprendre mieux le pratiquant et son approche. Pour aller plus loin, j'ai également publié un petit documentaire sur la pratique de Léo Tamaki tourné au dojo Korindo.

Guillaume Erard : Tu as commencé les arts martiaux assez tôt, mais pas par l'Aïkido.

Léo Tamaki : Enfant, je voulais faire de la danse classique, mais ma mère pensait qu’il serait mieux que je connaisse un petit peu la culture d'origine de mon père et mes parents m'ont inscrit au Judo. Ça n'a pas spécialement été un choix de ma part mais je garde de très bon souvenirs du Judo. Je pense que ça m'a appris très vite des choses de base comme l’action-réaction, ne pas avoir peur de la confrontation, apprendre à chuter, ça m'a toujours servi. Ensuite, quand les films de Kung-fu sont arrivés sur Canal +, j’ai voulu imiter Jackie Chan, Bruce Lee, et j'ai fait quelques années de Kung-fu. Puis j'ai pratiqué le full contact et le Karaté Shotokan. Après cela, j'ai découvert une personne qui appelait ce qu'elle faisait « Aïki-jutsu », mais ça n'avait évidemment aucun rapport avec l'Aïki-jutsu. A ce moment là, c’était le pratiquant qui avait l’un des plus haut niveaux que je connaissais, il avait une connaissance martiale extrêmement large et il faisait entre autres du Judo avec Fabien Canu. C'était un laotien, orphelin qui avait été élevé par des moines, puis était entré dans des camps de combats en Thaïlande. A l'époque il avait à peu près la quarantaine et il continuait régulièrement à aller en Thaïlande pour combattre. Il avait des très bonnes connaissances dans plusieurs disciplines dont l’Aïkido et le Judo, et son enseignement était très complet. C'est après, en 1995, que je me suis orienté vers l'Aïkido. J'avais 21 ans.

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Guillaume Erard : Est-ce lui qui t'a orienté sur l'Aïkido ?

L'idée d'un dojo m'effleurait l'esprit, et je savais qu'il ne pourrait tourner en ayant seulement de jeunes athlètes. Je me suis dit « bon allez, l'Aïkido pourquoi pas ?

Léo Tamaki : Non. A cette époque je pratiquais le Karaté et le Full contact. J'avais une vision très basique de la pratique martiale, à savoir que tout reposait sur les capacités physiques, le mental et la volonté, et que la technique était là pour canaliser, ordonner les choses, sans plus. Je me rendais bien compte que ce que je faisais n'était pas adapté à des gens qui étaient un peu plus âgés et, de façon assez stupide, je me suis dit que pour ces personnes je pourrai enseigner quelque chose comme le Tai Chi, l'Aïkido, ou le Yoga.

Guillaume Erard : Était-ce dans le but de devenir enseignant et de pouvoir toucher un public large ?

Léo Tamaki : Oui. L'idée d'un dojo m'effleurait l'esprit, et je savais qu'il ne pourrait tourner en ayant seulement de jeunes athlètes. Je me suis dit « bon allez, l'Aïkido pourquoi pas ? Il y a des clés, etc., allons voir. » Je suis allé visiter plusieurs dojos et je suis finalement resté chez Jacques Bardet, qui était un homme qui ne payait pas de mine. Si je n'étais resté qu'avec lui, il est probable que j'aurais abandonné l'Aïkido après quelques temps. J'aurais juste appris quelques clés comme je l'avais prévu et voilà. Mais la première semaine où j'étais chez lui, il m'a dit : « Ce week-end il y a un stage avec un maître japonais, est ce que ça t'intéresse ? ». J'ai dit oui et je me suis retrouvé au Havre à un stage de maître Tamura organisé par René Van Droogenbroeck. C'est là où j'ai vraiment pris une claque. Je voyais quelque chose dont j'avais entendu parler par les écrits d'Henri Plée sur le fait que ce qu'on fait habituellement en termes sportifs n'est vraiment qu'une base et qu'il y a beaucoup plus derrière. Maître Tamura avait 62 ans et pour moi, c'était un vieillard. Mais je le voyais maîtriser des gens jeunes avec grande facilité, et j'ai même eu la chance de passer entre ses mains. Je ne comprenais rien à ce qui se passait, mais d'évidence ça fonctionnait. Au bout de deux ou trois mois, j'ai complètement arrêté tout le reste et je me suis investi complètement dans l'Aïkido.

Guillaume Erard : Après cette expérience, es-tu resté chez Jacques Bardet ?

Léo Tamaki : Oui, je suis resté deux ans chez Jacques Bardet jusqu'à mon départ pour le Japon où je suis resté trois ans.

Guillaume Erard : Pourquoi es-tu parti au Japon ? Est-ce Maître Tamura qui te l'a conseillé ?

à l'époque, [...] ma formation c'était Maître Tamura, et tout le monde disait que le reste « n'était pas bon »

Léo Tamaki : Il y a plein de raisons à ça. Il faut remettre un peu dans le contexte. C'était en 1998, c'est-à-dire aux balbutiements d'Internet. Les informations qu'on avait étaient extrêmement rares, et absolument pas fiables. J'avais cette illusion qu'il existait l'Aïkikaï, un centre mondial où on formait une élite de guerriers ! J'exagère, mais à peine. J'en ai parlé à Maître Tamura et à Toshiro Suga, mais ils n'ont pas été spécialement encourageants. Même si je les suivais beaucoup et qu'il étaient très gentils avec moi, j'étais à l'extérieur des cercles où l'on discutait de ce genre de choses là, donc je n'avais aucune idée des relations que l'un ou l'autre, ni les fédérations françaises, entretenaient avec l'Aïkikaï. Je suis donc arrivé à un centre où j'imaginais que j'allais être formé dans un système d'instruction où on s'occupait des gens et où tout était ordonné. J'avais aussi la volonté de découvrir le travail d'autres élèves de Maître Ueshiba que Maître Tamura.

Quand je suis arrivé là-bas, j'ai été un petit peu déçu dans le sens où il y a de tout à l'Aïkikaï. C'est-à-dire des gens qui viennent pratiquer là parce qu'ils habitent à côté, des gens qui pour beaucoup n'enseigneront jamais, des étudiants, des gens qui font ça sérieusement mais sans ambition d'aller très vite très loin, ce qui était l'ambition que moi j'avais à l'époque, clairement. Il n'y avait pas spécialement de formation, il y a bien une « École d'Aïkido » mais ce n'est pas du tout une école pour préparer des professionnels, c'est une formation pour ceux qui veulent acquérir des bases de façon un peu plus structurée.

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Par contre, il y avait aussi ce que j'attendais, à savoir un éventail très riche de pratiques. A l'étage, la plupart des enseignants avaient été des élèves direct d'O Senseï. J'ai pu suivre les cours d'Arikawa Senseï, Tada Senseï, Masuda Senseï, Sasaki Senseï, etc. Il y avait Endo Senseï qui a aussi un petit peu connu Maître Ueshiba. Il y en avait aussi de seconde génération comme Yokota Senseï, Seki Senseï, Yasuno Senseï, qui je crois n'ont pas connu O Senseï. Enfin il y avait un éventail très riche de pratique et ça, ça m'a aussi beaucoup ouvert les yeux. Parce que c'est vrai qu'à l'époque, comme je l'ai dit, ma formation c'était Maître Tamura, et tout le monde disait que le reste « n'était pas bon ». On entendait cela en France. Ce n'est pas lui qui disait ça, mais son entourage. Aujourd'hui les gens ne se rendent pas compte mais, même si l'ouverture reste peut-être insuffisante dans le monde de l'Aïkido, elle est bien bien plus importante qu'avant. Il y a 15 ans les gens étaient beaucoup plus enfermés je pense. Les informations ne circulaient pas. Je n'avais par exemple aucun moyen de savoir qu'il y avait un stage de l'autre fédération ou d'un groupe indépendant. Aujourd'hui lorsqu'on va en stage, il y a des gens qui viennent de plein de groupes différents grâce au fait qu'ils peuvent trouver les informations sur Internet, mais il y a 15 ans on ne pouvait pas.

Documentaire sur Léo Tamaki au Dojo Korindo

Guillaume Erard : Est-ce qu'on t'avait fait des lettres d'introduction pour ton arrivée au Japon ?

Léo Tamaki : Maître Tamura et Toshiro Suga m'en avaient faites. Suga Senseï m'avait aussi donné une liste de dojos où il voulait que j'aille pratiquer. Il voulait notamment que j'étudie l'étiquette à l'Ogasawara-ryu. J'avoue que je regrette de ne pas avoir franchi le pas à l'époque. Il m'avait donné les adresses des dojos de Tohei Koichi, du Yoshinkan, etc. C'était de l'or en barre. Mais enfin bon, quand je suis arrivé à l'Aïkikaï, j'ai vu qu'il y avait tellement de choses là bas que je n'ai pas été ailleurs. Je suis finalement resté au Hombu pendant trois ans, et je vivais d'ailleurs dans un appartement juste à côté.

Guillaume Erard : Est-ce que Tamura Senseï ou Suga Senseï t'ont dit d'aller voir quelqu'un en particulier ?

Maître Tamura ne m'a pas parlé de quelqu'un en particulier [...] il m'a juste dit « Va voir Sasaki Senseï ».

Léo Tamaki : Non, personne en particulier à part Arikawa Senseï, auprès de qui j'avais d'ailleurs eu la chance d'avoir une introduction via un ami de mon père, dont un kohaï avait été un deshi très très proche. Mais la pratique d'Arikawa Senseï ne m'a pas parlé du tout. J'ai fait quelques cours mais vraiment très peu, et je n'ai pas profité de cette introduction supplémentaire.

Maître Tamura ne m'a pas parlé de quelqu'un en particulier. Je l'ai rencontré plusieurs fois là-bas et quand je lui ai demandé qui je devais aller voir, il m'a juste dit « Va voir Sasaki Senseï ». C'est la seule personne qu'il m'a conseillée à l'époque.

Guillaume Erard : A cette époque-là, tu n'avais pas encore commencé tes pratiques... je ne sais pas si « annexes » est le bon terme...

Léo Tamaki : Si si, annexe on peut le dire, car par rapport à l'Aïkido, c'est autre chose. Quand j'étais au Japon j'ai pratiqué l'Aïkido bien sûr, j'ai aussi pratiqué le Karaté Kyokushin, et j'ai visité quelques autres dojos, essayé la méthode Nishino [NDR : une méthode de respiration développée dans les années 70 par Nishino Kozo, un chorégraphe de ballet et pratiquant d'arts martiaux], etc. Par contre, même si j'avais lu des choses à leur sujet, je ne connaissais ni Kuroda Senseï, ni Kono Senseï, ni Hino Senseï. J'avais probablement vu leurs visages dans les magazines dans lesquels ils apparaissent depuis des décennies, mais je ne m'étais pas renseigné sur eux et je ne connaissais pas leur pratique. Quand je suis revenu en France, mon bagage du Japon était uniquement de l'Aïkido et un peu de Kyokushin.

Guillaume Erard : Pourquoi as-tu quitté le Japon ?

Léo Tamaki : Je revenais régulièrement en France pour assister aux stages de Maître Tamura et je recevais aussi des invitations pour aller aux stages pour enseignants. A cette époque, je ne savais pas d'où venaient ces invitations. J'étais jeune, un peu fier, j'estimais que c'était un petit peu naturel que je les reçoive. J'ai appris par la suite que c'était Jean-Yves Le Vourch qui faisait en sorte d'aider la jeune génération à laquelle j'appartenais.

je suis devenu ce que j'appelle un col bleu de l'Aïkido. C'est-à-dire que je donnais presque 30 heures de cours par semaine.

Jacques Bardet m'a vraiment beaucoup soutenu pendant toute cette période. Un jour, il m'a envoyé un message en disant « J'ai un élève qui déménage, est-ce que ça t'intéresse de reprendre son dojo ? » Évidemment, moi à ce moment, j'envisageais sérieusement de devenir professionnel, mais je pensais rester au Japon un petit peu plus, car à cette époque j'étais troisième Dan et le quatrième me semblait nécessaire pour commencer à enseigner. Malgré cela, j'ai sauté sur l'occasion. Je suis revenu en France et là j'ai appris que le dojo n'était pas à Paris mais à Herblay. Je me suis aperçu que pour aller jusqu'à là-bas il n'y avait pas de métro ni de RER. J'ai pris le train pendant 25 minutes depuis la gare Saint-Lazare, suivi de 15 minutes de marche. Je suis arrivé dans un très beau et très grand dojo, mais où il n'y avait qu'un cours par semaine, et où il y avait peu d'élèves. Le professeur de l'époque s'appelait Emmanuel Lucien, c'était un de mes sempaï que j'appréciais beaucoup, mais il faisait ça en amateur alors que moi j'étais revenu du Japon uniquement pour ça. Dans mes délires je pensais que j'allais récupérer un dojo avec 50 ou 100 élèves. Il y en avait en fait 13, adultes et enfants compris, qui devaient payer 100 et quelques euros à l'année. Donc je me suis retrouvé à prendre trois boulots. Je travaillais dans deux restaurants, et je faisais du gardiennage la nuit pour pouvoir vivre.

J'ai eu de la chance et ça a vraiment bien décollé. En un an je suis arrivé à 50 élèves, et j'ai fini avec 115. Au bout d'un an et demi ou deux j'ai pu quitter mes autres emplois et vivre de l'Aïkido. En même temps, j'enseignais aussi à l'École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales ainsi que dans d'autres dojos, dont celui de Jacques Bardet. Je multipliais les cours. A ce moment là je suis devenu ce que j'appelle un col bleu de l'Aïkido. C'est-à-dire que je donnais presque 30 heures de cours par semaine. Il m'arrivait d'enseigner dans trois dojos dans la journée. En plus de cela, je suivais des stages le week-end. C'est la vie que j'ai eue de 2001 à 2007.

Guillaume Erard : Tu as dit que les choses ont démarré bien et vite, mais on sait très bien que ce n'est pas facile, en particulier en région Parisienne. Qu'est ce qui a fait que ça a marché ?

Léo Tamaki : Aujourd'hui encore je ne saurais pas vraiment te dire. Quand je suis revenu du Japon la deuxième fois, il y a plein de choses pour lesquelles ça a marché et sur lesquelles je peux mettre le doigt, mais pas pour la première.

Guillaume Erard : Avais-tu commencé à communiquer sur Internet ?

Léo Tamaki : Non, je ne sais même pas si les blogs existaient en 2001 d'ailleurs. C'était encore les débuts d'Internet. Je bougeais beaucoup, j'étais très enthousiaste. Là où on était à Herblay, il n'y avait pas beaucoup de concurrence, et j'imagine que les gens ont vu arriver quelqu'un de motivé, qui réussissait à entraîner des élèves, et ça a fonctionné comme ça. Il n'y a pas d'élément qui me semble particulièrement expliquer ce succès à part le fait d'être très enthousiaste, présent et actif.

Guillaume Erard : Tu parles de première et seconde époques, c'est-à-dire qu'il y a eu quelque chose entre les deux ?

Léo Tamaki : Tout se passait très très bien, je pensais que j'allais bientôt me retrouver avec un gros dojo de 200-250 élèves, et peut-être à la fin de ma vie arriver au cinquième ou peut-être sixième Dan. J'étais content comme ça. Ceci dit, je voulais pouvoir donner un petit peu moins de cours pour pouvoir pratiquer plus. Ce sont quand même deux choses différentes : les cours font progresser, mais pour moi là où tu progresses le plus c'est évidemment quand tu pratiques, en tant qu'élève ou seul. Quand tu es « ouvrier de l'Aïkido », tu donnes 25 à 30 heures de cours par semaine et sincèrement, non seulement tu as peu de temps et plus beaucoup d'énergie pour le faire, mais aussi plus beaucoup d'enthousiasme non plus.

J'ai donc ouvert le magasin et la galerie d'art Tsubaki. Avec le magasin, on importait du matériel du Japon pour les arts martiaux, et la galerie présentait des artistes japonais en France. J'ai commencé à avoir ces activités là, et puis ma femme, ma première femme puisque je suis remarié, qui était japonaise aussi, est repartie au Japon pour étudier le Seitai. J'allais régulièrement la voir mais il s'est trouvé que j'ai commencé à être vraiment très pris par le magasin, la galerie, les cours que je donnais, mais aussi pour des raisons familiales. J'ai repoussé les visites, encore et encore. La dernière fois où j'ai repoussé mon voyage, ça faisait près de 8 mois que je n'étais pas venu. Ma femme m'a alors dit qu'elle voulait divorcer. Le jour même j'ai pris l'avion, j'ai foncé pour essayer de récupérer tout ça, mais c'était trop tard. J'avais laissé passer trop de temps, trop tiré sur la corde, mais nous nous sommes quittés en bon termes. Pendant ces quelques mois où j'ai essayé de récupérer notre histoire, j'en ai profité pour aller pratiquer. J'avais découvert Maître Kuroda en 2004, trois ans plus tôt. En 2004 c'était l'anniversaire de mes 30 ans, et je m'étais fixé comme objectif d'égaler mes meilleures performances physiques, le nombre de pompes, la distance, la vitesse de course en sprint et en marathon, le maximum en développé couché, etc. J'ai réussi à le faire mais ça m'a posé des difficultés tout de même.

Je me suis souvenu des écrits d'Henry Plée qui parlaient d'autres types de pratique, et de ceux de Tokitsu Kenji et Uemura Shigeru au sujet de Maître Kuroda.

A l'époque, l'Aïkido que je faisais était très très physique. A l'échauffement je faisais faire à mes élèves des séries de flexions, des pompes, des abdos, et lors des cours d'armes on faisait minimum 1000 suburis avant de commencer les techniques, parfois 2000 ou 3000. Pour le premier kyu, il fallait faire 1000 chutes. On faisait des longueurs et des longueurs de shikko dans un dojo qui faisait 750 m2 et donc ça faisait de grandes distances. Et je me suis dit : « Bon, mon Aïkido aujourd'hui ça va, je me sens bien et je suis content. Mais que va-t-il se passer dans 5 ans, dans 10 ans quand mes capacités physiques vont baisser ? » Je me suis souvenu des écrits d'Henry Plée qui parlaient d'autres types de pratique, et de ceux de Tokitsu Kenji et Uemura Shigeru au sujet de Maître Kuroda. Ce sont deux experts japonais de Karaté qui résident principalement en France mais qui ont touché à beaucoup d'autres choses. Ils avaient fait venir Maître Kuroda en France et en ont parlé, et donc je lui ai écrit sans l'avoir jamais vu pratiquer, sans avoir vu de vidéo, rien. J'avais vu quelques photos, mais surtout, ce qu'ils avaient écrit m'avait fortement impressionné, et c'était l'adepte vivant sur lequel j'avais lu les plus grands éloges.

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Donc en 2004 Kuroda Senseï a accepté que je vienne à ses cours. Et une fois au Shinbukan, j'ai découvert un autre monde. Je me suis dit « Mais qu'est ce qu'ils font ici, c'est bizarre. » J'étais un peu agacé, je les voyais tous dans des tenues, je ne vais pas dire bariolées, mais des kimonos bleus, des noirs, des blancs, des hakamas de différentes couleurs, et je me suis dit « Bon, c'est pas très sérieux tout ça ». Ils faisaient des exercices auxquels je ne comprenais rien. Quand Kuroda Senseï arrivait, qu'il me faisait certains mouvements, effectivement ça fonctionnait d'une façon qui me paraissait tout à fait mystérieuse. Par contre, quand j'essayais de reproduire ses gestes, j'étais bloqué instantanément par ses élèves, dès que j'initiais le mouvement. Je me suis dit « OK, j'ai compris, donc ici il n'y a que lui qui peut passer les techniques » et j'ai jugé tout ça de façon assez négative. C'était l'été, je me suis dit « Je suis là pour deux mois, je prends mon mal en patience ». Et une fois au Shinbukan [...] Au bout du quatrième cours je me souviens très bien, c'est là où j'ai commencé à avoir le déclic, et j'ai senti quelque chose que je ne percevais pas avant : je forçais.Au bout du quatrième cours je me souviens très bien, c'est là où j'ai commencé à avoir le déclic, et j'ai senti quelque chose que je ne percevais pas avant : je forçais. J'estimais que j'avais un travail très fin, c'est vrai que le travail de Maître Tamura me paraissait plus fin et exigeant par rapport à celui de beaucoup d'autres enseignants que j'avais pu rencontrer, et donc j'imaginais que c'était le plus haut niveau d'exigence qui existait. Je me suis rendu compte que non, qu'il y avait beaucoup plus fin comme niveau d'exigence. Et donc quand je suis revenu habiter au Japon en 2007, j'en ai profité pour aller à tous les cours de Maître Kuroda.

Guillaume Erard : A quoi avais-tu accès au sein du Shinbukan ? Au taïjutsu seulement ou bien aux armes, et si oui, lesquelles ?

Léo Tamaki : Je crois que Kuroda Senseï m'a apprécié assez rapidement sans que je puisse dire pourquoi, même si j'en suis très heureux. Dès le départ il a été très généreux avec moi. Après quelques cours il est venu me voir et m'a fait passer avec le groupe du plus haut niveau. J'ai donc tout travaillé dès le début : taijutsu, kenjutsu et iaijutsu. En kenjutsu, il y a un ordre, on travaille d'abord le sabre, puis le jutte. A cette époque je ne faisais que le sabre mais ensuite j'ai appris le jutte, le kodachi, etc. Le bojutsu de son école est un peu différent car le bâton est de la longueur d'un jo. Quand je suis arrivé il n'y avait que les anciens qui en faisaient, et puis après plus du tout pendant une longue période. Maintenant il a recommencé à l'enseigner, donc j'ai pu apprendre les katas de bojutsu depuis deux ans.

Guillaume Erard : Connaissant un peu le système des koryu au Japon, c'est en général très exclusif et quand tu rentres dans une école, on attend que tu t'y consacres entièrement et exclusivement. Il semble que tu t'es présenté comme un Aïkidoka cherchant à approfondir sa pratique, mais je n'ai pas l'impression que tu te sois présenté à lui en disant « je veux me consacrer exclusivement à votre discipline ». C'est assez inhabituel et on pourrait douter du fait qu'il t'ait livré les vrais enseignements de son école dans ces conditions.

Léo Tamaki : Effectivement, j'ai été très clair d'ailleurs. Je lui ai exposé mon parcours, ce que je faisais, que j'étais un enseignant d'Aïkido, que je pratiquais depuis tant d'années, donc il n'y a eu aucun malentendu. Il avait et il a toujours beaucoup d'élèves qui pratiquent d'autres budo comme l'Aïkido ou le Judo.

Guillaume Erard : Donc c'est un peu dans la culture du Shinbukan d'accepter des gens qui ne sont pas obligatoirement des pratiquants exclusifs ?

Léo Tamaki : Oui, même si je suppose que Kuroda Senseï préfère que les gens ne pratiquent que son école et qu'il estime qu'il y a tout ce qu'il faut au Shinbukan. Ce qu'il ne souhaite pas, et je ne crois pas qu'il y en ait, ce sont des gens qui font partie d'un autre ryu.

Guillaume Erard : Un autre koryu ?

Léo Tamaki : Oui, un autre koryu. Il considère ça comme incorrect, et il explique que si une personne vient d'une autre école, elle doit venir avec une introduction de son maître, ce qui peut se comprendre. Je m'occupe des candidatures pour toute l'Europe, et je reçois des gens qui me disent qu'ils étudient tel et tel koryu et que maintenant ils voudraient aussi étudier le Shinbukan. Je réponds que ce n'est pas possible à moins que le maître de leur école considère qu'ils ont atteint le plus haut niveau et qu'il leur fasse une lettre d'introduction, car ils ne peuvent pas apprendre un autre système s'ils n'ont pas encore maîtrisé le leur. Ça n'arrive jamais. Moi même aujourd'hui que je fais partie du Shinbukan, on m'a proposé de voir et de pratiquer d'autres écoles et je n'ai pas saisi cette occasion, car j'ai encore beaucoup à apprendre au Shinbukan. Par contre, il y a peut-être 30% des gens qui font partie des gendai budo et qui font en même temps du Judo, du Shorinji Kempo, etc.

Guillaume Erard : C'est quand même assez rare pour un enseignant de koryu. Autre chose rare, Kuroda Sensei est aussi omniprésent au niveau médiatique, et ce malgré le fait qu'il soit l'héritier d'une des écoles les plus structurées au niveau historique.

Léo Tamaki : Il est souvent assez critiqué dans le milieu des koryus, il est considéré comme un avant-gardiste, un peu original. Ceci est principalement dû au fait qu'il enseigne tout ce qu'il considère comme les principes les plus importants, les secrets de l'école, tout de suite. Il donne sans compter, il est vraiment très très généreux vis-à-vis de ça. Après, dans les katas avancés, ça va être un petit peu différent mais c'est vrai que dès qu'on rentre, on a accès aux principes profonds de l'école, à moins qu'il y ait d'autres secrets dont je n'aie pas la moindre idée, mais je n'ai pas de doute par rapport à ses déclarations quant au fait qu'il enseigne tout de suite les principes les plus importants pour lui. Après, il y a plusieurs degrés d'application des principes tels que l'absence de pieds, ukimi, le corps flottant, etc. Plus tu vas avancer, plus la qualité d'utilisation de ces principes va devoir être fine pour pouvoir réaliser les katas suivants. Je me rends compte par exemple que j'ai beaucoup de mal à réaliser les katas ura sur lesquels je travaille en ce moment, parce qu'ils demandent par exemple un niveau de maîtrise de l'ukimi qui est supérieur à celui que j'ai.

Guillaume Erard : Donc contrairement à d'autres koryu comme l'Araki-ryu par exemple, il y a une structure progressive au Shinbukan par rapport à la complexité des techniques et il faut un antécédent pour pouvoir aborder les katas suivants.

Léo Tamaki : Il y a un ordre dans lequel tu vas apprendre les katas, car ils demandent entre autres une maîtrise des principes plus fine pour pouvoir fonctionner. Les premiers katas sont relativement longs. Ils sont comme une technique de type uchi kaiten nage qui a pas mal d'étapes, alors que les katas ura avancés vont ressembler par exemple à ikkyo ura, des mouvements qui peuvent sembler très simples. C'est la façon dont on te demande de les réaliser qui est très compliquée et qui demande une maîtrise plus importante alors qu'au début, tu peux te reposer un petit peu sur la technique car comme elle est un peu longue, elle nécessite moins de maîtriser ton corps.

Guillaume Erard : Au Japon, quand tu as mis le doigt dans un système et que tu as pris ce qu'on te donnait, tu as tout un tas de responsabilités en retour. Qu'est ce que Kuroda Senseï attend de Léo Tamaki, mis à part ce filtrage des gens qui veulent rentrer dans son école ? Je suppose que ce n'est pas la chose principale qu'il attend de toi.

Je pense que j'ai aidé Kuroda Senseï à développer son école de façon assez importante et à la faire connaître.

Léo Tamaki : Qu'est ce qu'il attend de moi ? J'aurais du mal à te dire. Alan Pittman a un jour dit de moi que j'étais un « élève main gauche ». Il m'a dit : « Tu as les élèves main droite, ce sont les élèves proches du maître, qui vont lui succéder, parfaits en tout point de vue, et les élèves main gauche, qui sont les élèves qui ne sont pas trop appréciés par les autres élèves de l'école, qui ont souvent des défauts personnels, séducteurs, alcooliques ou autres, mais sur lesquels il peut se reposer car quoi qu'il soit nécessaire, ils le feront pour lui. » Je pense que j'ai aidé Kuroda Senseï à développer son école de façon assez importante et à la faire connaître. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte, c'est Uemura Senseï et Tokitsu Senseï qui l'ont fait connaître à l'étranger en premier lieu par l'intermédiaire des magazines et en l'invitant. J'ai pu le remettre sur le devant de la scène par l'intermédiaire de mon blog, puis à nouveau dans les magazines, et aussi dans la Nuit des Arts Martiaux Traditionnels par exemple.

Donc je l'aide à faire vivre l'école même si en même temps, il accepte très peu de stages à l'étranger. Il reçoit énormément de demandes mais actuellement, il ne donne qu'un stage par an aux États-Unis et deux stages que j'organise en Europe, c'est tout. Il refuse tous les autres stages et même au Japon, il n'en donne que deux par an, un avec son groupe d'Osaka et un dans la région de Tokyo. Quand il vient ici, je pense qu'il est très satisfait du groupe que j'ai mis en place, des élèves et de leur comportement. Il n'a jamais eu à se plaindre de ça, il trouve des élèves qui sont complètement dédiés à cette pratique là.

Guillaume Erard : Y-a-t-il un système de promotion dans l'école ? Est-ce que les mains gauches sont promues ?

Léo Tamaki : Je n'avais jamais entendu de ce système de main gauche avant qu'Alan Pittman le mentionne, donc il n'y a pas de tradition vis à vis de cette notion, même si il me semble qu'elle recouvre une réalité universelle. Pour ce qui est des diplômes, dans le passé il y avait des mokuroku, etc. mais Kuroda Senseï ne donne plus de grades à présent, même à son plus ancien élève. C'est aussi en ce sens là que, peut-être, il est un petit peu mal vu, considéré comme avant-gardiste. Il y a simplement maintenant une division en cinq groupes séparés par niveau de compétence. En ce qui me concerne quand je vais au Japon, je travaille uniquement avec son fils et trois ou quatre des élèves les plus avancés de l'école. Je suppose que cela est la reconnaissance de mon investissement, et d'une compréhension relative de ce qui est travaillé.

Guillaume Erard : N'attend-il pas de toi que tu prennes une responsabilité de transmettre l'art à un moment donné ?

Absolument personne n'a l'autorisation d'enseigner [...] Le seul dont tu dois apprendre la forme toujours directement est Kuroda Senseï.

Léo Tamaki : Non. Aujourd'hui je pense que ce qu'il souhaite, c'est conserver l'art le plus fidèle possible à l'image qu'il en a. Plus il donnerait d'autorisations d'enseigner, plus il y aurait de variations, même infimes qui arriveraient. Donc je pense que le seul qu'il veut voir enseigner, c'est son fils. Même son élève le plus ancien, qui a plus de 40 ans de pratique avec lui, qui a démontré les formes dans les livres et les vidéos, et les connaît donc parfaitement, n'a pas d'autorisation d'enseigner. Absolument personne n'a l'autorisation d'enseigner. Il est même strictement interdit à l'intérieur même du koryu d'enseigner les formes à un kohaï. Le seul dont tu dois apprendre la forme toujours directement est Kuroda Senseï. Donc tu es sûr d'apprendre la forme la plus pure vis-à-vis de l'image que lui en a, puisque tu l'apprends avec lui.

Guillaume Erard : Toutes ces formes n'ont selon moi aucun lien technique ni historique avec l'Aïkido, pourquoi tiens-tu absolument à introduire cela au sein de l'Aïkido plutôt que de pratiquer les techniques du Shinbukan en tant que telles ?

Léo Tamaki : J'ai toujours considéré la pratique dans une perspective très vaste, c'est-à-dire que les techniques sont des formes qui te permettent de travailler des principes. Quant aux principes de l'école, quels étaient les principes qu'utilisait O Senseï ? C'est une question que je me pose aujourd'hui encore et à laquelle à mon avis il est impossible de répondre sans l'avoir touché. Est-ce qu'O Senseï utilisait quelque chose comme le corps flottant par exemple ? Quel était le type de toucher qu'il avait ? Quand on le saisissait, est-ce qu'il était plein ou est-ce qu'il était vide ? Ça je ne peux en avoir aucune idée. L'Aïkido pour moi c'est ce que j'ai pu apprendre avec tous les professeurs que j'ai croisés, à l'Aïkikaï, mais surtout avec Tamura Senseï. Dans le travail de beaucoup d'enseignants que j'ai rencontrés à l'Aïkikaï, il y avait des principes d'utilisation du corps qui pouvaient être différents. Si je prends le travail de Yamaguchi Senseï, de Saito Senseï, ou de Shioda Senseï, pour moi, il est évident que les principes d'utilisation du corps qui sont derrière sont différents. Lequel transmet ce que faisait O Senseï ? Il m'est impossible de le dire. La direction que j'ai décidé de suivre, c'était celle de Tamura Senseï. C'est l'Aïkido qui me touchait.

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Après être entré au Shinbukan, j'ai appris que l'Aïkido que je travaillais était déjà complètement imprégné de ce travail là, c'est-à-dire que des choses telles que les chutes arrière, les exercices de respiration, les chutes avant, les exercices de marche, les suburis, les principes de vitesse constante qu'enseignaient Maître Tamura venaient de là. Ces principes étaient déjà présents, j'en ai juste eu une explication plus claire, puisque chez Kuroda Senseï tout est formalisé, explicité à travers les techniques, les explications verbales, et même un document écrit qui explique succinctement quels sont les principes d'utilisation du corps et à quoi ils correspondent. A partir de là tout s'est vraiment éclairé. C'était en 2004, Maître Tamura est mort en 2010, donc j'ai pu voir que c'était ce qu'il essayait de faire, ce qu'il avait intégré dans son travail d'une façon que j'ai toujours estimée brillante. Lorsque j'ai passé le quatrième Dan avec lui, tout ça était très présent dans mon travail, il savait ce que je faisais, et apparemment ça lui convenait parfaitement.

Guillaume Erard : Es-tu d'accord pour accepter qu'on dise de toi que ce que tu fais et ce que tu recherches, ce n'est pas l'Aïkido tel qu'il a été pensé par O Senseï, mais plutôt l'interprétation qu'en a faite Tamura Senseï ?

si Tamura Senseï avait l'intention de désigner un successeur, quel qu'il soit, il aurait eu mille fois le temps de le faire. Et s'il en avait choisi un, je n'ai aucun doute que ce n'aurait pas été moi.

Léo Tamaki : Effectivement, l'Aïkido qui m'a touché, c'est celui de Maître Tamura, c'est son interprétation de l'Aïkido, qui est basée sur ce qu'il a reçu d'O Senseï évidemment, mais aussi de ses sempaï, le tout enrichi après du travail qu'il a découvert près de Maître Kuroda. Alors est-ce qu'il a retrouvé près de Maître Kuroda des choses qu'il a vues chez O Senseï ou est-ce que c'étaient des nouveaux principes ? Je n'en ai aucune idée, bien qu'il disait souvent « Kuroda Senseï fait comme ça et Maître Ueshiba aussi faisait ça ». Je l'ai entendu plusieurs fois expliquer par exemple que Maître Kuroda était capable de bouger de nombreux muscles indépendamment les uns des autres et que O Senseï était capable de faire la même chose. Quand j'ai fait venir Kuroda Senseï, certains des élèves de Maître Tamura, des gens qui sont sixième ou septième Dan, sont venus pour voir, pour mieux comprendre ce qu'il faisait.

Je ne me sens le successeur de personne, et si Tamura Senseï avait l'intention de désigner un successeur, quel qu'il soit, il aurait eu mille fois le temps de le faire. Et s'il en avait choisi un, je n'ai aucun doute que ce n'aurait pas été moi. Mais je pense que je me situe dans la poursuite de la démarche qu'il avait initiée.

Guillaume Erard : Tu parles du fait qu'il y ait eu une filiation technique entre Kuroda Senseï et Tamura Senseï. De par la différence de génération, la différence de discipline, il est extrêmement improbable que Kuroda Senseï ait enseigné quoi que ce soit à Tamura Senseï. Comment cet apprentissage a-t-il pu donc prendre place ?

Tamura Senseï a évidemment étudié avec attention les livres et les vidéos de Kuroda Senseï

Léo Tamaki : Tamura Senseï étant disparu, on ne saura jamais les détails exacts. Je crois qu'il a voulu rencontrer Kuroda Senseï et que celui-ci a accepté avec joie de rencontrer cet uchi deshi d'O Senseï. Il se sont rencontrés seulement deux fois si je ne me trompe pas. Et bien entendu comme tu le dis, compte tenu de la position de Tamura Senseï, il aurait été très compliqué pour lui d'aller suivre des cours, probablement vis-à-vis de l'Aïkido en général, mais aussi de l'Aïkikaï. Il y a toujours des gens qui auraient interprété en disant : « S'il a été pratiquer quelque chose qui n'est pas de l'Aïkido avec Kuroda Senseï, c'est parce qu'en Aïkido, il lui manque telle et telle chose » donc il ne l'aurait pas fait. Imaginons simplement que Tamura Senseï ait trouvé une qualité chez O Senseï qu'il n'a pas réussi à saisir, mais qu'il l'ait retrouvée chez Kuroda Senseï et qu'il ait voulu la voir. Malheureusement je pense que les gens n'auraient pas interprété ça comme ça. Donc il a été le voir de façon amicale une ou deux fois. Et surtout après, Tamura Senseï a évidemment étudié avec attention les livres et les vidéos de Kuroda Senseï. Il y a une vidéo de Tamura Senseï où on le voit faire une démonstration de Iaï en Thaïlande et c'est une forme du Shinbukan qu'il a apprise lui-même, qu'il s'est appropriée seul. Quand Mickaël Martin, Brahim Si Guesmi et moi avons fait un stage intensif à Bras, Maître Tamura est venu plusieurs fois voir ce qu'on faisait. On en a profité pour lui demander si il voulait bien nous donner un cours. Il est rentré sur le tatami aussi et nous a montré des choses dont de nombreux éléments provenaient du Shinbukan, et notamment une forme de Iaï.

Guillaume Erard : Si les emprunts de Tamura Senseï au Shinbukan étaient si nombreux, Kuroda Senseï a dû le savoir, qu'en a-t-il pensé ?

Léo Tamaki : Je pense que ça a été un petit peu difficile à comprendre pour Kuroda Senseï. Dans les arts martiaux, il y a souvent deux tendances. Il y a les koryu où tu reçois une tradition, et donc il y a ce respect de la lignée. Tu reçois un enseignement, tu le transmets, tu gardes certaines choses secrètes, tu ne le montres pas à l'extérieur et ainsi de suite. Et à côté de ça tu vas avoir des gens un petit peu plus rebelles, et, je pense entre autres à O Senseï, qui vont prendre des choses à droite, à gauche, et ajouter cela à leur base pour construire quelque chose de neuf. Maître Tamura a eu cet exemple, il a vu son maître agir comme ça, et il a agit de même. C'est très naturellement, spontanément j'imagine, qu'il s'est approprié certains katas de Iaï. Évidemment, si tu fais partie de l'école et que tu fais ce genre de chose, tu en es immédiatement renvoyé.

Comme je te le disais j'ai rencontré Kuroda Senseï à l'été 2004, et après quelques cours je lui ai envoyé un message lui demandant s'il connaissait Maître Tamura. Il m'a alors envoyé un mail me disant « Je suis très inquiet parce que je connais Maître Tamura, je l'ai trouvé très sympathique, mais malheureusement après nos rencontres j'ai appris qu'il utilisait et enseignait certaines formes de mon école ». Il s'inquiétait probablement que je sois venu pour prendre des choses et que je les donne à Maître Tamura. Moi je n'avais aucune idée du fait qu'ils se connaissaient. Comme tu le disais, les règles de l'école sont très très précises, comme dans la plupart des koryu : ne pas divulguer ce qu'on te montre, ne pas faire de démonstration, ne pas pratiquer les choses de l'école avec des gens qui n'en font pas partie, etc. Je lui ai répondu immédiatement en lui disant : « Mon maître est Tamura Senseï, je suis son élève. A l'heure actuelle il ne sait pas encore que je suis venu à vos cours, lorsque je le reverrai, si jamais il me demande de lui révéler des choses, je quitterai votre école. », tout simplement. Il m'a répondu : « Pas de problème, je te fais confiance, je suis rassuré. ». Et quand je suis revenu en France, j'ai été voir Tamura Senseï, et je lui ai dit « Je suis allé au Japon et cet été j'ai pratiqué avec Kuroda Senseï, il me demande de vous transmettre ses salutations. » et j'ai ajouté tout de suite « Et j'ai été vraiment très impressionné par le règlement très strict de l'école qui nous interdit de démontrer les mouvements de l'école aux gens qui n'en font pas partie ». Ainsi il a compris que je prenais à coeur de respecter les règlements et mes engagements envers Kuroda Senseï, et il ne m'a jamais posé la moindre question technique sur ce qu'il faisait. A l'inverse, il m'est arrivé très souvent de partager avec Maître Tamura des documents d'autres écoles ou d'échanger sur des maîtres chez qui j'avais été pratiquer, mais il ne m'a jamais mis dans cette situation par rapport au Shinbukan. Dès que je lui ai exposé les choses, il ne m'a jamais mis dans une position ambiguë, difficile.

Guillaume Erard : Si je comprends bien, tu ne peux donc pas devenir enseignant des techniques du Shinbukan ou en faire de démonstrations.

Léo Tamaki : Non. Récemment, Kuroda Senseï a reçu un mail anonyme avec en lien une démonstration que je faisais, je ne sais pas laquelle, disant quelque chose comme « Vous dites qu'il est interdit d'enseigner les principes de l'école, mais regardez le travail de Léo Tamaki, on voit bien que c'est du Shinbukan ». C'était quelqu'un qui avait son adresse personnelle et ce n'est pas un cercle qui comprend des milliers de personnes. Quoi qu'il en soit, Kuroda Senseï a souhaité m'en faire part devant tout le monde, il a dit « Je suis très fier de ce que fait Léo Tamaki, il a eu le courage de développer sa façon de voir l'Aïkido, son propre travail et je vois des qualités dedans, mais ce n'est pas du Shinbukan, c'est son Aïkido, et je n'ai aucun problème avec ça ». Il a d'ailleurs aussi évoqué la question en détail dans un article du magazine Hiden.

Guillaume Erard : En cours et ailleurs, tu parles beaucoup des armes, mais quand on se penche sur l'histoire d'O Senseï par rapport aux armes, on s'aperçoit que son taïjutsu était déjà complètement développé, bien avant qu'il ne devienne vraiment compétent au sabre.[1] C'est-à-dire qu'O Senseï a perfectionné les armes après avoir créé l'Aïkido, et donc elles ne sont pas nécessaires au développement de l'Aïkido. Lorsqu'on regarde plus loin dans l'histoire du Daïto-ryu, on s'aperçoit également que contrairement à ce que beaucoup de gens croient, les techniques viennent plus de la lutte, en particulier le Sumo, que des armes.[1] Dans mon école de Daïto-ryu les armes ne sont en outre généralement enseignées qu'à partir du cinquième Dan, donc pas en tant que bases. Cela pose plusieurs questions : 1. Est-ce que les armes sont vraiment nécessaires à l'apprentissage de l'Aïkido ? 2. Même en admettant qu'elles le soient, alors lesquelles doit-on pratiquer ? Pour O Senseï on parle de Ono-ha Itto-ryu, Shinkage-ryu ou même de Kashima Shinto-ryu, et pourtant en stage d'Aïkido on voit surtout du Kashima Shin-ryu, du Katori Shinto-ryu, ou du Musō Shinden-ryu. Quel est le rapport ?

Léo Tamaki : Hmm... Concernant O Senseï c'est assez difficile parce qu'il semble qu'il ait été très bon à la lance très tôt.

Guillaume Erard : A la lance ou à la baïonnette ?

Est-ce qu'il y a besoin des armes pour faire de l'Aïkido ? Pour moi, en aucun cas.

Léo Tamaki : A la lance. A la baïonnette aussi, car il était aussi instructeur de baïonnette, mais il a été réputé pour ses capacités à la lance, et ce sont des démonstrations de lance qu'il a faites devant les amiraux et les généraux. Il avait donc déjà des capacités aux armes, même s'il est un peu difficile de retrouver leur origine. Des interprétations disent que son maître Takeda Sokaku était tellement bon au sabre que ça l'a découragé, et qu'il a préféré travailler la lance, ce qui est aussi une possibilité. Je pense que Takeda Sokaku avait une personnalité assez particulière et il devait beaucoup écraser les gens. C'est une interprétation possible.

Est-ce qu'il y a besoin des armes pour faire de l'Aïkido ? Pour moi, en aucun cas. C'est-à-dire que je pense que le travail du taïjutsu peut totalement se suffire à lui-même. Ce n'est pas ce que je pensais avant mais au regard des informations qu'on peut avoir aujourd'hui, je pense effectivement que le travail des armes est arrivé après. Mon opinion est que le travail des armes était un travail personnel d'O Senseï, et qu'il s'en servait pour souligner certains principes, que ça servait beaucoup pour les démonstrations, et que ça lui servait d'exercice, de tanren, etc. Je pense qu'il n'avait en aucun cas mis en place un système structuré d'armes et je n'imagine pas que c'est ce qu'il souhaitait. Mais évidemment ce ne sont que des suppositions.

Maître Tamura faisait des armes, mais relativement peu [...] donc l'enseignement que chacun a reçu est très mince.

Après si c'est un goût personnel, il est possible de faire des armes et d'apporter des développements. Moi, je me suis permis des choses qui sont très très prétentieuses. J'ai développé certaines formes d'arme personnelles, parce que celles qui existaient ne me convenaient pas et ne correspondaient pas à l'Aïkido que l'on m'a enseigné. Je trouvais qu'il n'y avait pas de cohérence. Souvent ce qui me gêne c'est ça, l'incohérence qu'il y a entre le système à mains nues et le système aux armes lorsqu'on prend des pièces à droite à gauche. Ce qu'on m'avait enseigné ne collait pas avec le travail de taïjutsu que j'avais reçu. Maître Tamura faisait des armes, mais relativement peu. Sur un stage d'une semaine, il réservait ça en général au dimanche matin, pendant une ou deux heures. Dans les stages de masse c'était encore moins long. On en faisait aussi très peu dans les stages de professeurs, donc l'enseignement que chacun a reçu est très mince. Et donc moi j'avais récolté des enseignements à droite à gauche qui venaient du style Iwama, du style Nishio etc. par divers enseignants, mais tout ça ne correspondait pas à ce que je faisais à mains nues. Depuis que j'ai fondé le Kishinkai, j'enseigne quatre mouvements de base qui se déclinent après en katas.

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Guillaume Erard : Ces mouvements viennent-ils du Shinbukan ?

Léo Tamaki : Non, ce sont des mouvements qu'on voit dans certaines démonstrations, par exemple quand quelqu'un te fait un shomen, en Aïki tu as souvent juste une pique à la gorge. Ça chez moi ça va correspondre au deuxième kihon, où je me retrouve dans cette situation là.

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Guillaume Erard : Une position que l'on voit pourtant beaucoup chez Kuroda Senseï...

Léo Tamaki : Oui, mais en fait elle vient d'un autre mouvement, c'est une coupe par dessous. Ici c'est une pique à la gorge qui vient d'une autre direction, donc même si la position finale est la même, le but du mouvement et la façon de le réaliser sont complètement différents. C'est pour ça aussi que pour Kuroda Senseï, il n'y a aucun doute, il sait très bien que ça n'a aucun rapport. Et donc quelqu'un qui ne voit pas...

Guillaume Erard : Quelqu'un comme moi pense que c'est la même chose...

Léo Tamaki : Toi ou la personne qui a envoyé l'Email à Kuroda Senseï. Maître Kuroda, lui, sait très bien que ça n'a strictement rien à voir avec le Shinbukan. Il voit très bien la logique du mouvement. Pour quelqu'un qui connaît bien le kata, il n'y a aucune ambiguïté. Le kihon que j'ai développé correspond à une pique à la gorge sur une attaque shomen. C'est extrêmement dur de pouvoir rentrer car l'attaque arrive sur toi et que tu dois rentrer avant que le sabre soit abaissé. Le fait de rentrer, de fléchir et d'avoir le ken comme ça fait que tu vas parcourir beaucoup plus de distance. Tu vas protéger ton axe avec la tsuba, et comme tu es en hitoemi ça limite la surface de contact. Les kihons que j'ai développés sont basés sur des mouvements d'Aïkido auxquels j'ai appliqué la logique qui prédomine dans les katas des koryus. Non pas dans la finalité, car en Aïkido les mouvements se terminent aussi par une pique ou une coupe, mais dans l'exigence de logique martiale. C'est à dire que je ne considère plus que l'attaquant est complaisant, mais qu'il représente un véritable danger. Les mouvements se doivent donc d'être plus subtils, et de présenter moins d'ouvertures.

Guillaume Erard : Tu parles de hitoemi, une position qui se retrouve beaucoup aux armes, l'utilises-tu dans ton Aïkido ?

Léo Tamaki : J'utilise trois postures qui vont être shizentaï, hanmi, et hitoemi. Après, sur ces postures, là encore les experts peuvent avoir des interprétations un peu variables, sur la position du pied, des hanches, etc.

Guillaume Erard : Déjà, la définition même de hitoemi va dépendre du ryu.

Léo Tamaki : Énormément. J'ai demandé directement cela à Maître Tamura, et il m'avait dit qu'il n'y avait pas de différence entre hanmi et hitoemi. Ce qui n'est pas mon opinion personnelle, attention. Pour moi ce sont deux postures très différentes qui sont désignées par deux mots différents et explicites. Mais c'était sa réflexion à l'époque où je lui en ai parlé. En ce qui me concerne, en shizentaï, tu as une posture naturelle, tu occupes 100% de la largeur que tu peux occuper face à un adversaire éventuel. En hanmi, tu as demi-corps donc tu n'occupes plus que la moitié de ta largeur maximale. Par rapport à ton axe, les hanches vont être à 45 dégrés dans un sens, et le pied arrière à 45 degrés dans l'autre, donc 90 par rapport à tes hanches. En hitoemi tes hanches vont sur la ligne, et donc tu occupes la plus petite surface possible. Ce qui est un point important dans beaucoup de mouvements aux armes. Je ne travaille d'ailleurs quasiment jamais en shizentaï qui est très dangereux dans ce contexte, et réservé aux plus grands maîtres.

Guillaume Erard : C'est intéressant car en Daïto-ryu, au contraire de l'Aïkido et son hanmi spécifique, on pratique énormément en shizentaï et la garde en hanmi est découragée. Pourtant, les techniques d'Aïkido viennent du Daïto-ryu et on peut s'interroger sur la raison pour laquelle O Senseï a effectué ce changement de garde. Ellis Amdur attribue le hanmi de Ueshiba à son expérience du Jukendo. Et effectivement quand tu as une baïonnette entre les mains c'est la seule position qui te permet d'avoir de la puissance car tu ne déroules pas l'arme comme un jo. Qu'est ce que tu en penses ?

Léo Tamaki : C'est une explication très logique. Moi j'utilise beaucoup hanmi. Par rapport à ça je pense qu'il faut être clair sur ses choix techniques, comprendre que ce sont uniquement des choix, et donc que ton choix n'invalide pas celui d'un autre. A titre personnel j'utilise le travail des armes, et donc j'utilise beaucoup le travail en hanmi. De même lorsque je travaille à mains nues, car je considère toujours que l'autre personne peut être armée. Donc ça a un impact très particulier, c'est ma vision, c'est un cadre, un contexte.

Quelqu'un qui ne fait pas de travail d'armes parce que ça ne l'intéresse pas peut arriver au plus haut niveau de l'Aïkido et n'a pas besoin d'utiliser la position hanmi à mon sens

Si on prend un autre contexte, c'est plus ou moins pertinent. Il y a énormément de pratiquants d'Aïkido qui ont des visions différentes du combat, qui partent de contextes différents, et qui comparent avec d'autres personnes. Disons que ce sont surtout leurs élèves qui vont comparer. Ce n'est pas possible s'ils n'envisagent pas la même situation à la base, si l'objectif n'est pas le même. Si la position hanmi est pour moi très importante à partir du moment où il y a une notion d'armes, elle en a beaucoup moins si on est à mains nues. Effectivement, à partir du moment où on considère que l'Aïkido peut être pratiqué sans les armes, pourquoi se mettre en hanmi ? Si on ne fait pas de travail d'armes, pour moi ce n'est absolument pas une nécessité, et quelqu'un qui ne fait pas de travail d'armes parce que ça ne l'intéresse pas peut arriver au plus haut niveau de l'Aïkido et n'a pas besoin d'utiliser la position hanmi à mon sens.

Guillaume Erard : On a l'impression qu'en Aïkido il faudrait tout faire aux armes comme à mains nues et vice-versa. Quelle est ta position là-dessus ?

Ce n'est pas parce que je fais un geste à mains nues que je vais essayer de trouver la correspondance aux armes

Léo Tamaki : Maître Tamura a dit une fois une chose avec laquelle je suis tout à fait d'accord. Il expliquait que ce qui doit être commun, ce sont les principes, ce ne sont absolument pas les formes. Ce n'est pas parce que je fais un geste à mains nues que je vais essayer de trouver la correspondance aux armes, ou que parce que je fais un geste aux armes, je vais essayer de trouver la correspondance à mains nues. De temps en temps il arrive effectivement qu'il y ait une correspondance, c'est amusant et pourquoi ne pas la montrer lorsqu'elle existe. Mais il ne faut pas "forcer" pour créer des correspondances à tout prix qui sont souvent artificielles.

le fait de vouloir en quelque sorte remplir des cases et dire que si on a Ikkyo à mains nues on doit l'avoir au jo, puis au bokken, puis au tanto et au iaïto, pour moi ça va des fois trop loin

Un des experts que je respecte le plus en Aïkido et dont j'apprécie toujours de voir le travail est Nishio Senseï. Mais je t'avoue que parfois il y a certaines correspondances qu'il a créées qui me semblent tirées par les cheveux. Son système est parfaitement pertinent mais par contre, le fait de vouloir en quelque sorte remplir des cases et dire que si on a Ikkyo à mains nues on doit l'avoir au jo, puis au bokken, puis au tanto et au iaïto, pour moi ça va des fois trop loin. Prenons le Shinbukan comme exemple. Tu as cinq écoles, et donc tu vas avoir des principes qui sont transversaux. Mais la façon d'utiliser le corps est très différente, et donc tu ne prends pas les mêmes postures lorsque tu es armé et lorsque tu n'es pas armé. Tu ne prends pas non plus les mêmes postures selon les armes que tu vas avoir. Donc vouloir absolument reproduire l'un avec l'autre me semble une erreur. Je dis souvent à mes élèves qu'à partir du travail qu'on fait aux armes, on peut trouver une équivalence à mains nues, mais que ce n'est pas ça qu'il faut chercher.

Ce qu'il faut comprendre, c'est ce que nous enseigne telle ou telle forme aux armes ou à mains nues. Quel est la stratégie qui est derrière ? Quelle est la la sensation ? L'émotion ? Le principe d'utilisation du corps ? Et c'est ça qui doit être commun. Par contre, je ne vais pas m'empêcher de monter le coude ou de plier le bras sous prétexte que quand on tient le sabre on doit avoir le coude bas et le bras tendu, et donc qu'il faut tout le temps que je fasse mon Aïkido comme ça. Quand on est à mains nues on est à mains nues, et il ne faut pas avoir ce type de dogme. Ce qu'on fait ce n'est pas l'art des samouraïs, mais c'est issu de l'art des samouraïs. Et on ne peut pas imaginer qu'ils allaient pratiquer suivant des dogmes alors que leur vie était en jeu. Les querelles de formes d'école n'ont rien à faire là lorsqu'on doit sauver sa vie. Quand on a des articulations, on s'en sert quand c'est pertinent, et quand ce n'est pas pertinent on ne le fait pas. Effectivement utiliser un sabre les coudes en l'air, ce n'est pas très pertinent. Donc il vaut mieux avoir les coudes baissés. Mais il y a des moments où, à mains nues, il va être utile de monter le coude.

Guillaume Erard : Le problème que je vois, c'est quand les gens disent « il faut toujours être en tegatana » ou « toujours en seiza » ou « toujours en kiza ». On a l'impression qu'il faudrait une théorie globale pour répondre à tout.

Léo Tamaki : Voilà c'est ça, la théorie globale. Dans tous les domaines de la vie les gens ont envie d'être rassurés, ils ont des inquiétudes. Plus l'école va te proposer une solution toutes clés en mains, plus elle va attirer un public particulier, de gens qui sont souvent intégristes. A cela s'ajoute le problème de ceux qui veulent absolument avoir une légitimité, « notre maître est celui qui a reçu tel diplôme, ou celui qui a fait tel voyage, ou celui qui a habité à côté, ou celui qui a été présenté ou qui était de la famille qui avait la même religion ». Chacun va trouver sa façon de légitimer son maître, et donc de dire qu'en fait lui avait trouvé, que c'est lui le seul à avoir reçu le véritable enseignement. Tu es bien tombé car tu fais le seul véritable Aïkido. Ça exclut les autres personnes et ça rassure, et c'est ce qu'on a envie d'avoir dans la vie, des réponses. Où est-ce que je vais aller quand je vais mourir ? On a envie d'être rassuré donc quand on commence à avoir des incertitudes, on s'accroche un petit peu à ça.

Il y a beaucoup de gens qui sont intégristes en Aïkido, et j'en ai pris conscience grâce au Hombu dojo. Franchement aujourd'hui je n'y vais quasiment plus, mais le fait d'avoir pratiqué sous la direction d'autant de personnes de qualité qui faisaient des choses différentes, ça m'a vraiment libéré. Et c'est pour ça qu'après j'ai toujours trouvé ridicules les gens qui estimaient que la façon de faire de leur maître était la seule qui soit valable, que ce soit Maître Tamura ou d'autres maîtres. Mon choix était le travail de Maître Tamura, mais ça n'invalidait en aucun cas les pratiques de Maître Tada, de Maître Arikawa, etc.

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Guillaume Erard : Le concept de l'Aïki est quelque chose de très particulier, d'unique au Japon. Je doute que Kuroda Senseï ne mentionne l'Aïki parce qu'il n'est pas issu de cette tradition là.

Léo Tamaki : En effet.

Guillaume Erard : Si ce n'est pas de l'Aïki, quelle est donc l'intérêt de continuer à dire que tu fais de l'Aïkido ?

Léo Tamaki : Pourquoi est-ce que je ne dis pas par exemple que je fais du Kishindo ?

Guillaume Erard : Exactement, pourquoi communiques-tu toujours sur le terrain de l'Aïkido ?

Léo Tamaki : Parce que, pour moi il y a deux choses. La première, c'est que c'est une continuité de ce que j'ai reçu de Tamura Senseï. Je pense vraiment que s'il voyait ce que je fais aujourd'hui, il n'aurait rien à y redire. Encore même que s'il voyait quelque chose à redire, ça ne veut pas dire que j'arrêterais pour autant, mais ça me ferait me poser beaucoup de questions. Ce que lui pratiquait, il l'appelait Aïkido, je pense pratiquer une forme qui est issue de ce qu'il faisait, avec quelques évolutions, mais qui ne sont au final pas énormes je pense.

Pour moi, ce que je peux trouver de commun dans les différentes formes que je considère être de l'Aïkido, c'est d'une part la notion de compassion, et d'autre part les principes d'irimi et atemi. La compassion est un message que l'on peut interpréter un peu à sa façon, mais tous ses élèves s'accordent sur le fait qu'O Senseï parlait d'amour et de compassion, ainsi que d'irimi et d'atemi. Là aussi il y a une latitude d'interprétation assez vaste, mais à partir du moment où on a ces éléments là, pour moi, je pense qu'on peut parler d'Aïkido. Et je pense remplir ces critères. Dans la pratique que je présente, il y a les notions d'irimi et d'atemi, de compassion et de bienveillance. Un contre-exemple pour moi va être le Real Aikido, où je ne perçois pas du tout de notion de compassion. On voit clairement que ça vient de l'Aïkido, mais je ne pense pas que c'est une évolution qui corresponde à ce qu'O Senseï mettait derrière le nom « Aïkido ». Et à l'inverse, tu vas avoir des pratiques de certains experts aujourd'hui où les notions de compassion sont présentes, mais les notions d'irimi et d'atemi semblent absentes, donc je trouve que ce n'est peut être pas des plus pertinents de continuer à appeler ça « Aïkido ». Après, qui suis-je pour déterminer ça ? Ça ne me gêne absolument pas. Disons que pour moi, j'appelle les choses « Aïkido » quand je vois ces éléments là et j'estime que dans ma pratique c'est présent.

Guillaume Erard : En Daïto-ryu, la compassion existe non seulement dans le sens où la technique est modifiée pour permettre de préserver le partenaire, mais aussi dans le code moral de l'école. Il y a une grosse emphase sur le développement de l'individu, des qualités morales et sociales, et plus je regarde, plus j'ai du mal à voir ce que Ueshiba Senseï ajoutait vraiment à l'équation. J'imagine également que même dans ce que Kuroda Senseï fait, il y a forcément une notion de compassion, ne serait-ce que pour la préservation de l'élève dans la pratique.

Léo Tamaki : Si cette notion de compassion dans l'Aïkido est très importante, elle est interprétée différemment par les pratiquants et je serais bien en peine de te dire ce que ça pouvait représenter.

Guillaume Erard : Mais quand tu dis qu'elle est absente de certains maîtres d'Aïkido, sur quels critères te bases-tu ?

Léo Tamaki : Je pense au Real Aikido où leur pratique est présentée comme une technique destructrice très efficace. Dans l'état d'esprit, ça me semble être plus proche d'une self-défense de type Krav Maga, que de l'Aïkido. Encore que, pour connaître Richard Douieb, c'est quelqu'un qui me semble plus proche souvent dans son comportement de l'idéal d'O Senseï que pas mal d'Aïkidoka.

Guillaume Erard : Quand tu ne vois pas de compassion, qu'est-ce qui manque sur un plan technique ?

Léo Tamaki : Alors, je me permets un luxe, quelque chose qu'O Senseï ne faisait pas. C'est-à-dire que dans ses démonstrations techniques par rapport au Daïto-ryu que je connais très peu, je ne vois pas de modifications techniques qui me semblent avoir été guidées par la notion de compassion, donc je pense que la compassion est surtout l'état d'esprit avec lequel il faisait les choses, plutôt qu'une modification des formes. Il ne s'agit pas de moucheter la technique en disant, « compassion donc pas d'atemis », car si tu considère que l'Aïkido est irimi et atemi, il te manquerait quelque chose. Lorsqu'on doit passer à l'action, pour moi, il faut avoir la capacité de le faire de façon définitive. Quand j'enseigne une forme, en général, j'enseigne la façon la plus directe au départ, celle qui pourrait être la plus brutale dans ses effets. Ensuite je fais un développement et j'explique que ce sont toujours des situations où on travaille sur un cadre et où on se permet le luxe de dire « et si ». Pour quelqu'un qui aurait besoin de l'employer on n'irait pas jusque-là, et c'est là où je me permets d'utiliser un luxe que n'avait pas O Senseï puisqu'il vivait à une autre époque.

Au début de la confrontation, on ne connaît pas le niveau de la personne qui attaque, et donc il faut initier le mouvement le plus direct, mais juste avant de mettre ce mouvement à terme, si on se rend compte que l'on a pu prendre le dessus, et donc qu'on maîtrise la situation, on fait une modification. Jusqu'à la fin de la technique, il y a une suite de séquences à laquelle on doit pouvoir mettre un terme à un moment, et de façon définitive. Et si on peut, on le mène jusqu'à la fin, et, si possible, sans infliger de douleur. Donc il y a certaines petites modifications, sur des clés où on va montrer la forme, où on va pouvoir briser différentes articulations, et où, si on sent que l'on a pu créer le kuzushi et que l'on est en train de guider la personne, on continue sans aller au terme destructeur du mouvement.

Guillaume Erard : Au niveau de ton enseignement, quels sont les pré-requis pour un élève qui viendrait apprendre ce que tu as à montrer ? Est ce qu'il y a des choses que l'élève doit accepter, un contexte, une façon de bouger, des codes ?

Léo Tamaki : Tout enseignement repose sur des codes. Il y a l'aspect rituel, c'est-à-dire que si la personne ne veut pas faire le salut, ne veut pas porter la tenue qu'on porte, et me dit « moi je veux bien venir m'inscrire chez vous, mais je vais venir en jogging et je ne ferai pas le salut », je vais dire non, « il y a d'autres écoles qui vont sans doute t'accepter, ou des disciplines où on ne porte plus cette tenue traditionnelle japonaise, où il n'y a pas ce rituel de salut qui ne te convient pas, et si tu n'acceptes pas ces choses là, je t'invite à passer ton chemin ». Au niveau technique, ça va être la même chose. Je mets un contexte en place, si la personne ne respecte pas ce contexte technique, je vais l'inviter à s'orienter vers un autre enseignement. Dans l'enseignement que je donne par exemple, j'insiste sur le fait que uke soit très libre, c'est-à-dire que quand on va travailler une saisie, à partir du moment où il y a eu ce contact là, si je crée un mouvement qui fait lâcher, il peut lâcher.

Prenons un exemple très concret : il y a quelques temps je faisais enchaîner les techniques aux élèves. Comme ils étaient en nombre impair j'ai travaillé avec une élève qui a commencé l'Aïkido avec moi, et qui n'en fait pas depuis très longtemps. A un moment je dis hanmihandachi waza gyakuhami katatedori ikkyo, je tends la main, la personne saisit et dès que j'initie mon mouvement, elle me lâche. C'est là où j'ai mesuré à quel point il y a certaines choses qui étaient faites avec des codes. C'est-à-dire que de la façon dont j'ai appris cette technique, uke vient saisir et continue à saisir. J'avoue que ça m'avait toujours paru bizarre, tous ces moments où tu continues à tenir alors qu'il n'y a pas vraiment de logique à cet instant de continuer à saisir, et c'est quelque chose que j'ai modifié. J'étais donc content qu'elle réagisse spontanément comme ça sur un mouvement qu'elle ne connaissait pas. Si la personne veut un uke qui va continuer à tenir et me dit « moi on m'a appris qu'on doit continuer à tenir parce que ci ou ça » je dis « non, si c'est ce type de chose que tu as envie de faire, que tu as une autre vision de la forme et que celle que je présente ne te convient pas, il faut aller ailleurs ». Pour moi, si tu fais un mouvement qui fait lâcher la personne, si elle n'a pas de raison de continuer à te tenir, elle ne continue pas à saisir. Donc c'est toi qui es responsable du contact. C'est un des éléments qui définissent le cadre que je propose. Il y en a d'autres, mais c'est un qui me vient en tête là.

Guillaume Erard : Est-ce que tu choisis tes uke en stage ?

Léo Tamaki : Oui. Je choisis souvent dans la mesure où il va y avoir des gens qui font souvent des choses illogiques et qui n'attaquent pas vraiment. En général avant de faire travailler une technique, je fais travailler l'attaque précisément, quelle qu'elle soit. Elle peut avoir divers objectifs, une saisie par exemple peut avoir différents buts, amener au sol, essayer d'immobiliser pour frapper et ainsi de suite. Le plus gros problème que je constate en Aïkido, ce sont les mauvaises attaques. Pour moi une technique a la valeur de l'attaque à laquelle elle fait face. Si tu travailles sur une attaque qui n'en est pas une, tu n'es pas capable d'être efficace par rapport à une véritable attaque. Pour moi, l'Aïkido est un chemin pour se débarrasser de ses peurs. Et pour s'en débarrasser, il faut leur faire face. A commencer par une attaque physique.

Guillaume Erard : Ok, je comprends ton approche. De mon côté, je prends de préférence les gens que je ne connais pas et souvent, au premier contact, je sens tout de suite que ça ne va pas se passer de la façon dont j'anticipais, ou en tout cas pas de la façon dont ça s'est passé juste avant avec quelqu'un d'autre. C'est la façon dont je travaille parce que moi je veux absolument montrer qu'un mouvement marche, et qu'il marche s'il n'y a pas de code, donc je ne demande rien aux uke. Maintenant, quand tu prends des gens différents, et des gens qui attaquent différemment, fatalement la technique ne peut pas être exactement la même parce que les conditions sont différentes et que tu es obligé de travailler avec ce que tu as. Les gens ont l'habitude d'avoir une constance dans la technique, d'un uke à l'autre, ce qui pédagogiquement peut être utile mais le prix, pour mettre en place cette constance technique, me semble être d'établir des codes limitant ces variations dues aux uke, ou bien de choisir ses uke.

Léo Tamaki : Sur les uke que je choisis, c'est vrai, évidemment. Je prends toujours uniquement la personne qui attaque le mieux, parce que comme j'expliquais, souvent les gens ne savent pas attaquer. Je fais travailler l'attaque et si j'en vois un qui attaque bien, c'est lui que je vais prendre. En revanche, je ne demande jamais de suivre d'une façon particulière, j'explique toujours qu'une fois l'attaque faite, toi tu fais ton mouvement. Si jamais pendant le mouvement que tu as fait, la réaction est autre, tu t'adaptes. Tu ne vas pas forcer un truc mais normalement, dans l'idéal, le mouvement que tu fais va créer la réaction dont tu as besoin pour la suite. Donc tu ne l'enseignes jamais.

Je n'enseigne jamais aux gens en stage, et encore moins au dojo, à suivre d'une façon ou d'une autre. Il n'y a pas de travail sur le rôle d'uke. Il y a du travail sur les ukemi en position allongée, sur le ventre ou sur le dos, pour faire mae et ushiro ukemi, mais chez moi ça s'arrête là. Donc il n'y a même pas de travail sur les ukemi en position debout. Sur la façon de suivre, il n'y a rien. Par exemple, si je fais ikkyo à une personne, je ne demande jamais de continuer à me tenir, de ne pas se retourner, ou de suivre de telle ou telle façon. Mon but effectivement : que ça fonctionne sans que j'aie besoin de donner une explication. Je n'aime pas trop quand les gens tiennent fort mais je mets toujours un point d'honneur quand j'arrive quelque part, à prendre les gens et à les laisser me tenir comme ils veulent, faire mon mouvement et après leur dire « Voilà, là tu tiens comme ça, tu as vu que je peux le faire, mais ce n'est pas ce que je cherche, ça ne m'intéresse pas, donc s'il te plaît maintenant on va faire autre chose ». Mais je n'arrive pas en leur disant de but en blanc « Non, tiens plus léger parce que ci, parce que ça... ». Encore aujourd'hui, des gens viennent me tester, même si c'est beaucoup plus rare que dans le passé étrangement. Quand tu commences à être un petit peu connu, les gens estiment que ce n'est pas mérité. Finalement, avec le temps qui passe, on dirait que tu fais partie du paysage, qu'il y a une sorte de légitimité qui s'installe, donc les gens t'embêtent moins.

Guillaume Erard : Ils sont d'accord sur le fait de ne pas être d'accord...

Léo Tamaki : Voilà. Au début j'en avais quand même beaucoup. Moi je laisse les gens faire, après je leur explique. Il y a beaucoup de mouvements où une des difficultés que je mets en place est justement de comment faire pour garder le contact, empêcher la personne de lâcher, et ainsi de suite, et de ne pas faire ton mouvement tout seul en croyant que l'autre va continuer à te tenir quoi qu'il se passe. Uke avait un objectif, à partir du moment où son objectif ne va plus se réaliser, je pars du principe qu'il va adapter son mouvement.

Guillaume Erard : Quelle est ta séquence d'enseignement sur l'année ?

Bien que l'Aïkido ne vienne effectivement pas des armes à la base, aujourd'hui l'Aïkido que je fais moi, est fortement inspiré par les armes [...] le fait de leur donner une importance beaucoup plus grande qu'elles n'en avaient dans l'Aïkido originel est une évolution.

Léo Tamaki : En général, je divise mon année d'enseignement en trois périodes sur les trimestres. Sur la première période, je me concentre sur la qualité du mouvement, donc on utilise évidemment comme support des techniques, dans la deuxième période, sur les détails et la technique, et dans la troisième sur les kaeshi waza, pour arriver à la fin de l'année sur du travail totalement libre, où on ne sait pas qui attaque, on attaque comme on veut, et on peut faire des kaeshi waza comme on veut.

Guillaume Erard : Est-ce que le nagare est présent dès le départ dans ton enseignement ?

Léo Tamaki : Oui. Pour moi c'est présent dès le départ car je ne suis pas vraiment un adepte du travail arrêté. On parlait des armes tout à l'heure. Bien que l'Aïkido ne vienne effectivement pas des armes à la base, aujourd'hui l'Aïkido que je fais moi, est fortement inspiré par les armes. Comme dans d'autres écoles, le fait de leur donner une importance beaucoup plus grande qu'elles n'en avaient dans l'Aïkido originel est une évolution.

Dans les disciplines martiales qui sont fondamentalement basées sur un contexte de mains nues, tu vas être beaucoup plus souvent de face. Dans le Systema, une discipline qui a le vent en poupe actuellement et pour laquelle j'ai le plus grand respect, il y a des gens qui sont très innovateurs, inventifs, etc. mais je n'apprécie pas du tout ce que je les vois faire aux armes, et on voit bien par les postures de corps que le cadre de base, les disciplines sur lesquelles il s'est développé au départ, étaient des disciplines à mains nues. Le travail de Hino Sensei c'est la même chose. Donc même s'il introduit du travail d'armes, à la base on voit bien que c'est fait pour faire quelque chose à mains nues. C'est aussi dans ces disciplines là que tu peux avoir un travail solide, puisqu'à mains nues tu as plus de temps pour mettre un peu ta technique en place. Bien sûr, tu ne veux pas prendre de coup, et l'autre aussi essaye de faire quelque chose, mais un combat à mains nues va généralement être plus "lent" qu'un combat à l'arme blanche, donc la façon de penser est différente.

Dès lors que tu vas employer une arme, tu vas être de profil. C'est évident quand tu vas avoir une personne en face qui essaye de t'égorger ou de t'éventrer. Si tu sors un couteau devant quelqu'un qui n'a jamais fait d'arts martiaux, il va se recroqueviller, se mettre de côté, il ne reste pas de face. Les systèmes aux armes, l'escrime etc. sont très souvent de profil. Encore une fois, il y a des exceptions à tout ça. Mais quand tu regardes les anciennes estampes, les samouraïs sont de profil. Quand tu regardes les koryus, dans leur grande majorité les postures sont de profil. Après il y a des évolutions et on ne va pas rentrer dans le détail. Mais pour la très grande majorité c'est ça. Moi, j'imagine toujours que l'autre a une arme blanche donc la position va se rétrécir, comme aux armes, même s'il n'y en a pas, et donc mon travail n'est jamais statique.

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Guillaume Erard : Au Shinbukan commencez-vous l'apprentissage du taijutsu en nagare ou en kotaï ?

Léo Tamaki : Au Shinbukan il n'y a aucun travail qui correspond à ce qu'on appelle kotaï, il n'y a aucun travail solide. Tu considères toujours que l'autre est armé et attaque extrêmement rapidement, tu n'as absolument pas le temps d'être solide. Pour moi, en gros il y a trois développements à travers toute l'histoire : combat rituel, combat de self-défense et combat de survie. Le Shinbukan n'est pas une école de self-défense ou de combat rituel. Le cadre est que la personne qui est en face est là pour te tuer le plus rapidement possible. Et donc toi tu dois la mettre hors d'état de nuire le plus rapidement possible, donc il n'y a jamais une opposition de capacités physiques. Par exemple dans le premier kata que tu apprends en jujutsu au Shinbukan, tu es à genoux et la personne te saisit pour te trancher la gorge. C'est un kata de base dans le sens où il y a plusieurs séquences qui vont te permettre en quelque sorte d'être moins précis que dans les katas supérieurs, qui eux n'ont qu'un seul geste qui pourrait correspondre à ce qu'on appelle des kokyu nage ou des ikkyo ura en Aïkido, mais vraiment réduits à leur plus simple expression.

D'ailleurs là-aussi, entre parenthèse, on considère que la personne risque de te lâcher tout de suite. Et ce que tu vois, dès le début du kata, c'est que, si il y a une saisie, si tu veux te servir de cet endroit, c'est toi qui dois la sécuriser tout de suite. C'est-à-dire que la forme t'enseigne qu'il est évident que la personne ne va pas continuer à te tenir lorsque tu t'es mis en mouvement et que ça ne se passe pas comme elle avait prévu.

Encore une fois, il y a des écoles anciennes où la personne va arriver et te tenir solide, et ce n'est pas parce qu'il n'y a pas ça au Shinbukan que ça veut dire que ça n'existait pas dans les temps anciens. Pour moi il n'y a absolument pas d'unité dans les écoles anciennes. Aujourd'hui, les gens sont très dogmatiques, ils veulent une vérité, une théorie qui permet de tout expliquer. Mais il suffit de prendre pour exemple la façon de saisir le sabre avec les mains jointes qui est généralement considérée comme hérétique aujourd'hui, et qui semble avoir été la base d'environ 60% des écoles dans le passé. Quand j'ai commencé, on me lançait des pierres si je tenais mon sabre avec les mains collées, alors que spontanément c'est un peu ce que tu as envie de faire, et c'est surtout ce que faisaient aussi beaucoup de samouraïs comme on le voit sur les estampes... Il n'y avait simplement pas d'unité dans les koryus, de la même façon qu'il n'y a pas une façon correcte et unique de faire les choses.

Guillaume Erard : Pourtant, j'ai vu des photos de toi où tes mains sur le bokuto sont très éloignées. Dans ce cas là, il semble que tu n'es plus dans une considération d'épée, mais que tu assumes complètement le fait que tu as un morceau de bois dans les mains.

Léo Tamaki : Je me souviens qu'il y avait une photo de moi un petit peu étrange, prise avec un angle, qui a généré des discussions sur Facebook. Je corrige beaucoup sur le fait de ne jamais faire dépasser la main de la tsuka, aussi si cela m'arrive, c'est simplement une erreur de ma part. En outre mon ken a environ deux centimètres de plus sur la tsuka par rapport au bokken classique. Et je travaille aussi mes mouvements avec mon iaito qui a une tsuka normale, et où j'ai la tsuba.

Guillaume Erard : Donc le bokuto est toujours un sabre.

Léo Tamaki : Le bokuto est un sabre, donc on ne s'en sert pas pour taper. Après il y a beaucoup de pratiquants qui frappent tout de même. Pour revenir sur le petit pavé sur Facebook à propos de cette photo bizarre qui m'avait fait rire, je n'étais pas intervenu parce que sinon tu n'en finis plus. Mais comme je le disais, il est tout à fait possible que, par erreur de temps en temps je prenne une saisie trop large. Mais j'essaye d'être très strict avec moi et avec mes élèves, et c'est quelque chose sur lequel je les reprends souvent, mais j'en ai régulièrement qui tiennent leurs mains trop éloignées.

Guillaume Erard : Comme quoi les photos...

Léo Tamaki : Oui, c'est pour cela aussi que les interprétations des photos d'O Sensei sont très compliquées. J'aurais rêvé de sentir ce qu'il faisait. Peut-être que ça ne m'aurait pas plus, mais je me demande parfois « Que faisait-il ? ». Parce que, pour que tu arrives à des pratiques comme celles des maîtres Nishio, Yamaguchi, Saito, etc. Soit certains n'ont rien compris, soit c'était tellement riche... je ne sais pas.

Guillaume Erard : Je voudrais bien revenir sur les trois niveaux de combat : rituel, self-défense et survie. Que vois-tu comme différence entre la self-défense et la survie ?

Léo Tamaki : Le combat rituel va être de l'ordre du Sumo et des différentes luttes que tu peux trouver dans le monde entier, jusqu'aux différentes boxes. On est dans des règles très précises, ce sont des mâles qui confrontent leurs capacités athlétiques. Depuis toujours il y a des disciplines qui sont du pur combat rituel, mais même dans les temps immémoriaux des gens de 60 ans ne se présentaient pas pour faire des combats de Sumo ou du pugilat aux jeux olympiques. Quant à la self-defense, elle va servir aux civils à se protéger. Il y a ensuite le combat de survie qui sert à mettre hors d'état de nuire le plus rapidement quelqu'un, et à tuer le plus rapidement possible.

J'adore le karaté mais, même si dans le karaté ancien on n'est clairement pas dans le combat rituel, on est beaucoup plus dans une self-défense que dans un art martial de survie. Beaucoup d'arts martiaux comme ceux de Chine, ou d'Okinawa comme le karaté ne sont pas faits pour faire du combat rituel. Il n'y a pas tellement de notion de compassion, surtout techniquement, mais clairement tu ne fais pas face à une attaque d'un professionnel entraîné, qui a une arme, qui vient pour t'éviscérer. Donc le contexte est un petit peu différent. On sait bien aujourd'hui que le karaté n'était pas pratiqué par les paysans pour se défendre contre les samouraïs. Il n'en reste pas moins que c'est un art martial sophistiqué, efficace, etc. mais qui relève plus à mon sens d'une self-défense comme le Krav Maga. Je n'estime absolument pas ça dégradant. Dans le passé j'avais beaucoup de dédain pour de nombreuses choses, mais avec le temps j'ai appris à voir cela avec beaucoup plus de respect, tant le combat rituel que les self-défense. Simplement il s'agit de contextes différents sur lesquels il ne faut pas se méprendre.

Après c'est vrai qu'il y a des disciplines qui ont été créées plus récemment et qui peuvent être sujettes à interprétations, c'est le cas de l'Aïkido. Pour moi tu as des gens clairement qui font des styles où il n'y a pas de compétition, mais qui sont en permanence en train de rivaliser, qui sont dans du combat rituel.

Guillaume Erard : Donc par combat de survie, on ne parle pas des forces de l'ordre car il y a ce but de tuer...

Léo Tamaki : Tout à fait.

Guillaume Erard : Pourquoi tiens-tu à te placer dans le contexte du combat de survie ?

Léo Tamaki : Je n'ai aucun doute qu'il n'y a quasiment aucune chance que je me retrouve dans une situation où un professionnel entraîné va venir essayer de me tuer. Je le fais simplement parce que c'est la situation qui me semble la plus compliquée à gérer, la plus difficile et donc celle qui va pouvoir nous amener le plus loin nous-mêmes dans la finesse par rapport à ce qui est la modification de l'utilisation du corps, le développement de la conscience de soi, de son environnement, etc. Cette situation étant la plus exigeante, elle a potentiellement plus de chances de nous amener plus loin. Ceci dit tout ça est très théorique.

Guillaume Erard : Je ne pense pas t'avoir jamais entendu parler du terme à la mode en occident en ce moment : « énergie interne ».

Léo Tamaki : Ah oui, « ki », « énergie interne », tout ça. Non je n'utilise pas du tout ces mots. Les termes en Aïkido, c'est très compliqué. J'ai posé des questions à un certain nombre d'uchi deshi d'O Sensei, et beaucoup m'ont donné des réponses qui étaient parfois contradictoires. Certains me disaient par exemple « O Sensei disait Ikkyo, Nikyo, il ne disait jamais Ikkajo » et d'autres me disaient « O Sensei n'a jamais employé le mot Ikkyo, il a toujours dit Ikkajo et Nikajo ». Est-ce que c'est à mettre sur le compte des différentes époques, je ne sais pas trop. Mais sur énormément de termes sur lesquels je leur demandais des définitions, les réponses ne s'accordaient pas ou peu.

Quant au terme d'énergie interne, les maîtres que j'ai suivis n'en parlaient pas. Maître Tamura n'en parlait pas, Maître Kuroda, Maître Hino, Maître Kono n'en parlent pas. J'imagine que c'est un terme qui peut parler à certaines personnes et dans ce cas là pourquoi ne pas l'utiliser, mais je ne suis pas sûr que ce soit toujours très très clair pour eux, du coup ce n'est pas clair pour les gens qui sont en face. Ça permet parfois aussi de cacher certaines lacunes. Tu peux trouver par exemple des gens qui sont capables de faire des choses sans être capables de les expliquer, et donc qui vont pouvoir avoir recours à ce terme là, même s'il est un peu bateau. Akuzawa Sensei, dont je ne suis pas l'enseignement, mais que j'ai connu pendant un temps, n'utilisait pas ce terme non plus. Je crois qu'on peut toujours être très clair, très précis. Au Japon j'ai entendu très très peu d'enseignants d'Aïkido parler de ki en réalité. J'en ai entendu beaucoup beaucoup plus en occident.

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Guillaume Erard : Au pire tu entendras parler de kokyu

Léo Tamaki : Kokyu oui. Et puis, même quand ils parlent de ki, souvent selon le contexte ça peut vouloir dire « intention ». Je pense que c'est souvent une question d'intention qu'ils évoquent plutôt qu'une énergie. Je crois que Christian Tissier en parlait pas mal quand il disait « Quand tu bouges correctement, il n'y pas de tension, le ki circule et puis voilà »[2] car dans les arts martiaux je crois que c'est un petit peu ça. Je pense que ce qu'on appelle « l'énergie interne » a une réalité, et j'en ai un peu fait l'expérience par la médecine. En revanche, je pense que tu ne peux pas t'en servir dans un contexte de combat de survie. A la limite tu peux, en s'accordant sur un certain cadre de travail, faire ressentir cette énergie à quelqu'un. Quelqu'un qui va y être très sensible peut la sentir, mais c'est un travail du type « OK, donc quand je te souffle dessus tu bouges, OK ? ». Tu vas le sentir. Sauf que si tu as envie de rentrer, j'ai beau souffler tu vas quand même pouvoir le faire. Le ki est pour moi du même ordre. On peut s'en servir, le guider, le diriger, et probablement l'utiliser pour soigner. Mais au niveau de la pratique martiale, on a beaucoup de récits de duels et on n'en a aucun où on lit « Tel guerrier a terrassé tel autre grâce à son ki ». Ça n'existe pas.

Guillaume Erard : On lit surtout : « il lui a mis un coup de rame sur la figure ».

Léo Tamaki : Voilà. (rires) Le Japon était un pays très alphabétisé, et on a beaucoup de récits sur tout. Et il n'y en a aucun où l'on voit des gens en contrôler d'autres avec leur ki. L'écoulement du ki, sa bonne circulation, c'est effectivement un bon signe. Mais ça ne te permet pas de mettre des gens hors d'état de nuire, de les contrôler ou quoi que ce soit. Donc si je bouge bien et que j'ai des gens qui sont assez sensibles à ça, ils peuvent me dire « Tiens Léo, lorsqu'on a travaillé cela, je sentais une énergie.. ». Je dis « Ah bon ? », et voilà, ça ne va pas plus loin.

Guillaume Erard : Certains cadres de ta fédération d'origine ne t'apprécient pas beaucoup mais par contre, moi je trouve les pratiquants très bienveillants quand ils parlent de toi, en particulier sur Internet, à tel point qu'on pourrait même légitimement penser que les forums d'Aïkido sont des fan clubs de Léo Tamaki. On y casse du sucre sur le dos de beaucoup de gens mais toi tu sembles toujours épargné. Est-ce que tu sais pourquoi tu sembles bénéficier de ce traitement de faveur ?

Léo Tamaki : Au début il y avait beaucoup de gens qui cassaient du sucre sur moi mais c'était sur les anciens forums qui ont disparu aujourd'hui. Je pense que j'ai été la première personne en Aïkido qui ait été vraiment connue grâce à Internet. J'aimerais pouvoir dire que j'avais réfléchi à ça avant, que c'était prévu, mais c'est arrivé vraiment totalement par hasard.

Quand je suis parti au Japon, j'ai dit à mes élèves « bon on va rester en contact, je vais vous dire ce que je fais via mon blog », c'étaient des choses plutôt personnelles. Puis j'ai décidé de rester au Japon, j'ai fait des interviews pour des magazines que j'ai publiées après dans le blog, et ça a explosé comme ça. Ça a eu un effet, des gens ont voulu me faire venir, me connaître, et ainsi de suite. Après, aujourd'hui, je pense qu'il y a des gens comme toi, comme Eric Grousilliat et d'autres, qui sont un peu connus grâce à ça aussi. Mais j'ai dû être le premier en France, et du coup ça a généré beaucoup de méfiance au départ, et des réactions assez négatives. Sur l'ancien forum de la FFAAA par exemple, il y a eu pas mal de choses assez négatives qui ont été écrites, puis des gens sont venus me rencontrer tout de même, et ça s'est bien passé. Et au final, je me rends compte qu'il y a beaucoup de gens du forum qui sont venus me rencontrer, parce qu'ils me le disent souvent après. J'ai été connu par Internet, donc les gens qui sont régulièrement sur Internet sont des gens qui me connaissent et qui sont susceptibles de venir voir ce que je fais. Je pense qu'il n'y a pas de gens sur le forum qui soient venus et aient trouvé que ce que je faisais n'était pas correct, ou que je ne l'étais pas comme individu. Donc ils ont dit « voilà, j'y suis allé, ça m'a plu ». Il y en a aussi qui ne sont venus me voir qu'une fois, parce qu'ils font autre chose et que ça ne leur correspond pas, mais ils ont vu que je faisais mon travail sérieusement. Et donc ils en ont parlé positivement et du coup, « Tiens, untel que je connais a trouvé ça pas mal, donc je vais aller voir aussi » et puis voilà. Ça a été une vague qui s'est faite comme ça.

Aujourd'hui, il y a des gens comme toi, comme Eric Grousilliat, Taro Ochiai, des gens qui peuvent avoir des expériences et des niveaux de pratique différents. Mais si les gens qui sont présents sur Internet se conduisent correctement et qu'ils ont un travail qui est sérieux, je pense que ça les aide. A l'inverse tu vas avoir des gens qui peuvent être un petit peu odieux sur le net, et ça, clairement, ça les dessert. Et parfois ça correspond aussi à leur attitude sur le tatami.

Guillaume Erard : Que penses-tu que Léo Tamaki apporte au paysage martial français ?

les élèves d'O Sensei ont été connus très jeunes, beaucoup plus jeunes que les experts actuels, et il est probable que leur niveau de pratique était bon mais pas exceptionnel

Léo Tamaki : Je pense que j'ai un petit peu décomplexé certaines personnes. Les arts martiaux attirent des gens conservateurs, on le sait avec certaines études, en particulier l'Aïkido, avec l'attirance pour la tradition, etc. Et donc il y a une emprise forte de certains anciens. Dans le passé la seule personne qui avait réussi à exploser un petit peu ce carcan était Christian Tissier. C'est la seule personne relativement jeune qui ait pu faire ça. Or, si tu regardes la tradition, en Aïkido, les élèves d'O Sensei ont été connus très jeunes, beaucoup plus jeunes que les experts actuels, et il est probable que leur niveau de pratique était bon mais pas exceptionnel.

On les imagine élèves en train de s'entraîner dix heures par jour mais en fait, quand tu demandes aux gens qui y étaient, ils disent « quand je suis arrivé, les anciens uchi deshi ne voulaient pas faire les cours, ne voulaient jamais donner de cours privé, ils étaient tout le temps dans le bureau ». C'est-à-dire qu'à l'époque d'O Sensei, les deshi pratiquaient trois heures par jour au maximum. Déjà au départ il n'y avait même pas trois heures par jour. Beaucoup sont partis dans le monde après six, sept, ou dix ans. Ils sont arrivés avec un niveau technique inférieur à celui de beaucoup de quatrième Dan d'aujourd'hui. Après, ils avaient un mental tout à fait différent, c'étaient des gens qui étaient nés avant la guerre, et soit ils étaient allés à la guerre, soit ils avaient vécu les difficultés de la guerre, donc ils arrivaient avec un mental en béton. Au final, peut-être que c'est l'essentiel. Maître Noro n'avait même pas la trentaine quand il est arrivé en France. Maître Tamura avait trente-et-un ans. Ils ont eu une reconnaissance, mais actuellement on ne donne pas la moindre place aux jeunes.

Aujourd'hui, ma place est faite, et si ça s'arrête là, pas de souci. Je n'aurais jamais imaginé dans le passé que j'irais jusque là où je suis maintenant, mais personne ne m'aurait fait cette place. Comme si en dessous de cinquante ans et si tu n'avais pas été reconnu par tous les anciens qui donnent les grades, tu étais indigne. Aujourd'hui toi aussi tu donnes des stages, des gens qui sont jeunes ont des choses à apporter, peuvent avoir des expériences nouvelles. Tu as des groupes d'anciens qui sont restés derrière, dont le parcours est un peu similaire, et toi tu vas apporter quelque chose de nouveau grâce à ton vécu. Moi j'apporte quelque chose de nouveau grâce à mon parcours, et il y a d'autres personnes comme ça qui peuvent apporter aussi. Au final il ne faut pas croire que les élèves sont stupides, ils sont capables de voir si ce que tu fais apporte quelque chose ou pas. Tu étais chez ton ami Sébastien Heurteau[3], pareil, on ne lui fait pas trop de place non plus. Et donc on est obligés de se faire un petit peu notre place tout seuls. Et je pense qu'il y a à présent des gens qui sont respectés et qui ont moins de quarante ans. Avant que j'arrive je n'ai pas l'impression qu'il y en avait tant que ça qui l'étaient et dont on parlait.

La deuxième chose que je pense apporter est une applicabilité martiale indépendamment de la personne qui te fait face. C'est pour ça que dans mes stages j'ai des gens qui viennent du Karaté, du Systema, du Yoseikan Budo, du Krav maga etc. Qui viennent et qui reviennent. Je ne leur demande pas de suivre mes mouvements, mais ils en parlent de façon positive. Tu vois la vidéo Aïkï vs MMA, celle où je suis avec un pratiquant de MMA ?

Guillaume Erard : J'en ai entendu parler mais je ne l'ai pas vue.

Léo Tamaki : On ne fait pas de sparring dedans mais cette vidéo a été vue presque 400 000 fois. J'ai fait d'autres vidéos qui ont été vues 50 000 ou 80 000 fois, mais la plupart des personnes me parle de cette vidéo. Ils me disent « Voilà, en Aïkido on est souvent moqués, aujourd'hui les gens me disent que c'est le MMA qui est mieux que tout, que c'est le Systema... ». Ce sont souvent des gens qui ne me suivent pas mais quelque part, ça leur apporte un petit peu de fierté de dire « en Aïkido on a aussi une logique martiale ». Après c'est à chacun de faire le boulot, mais moi, j'estime que tous les outils sont là en Aïkido si on travaille.

Guillaume Erard : Pour finir, dans dix ans, que fais tu ?

Léo Tamaki : Écoute, j'espère avoir évolué autant que durant les dix dernières années. C'est-à-dire que, cette année j'ai quarante ans, c'est pile il y a dix ans que j'ai pris la décision d'aller voir Maître Kuroda et de chercher un autre type de pratique qui allait au-delà des qualités athlétiques. Je ne possède rien, pas d'appartement, pas de voiture, je n'ai aucun moyen et mon compte est à zéro en permanence. Je n'ai jamais rien prévu. Mon père est un artiste peintre, quand je suis né, ma mère avait dix-huit ans, lui avait vingt-quatre ans, on était dans une situation très bohème. Mon sentiment est que posséder quelque chose, c'est avoir une chaîne. Ça m'angoisserait presque d'imaginer acheter quelque chose. En revanche, c'est la seule fois où j'ai imaginé et anticipé sur le futur. Que se passera-t-il pour moi au niveau de la pratique dans dix ans ? Cette année, j'ai essayé d'atteindre à nouveau mes meilleures performances, et ça a été l'échec total. Je suis tellement content d'avoir pris cette décision il y a dix ans et de voir que je suis capable de faire des choses que j'étais incapable de faire à cette époque. J'espère faire les mêmes progrès que j'ai pu faire en dix ans. Tout le reste, c'est complètement annexe.

Guillaume Erard : Et d'un point de vue structurel ?

Léo Tamaki : Là on est en train de monter les détails de l'école Kishinkai qui, soyons clairs, n'est pas une fédération. Il y a aujourd'hui le choix entre des fédérations et des koryus. Dans le koryu, il y a une seule façon de faire les choses qui est celle du maître, et on peut te laisser une petite latitude, mais la transmission est très claire. Dans les fédérations, on est censé accepter tous les différents courants, avec le plus petit dénominateur commun, même s'il peut y avoir des situations différentes exceptionnelles. Ce que je souhaite fonder avec le Kishinkai, et ça fonctionne comme ça aujourd'hui, c'est une structure suffisamment forte pour qu'elle puisse rester unie autour de certains principes clés, d'une certaine éthique, d'une certaine direction de travail, avec une latitude suffisamment importante pour que les gens puissent explorer, que l'évolution fasse partie de l'ADN de l'école. C'est très compliqué puisqu'aujourd'hui, je n'ai pas le sentiment que ça existe, et je voudrais que le type d'évolutions que j'ai pu apporter puisse être amené par d'autres. Alors l'école peut aussi bien disparaître d'ici 10 ans ou moins, ou disparaître à ma mort. Mais ce que j'aimerais c'est qu'il y ait cet outil, une école qui ait cet ADN du changement, mais qui ait quand même des choses suffisamment fortes pour qu'il y ait une identité commune. Ça c'est un gros défi.


Références

  1. Amdur, Ellis - Hidden in Plain Sight: Tracing the Roots of Ueshiba Morihei's Power. Edgework: Crisis Intervention Resources PLLC; 1ST edition (2009)
  2. Erard, Guillaume et Bel, Ivan - Entretien avec Christian Tissier Shihan. GuillaumeErard.fr
  3. Erard, Guillaume - Entretien avec Sébastien Heurteau. GuillaumeErard.fr

Remerciements à Guillaume d'Andréa pour son travail de retranscription et de relecture.

À propos de l'auteur
Guillaume Erard
Auteur : Guillaume ErardSite web : http://www.guillaumeerard.fr
Biographie
Fondateur du site en 2007, Guillaume est un passionné de culture et d'arts martiaux Japonais. Après avoir pratiqué le Judo pendant l'enfance, il débute l'Aïkido en 1996 et le Daïto-ryu Aïki-jujutsu en 2008. Il détient actuellement les grades de 4e Dan en Aïkido (Aïkikaï) et 2e Dan en Daïto-ryu Aïki-jujutsu (Takumakaï). Guillaume est également passionné de science et d'éducation et il détient un doctorat en Biologie Moléculaire depuis 2011. Il vit à Tokyo et travaille comme consultant pour la recherche médicale. > Voir le profil complet