Menu

Christian Tissier

C'est avec son regard bleu glacier que Christian Tissier nous accueille dans son vestiaire, juste après un grand stage donné à Bruxelles. On le pensait inaccessible, difficile à aborder et c'est tout le contraire. Souriant, détendu, il nous met à l'aise rapidement. Mais dès que les questions fusent, c'est un homme rompu aux interviews qui parle rapidement et sans hésitation. Et là, surprise : il parle à cœur ouvert, disant ce qu'il pense sans détour, très loin du discours langue de bois auquel on aurait pu s'attendre de la part du chef de file de la FFAAA. Une interview étonnante où Christian Tissier livre ses pensées sur sa pratique et son enseignement.

Quand je fais une technique, je ne recherche pas l'esthétisme.

Guillaume Erard : Plutôt que de ressasser votre jeunesse, vos années au Japon, choses que tout le monde connaît déjà, nous aimerions vous poser quelques questions sur votre pratique. Lorsque l'on vous regarde, on peut voir de grands et beaux mouvements. La recherche de l'esthétisme est-elle une composante importante de votre Aikido ?

Christian Tissier : Quand je fais une technique, je ne recherche pas l'esthétisme. Le propos de l'Aikido, c'est une recherche d'idéal de pureté par le geste en dépit d'une contrainte physique représentée par un partenaire-adversaire. Donc, dès l'instant où cette contrainte va être résolue, avec une recherche à la fois de précision, de placement, d'économie, le mouvement sera forcément de plus en plus pur. Et plus il est pur, plus il est naturel, donc esthétique. Mais il n'y a pas une recherche de l'esthétisme en particulier. L'Aikido c'est un art, martial certes, mais c'est un art. Dès le moment où l'on utilise le corps avec cette optique, inévitablement on doit travailler la pureté du geste. L'esthétisme est la résultante de ce travail.

Ivan Bel : Quand on vous voit pratiquer, on perçoit une grande décontraction dans le mouvement. D'ailleurs pendant le stage que vous venez de diriger, vous avez montré que lorsque survient un blocage, on peut passer à un autre mouvement pour dépasser ce stade et conserver cette décontraction.

l'un des autres aspects du Budo est la suppression des craintes

Christian Tissier : Ce n'est pas tout à fait exact. Dans ma conception de l'art martial, de l'étude en particulier, s'il y a un blocage il ne s'agit pas de dire : « je ne peux pas faire ça donc je fais autre chose ». Au contraire, s'il y a un problème, je ne l'élude pas, mais j'essaye de trouver une solution. Dans ce que je voulais montrer lors de ce stage, notamment sur kotegaeshi, c'est que bien souvent on ne peut pas aller plus loin dans une action pour tout un ensemble de raisons. Dès l'instant où l'on ne peut pas aller plus loin, ce n'est pas la peine d'insister, car cela signifie que l'on est arrivé au terme de cette action. Du coup, c'est une autre action qui s'enclenche, mais il n'y a pas de fuite.

Christian Tissier et Guillaume Erard

Christian Tissier et Guillaume Erard

Pour répondre au sujet de la décontraction, l'un des autres aspects du Budo est la suppression des craintes. Vouloir devenir plus fort que tout le monde n'a pas de sens. Il faut simplement travailler à supprimer ses propres craintes. C'est pourquoi tout le système d'éducation que l'on met en place vise à supprimer les sentiments de refus, d'exclusion, de non-communication. Plus on va gommer les craintes, plus on va aller vers les autres, mais cela ne signifie nullement que l'on va devenir invincible. A mon avis, plus une technique est maîtrisée, épurée, plus elle permet de travailler sur soi, de comprendre et de résoudre ses craintes et plus elle permet une communication aisée par le geste. La décontraction naît alors spontanément de tout cela.

Guillaume Erard: Au sujet de la communication, vous mettez un accent particulier sur la relation entre Uke et Tori, où chacun doit faire son maximum pour faire progresser l'autre. Mais bien souvent cet aspect est perçu comme de la complaisance.

la finalité, et c'est ce qui moi m'intéresse, c'est de pouvoir pratiquer avec des gens qui n'ont pas les mêmes codes que moi

Christian Tissier : C'est très mal interpréter cette relation que de voir les choses comme cela. Il ne peut pas y avoir de système d'enseignement sans code. Si on décide de faire un match de tennis, je vais venir avec une raquette. Mais si vous venez en face avec une batte de base-ball on va avoir du mal à jouer ensemble et à se renvoyer la balle ! Donc dans un système, quel qu'il soit, on va définir des codes : on a un Kimono blanc c'est un code ; on est sur tapis c'est aussi un code ; et puis le choix de faire katatedori en départ arrêté c'est encore un code, ce n'est pas une action. La preuve c'est qu'on ne tire pas, on ne pousse pas et on ne frappe pas. On laisse à l'autre la possibilité de travailler. On établit donc des codes et, par rapport à ces codes, on va pouvoir s'organiser et mettre en place la technique.

Il n'y aura sans doute pas beaucoup de sensations. Par exemple quand on va parler d'un tenkan qui est relié au centre, au départ on va surtout avoir un pivot, peut être le fait de regarder tous les deux dans la même direction, mais sans être relié l'un à l'autre. Si vous avez un Uke qui est meilleur que vous, lui va pouvoir vous mettre dans une situation qui permet de comprendre ce que vous recherchez.

Mais la finalité, et c'est ce qui moi m'intéresse, c'est de pouvoir pratiquer avec des gens qui n'ont pas les mêmes codes que moi, voire des gens qui n'ont pas de code du tout, et que ça fonctionne quand même ! C'est pourquoi j'aime bien prendre des gens que je ne connais pas, des gens qui sont débutants, des grands, des gros, des karatéka, des judoka. J'aime bien travailler avec tout le monde parce que je peux montrer que la technique peut fonctionner sans code : il s'agit là de l'application de la technique. Mais avant d'en arriver là, l'apprentissage de la technique ne peut fonctionner, au départ, que sur des codes.

Il y a bien sûr des systèmes d'éducation qui sont totalement différents du mien. On en trouve qui sont très rigoureux et très précis, mais parfois tellement ancrés dans leurs codes qu'ils en sont prisonniers et n'arrivent pas à en sortir. Et ça, c'est dommage...

Stage à Dublin, Juin 2007

Ivan Bel : Pour résumer grossièrement, on dit qu'en Aikido on se base sur deux grands principes : Irimi et tenkan. À vous regarder, on a l'impression que vous avez mis l'accent sur tenkan et les mouvements en spirales. Est-ce un choix délibéré ou simplement une forme de corps qui vous convient ?

Ma sensation de pratique vient pour beaucoup du Kenjutsu et c'est un travail très direct.

Christian Tissier : Je ne sais pas, mais très sincèrement j'ai la sensation de pratiquer plutôt un Aikido d'Irimi. Mais peut être que cela ne se voit pas parce que pour moi la notion d'Irimi ce n'est pas mettre la main dans la figure à chaque fois que le partenaire bouge ou me laisse une ouverture. La notion d'Irimi c'est avant tout aller au cœur du mouvement. Ma sensation de pratique vient pour beaucoup du Kenjutsu et c'est un travail très direct. Après effectivement, cela dépend de ce que chacun va mettre dans sa définition d'Irimi ou de tenkan. Mais pour ma part, ma sensation, et aussi mon inclinaison d'esprit, sont telles que je suis plus Irimi que tenkan.

Pour ce qui est de la spirale, c'est encore un mouvement Irimi La spirale possède un cœur. Aussi, à chaque fois que l'on va trouver le placement idéal autour duquel tourner, le mouvement va prendre de la vitesse en tournant, mais à la fin on rentre vers le partenaire. On est plein Irimi à ce moment-là !

Christian Tissier et Guillaume Erard

Christian Tissier et Guillaume Erard

Guillaume Erard : Vous dites souvent que l'Aikido est un système d'éducation avec un support martial. Selon vous, qu'est-ce que les gens développent dans ce système ?

Pour moi progresser c'est faire de moins en moins d'erreurs, de parfaire ses mouvements et de ne plus présenter d'ouverture.

Christian Tissier : Alors là, c'est très variable selon les individus. Mais si on parle de l'Aikido en tant que système d'éducation, il faut se rappeler que le cadre est martial. C'est un cadre librement choisi. On pourrait choisir la peinture, la sculpture, le zen ou bien d'autres choses. Ce qui pousse les gens vers un art martial est parfois un goût pour la bagarre ou la confrontation, je n'en sais rien. Mais nous, on a choisi un art martial. Dans un art martial, il y a forcément les notions de contrainte et de sanction. Et c'est tout notre système d'éducation, dont le but est de progresser en tant qu'être humain, qui va reposer sur cette notion de martialité. C'est ce qui fait que chaque erreur doit être sanctionnée, soit par le professeur, soit par l'impossibilité de faire aboutir la technique. Mais cette sanction, comme ce n'est pas pour de vrai mais que l'on est sur le tapis, est une nouvelle chance pour recommencer. Il faut profiter de cette nouvelle chance, non pas pour recommencer la même erreur, mais pour relancer un mouvement dans lequel l'erreur est gommée.

Quand on y pense les gens disent souvent : « progresser c'est faire mieux ». Je ne suis pas d'accord. Pour moi progresser c'est faire de moins en moins d'erreurs, de parfaire ses mouvements et de ne plus présenter d'ouverture. Or, le propre du Budo c'est l'absence d'ouverture, waki ga nai, c'est-à-dire ne jamais prêter le flanc soit par une action, soit par des paroles, soit par un désordre quelconque. Dans un de mes livres, j'avais repris une citation d'une école d'étiquette qui s'appelle Ogasawara. Sur le fronton de cette école, il était écrit « quand vous êtes correctement assis dans la position idéale, même le plus grossier des personnages ne doit pas venir vous déranger ». C'est notre propre comportement qui permet de ne pas laisser d'ouverture.

L'éducation martiale propose en fait ce que j'appelle les « constantes de la Voie », qui vont être l'attitude, la gestion de la distance et la vision. Ces trois constantes fonctionnent ensemble. Ce n'est pas très difficile à mettre en pratique, on peut dire que c'est déjà de l'art martial, mais il ne se passe rien encore : on n'est pas dans le mouvement. Pour entrer dans le mouvement, on va faire appel à un autre principe naturel, c'est à dire la technique. Pourquoi est-ce un principe naturel ? Parce que de tout temps les gens ont voulu développer des techniques pour faire plus facilement ce qui n'est pas facile à faire, tout simplement. Cette notion technique ne laisse pas de côté les notions précédentes. C'est donc quelque chose qui se rajoute. Une technique bien réalisée engendre une économie de mouvement, d'énergie. Le principe d'économie est aussi un principe naturel. Voilà ce vers quoi il faut tendre.

Là-dessus vous ajoutez d'autres principes, comme la communication, la recherche du geste pur, etc. Je pense qu'il existe des principes d'Aikido que l'on n'a pas encore découverts, qui sont de l'ordre des principes naturels et qu'il faudra ajouter à notre système d'éducation afin de l'enrichir.

Christian Tissier et Guillaume Erard

Christian Tissier et Guillaume Erard

Ivan Bel : À propos de principes naturels, on entend souvent parler de Ki, d'écoulement de l'énergie. Pourtant, vous n'en parlez pas beaucoup.

Christian Tissier : Non je n'en parle pas parce que d'abord c'est trompeur. J'ai un bon vécu en Aikido, j'ai fréquenté pas mal de maîtres, et je dois dire que ceux qui ont les techniques les plus pauvres sont souvent ceux qui parlent le plus du Ki. Ce n'est pas vrai pour tout le monde bien sûr, mais vu que c'est intangible, on ne peut pas juger du Ki.

Le Ki est inhérent à la personne. Il y en a partout, on sait l'utiliser ou non. Mais le problème fondamental du Ki est son bon écoulement. Si on reprend un peu le vocabulaire, on a le Ki et le Kokyu, qui est le véhicule du Ki. La traduction de Kokyu c'est respiration, mais pour être plus exact c'est en réalité l'échange des choses entre les choses. Donc c'est une respiration, mais avec la même idée que l'échange entre la pluie et le soleil, le jour et la nuit, etc. Le Ki est véhiculé par ces respirations de toutes sortes.

Si vous pratiquez les épaules bloquées au niveau des oreilles, le Ki ne s'écoule pas, n'importe quel acupuncteur vous le dira. Aussi, tant que l'on aura une technique imparfaite, il n'y aura pas de Ki, puisque pas d'écoulement naturel. À mon sens les gens qui ont vraiment du Ki ne le sentent pas, puisque tout se fait naturellement chez eux.

Alors, on peut développer des systèmes d'échauffements, des exercices de Qi-Gong, afin de travailler spécifiquement la respiration. Mais on peut aussi travailler spécifiquement la souplesse ou d'autres choses. Pourquoi faire cela ? Moi je considère l'Aikido comme un tout qui a été bien pensé. Il n'est donc pas utile de se concentrer que sur un aspect de l'art, d'autant que c'est du temps pris sur la pratique. S'il faut travailler spécifiquement sa souplesse, on va chez un spécialiste comme un gymnaste par exemple. Idem pour la respiration. Mais il ne faut pas tout mélanger.

Pour ce qui est du Ki, je préfère donc ne pas trop en dire. Je trouve que les discours à ce sujet sont souvent trompeurs.

Christian Tissier et Guillaume Erard

Christian Tissier et Guillaume Erard

Ivan Bel : Votre parti pris est donc de favoriser la technique.

Christian Tissier : Oui parce que la technique va débloquer le corps ! Une fois que vous avez débloqué le corps et supprimé les peurs qui bloquent le mental, le geste va être plus fluide, ce qui va permettre plus de kokyu. Si on ajoute une intention à ce kokyu, le Ki va arriver naturellement.

Guillaume Erard : Tout le monde connaît la relation très forte que vous avez eue avec Yamaguchi Sensei. Diriez-vous, en termes de pratique, que vous avez développé un autre style que le sien ou bien êtes-vous son fidèle reflet ?

Christian Tissier : J'ai deux maîtres principaux qui ont eu une grande influence sur ma pratique. Ce sont le second Doshu Ueshiba Kisshomaru surtout en ce qui concerne les techniques de base, et Yamaguchi Sensei pour la technique en général, mais pour beaucoup plus que cela ; pour la liberté, pour le sens de l'application des techniques, pour la rigueur. C'était une relation filiale que j'avais avec lui, à tel point qu'à la fin de sa vie il se cherchait une maison sur la Côte d'Azur pour habiter près de chez moi. Alors, pour répondre à la question, je ne sais pas si je fais du Yamaguchi ou pas, car ce n'est pas mon propos en tant qu'enseignant. De plus, il ne voulait pas que l'on soit esclave de sa technique et cela ne lui aurait sans doute pas fait plaisir que je sois son clone. J'ai surtout intégré les principes qu'il m'a transmis.

Documentaire de Guillaume Erard sur Christian Tissier

Guillaume Erard : On entend parfois parler d'Aikido d'avant-guerre et d'Aikido d'après-guerre, en opposant ancien et moderne. Vous qui avez été acteur et moteur de l'Aikido en France, qu'est-ce qui a changé selon vous ?

une fois au Hombu Dojo, en voyant le Doshu, je me suis demandé ce qui se passait. C'était différent et mes certitudes ont dû être revues et corrigées

Christian Tissier : C'est amusant cette question parce que lorsque je suis rentré du Japon, les gens ont dit que ce que je faisais était différent. Le problème c'est que je revenais de sept ans à l'Aikikai. J'avais donc plus conscience que c'était ceux qui étaient restés qui faisaient quelque chose de différent. Moi je ne répétais que ce que j'avais appris au Hombu Dojo. Je n'ai pas inventé les techniques. De plus, j'ai été reconnu par mes pairs dès mes 24 ans, j'ai été considéré comme un élève particulier du second Doshu, j'étais très proche de Yamaguchi Sensei, donc je pense honnêtement que je n'ai pas été acteur d'un changement dans la pratique de l'Aikido.

Il ne faut pas confondre ce que l'on croit être l'Aikido avec ce qui est réellement enseigné à l'Aikikai. Quand je suis arrivé au Japon, j'étais 2e Dan, je sortais tout juste de chez Nakazono Sensei et j'avais suivi tous les stages d'été de Tamura Sensei. Je pensais donc avoir un petit niveau. Mais une fois au Hombu Dojo, en voyant le Doshu, je me suis demandé ce qui se passait. C'était différent et mes certitudes ont dû être revues et corrigées. D'ailleurs, je peux dire qu'au début ça ne me plaisait pas. Je croyais que le Doshu piétinait sur place. En fait, je ne reconnaissais pas ce que j'avais l'habitude de faire. Ce décalage entre ce que l'on croit savoir et l'Aikido sur place peut faire croire à évolution.

Cependant, c'est vrai qu'il y a une évolution, mais alors c'est celle des enseignants qui au cours d'une vie évoluent. C'est normal. Je me souviens de Miyamoto Sensei qui, à l'époque au Japon, pratiquait uniquement pour démonter son partenaire. Personne, à part le groupe dans lequel j'étais, ne voulait s'entraîner avec lui. Maintenant je vois un homme délicieux, qui fait attention à ses Uke sur le tapis, mais bon, il a 60 ans. Il a donc évolué, comme tout le monde. Ce que je veux dire c'est que, quand on a 20 ans il faut avoir 20 ans sur le tatami, et puis après on change de pratique, de statut et d'âge bien sûr...

Enfin, c'est vrai que l'Aikido a évolué comme n'importe quelle activité, si on compare les Uke des débuts de l'Aikido avec les gens d'aujourd'hui qui ont une image très différente de leur art et des techniques. Cela s'explique parce que les premiers Uke étaient des judoka. Aujourd'hui les pratiquants bougent plus spontanément, plus rapidement et donc forcément la technique n'est pas la même qu'aux débuts. On peut donc dire qu'il y a eu une évolution, mais je vais vous donner un exemple qui va vous faire comprendre ce que je veux dire. Quand j'étais gamin, même un karatéka de 3ème zone qui donnait un mawashi geri au visage, ça nous laissait estomaqué. Aujourd'hui, n'importe quel gamin qui prend un jeu vidéo, il ne voit que ça. Et encore le bonhomme doit faire six fois le tour sur lui-même avant de donner son coup de pied. Les jeunes ne sont donc plus surpris, ils vivent même avec un fantasme des arts martiaux qui ne correspond plus avec la réalité. Avec l'imaginaire qui a changé, c'est aussi la vision des techniques qui a changé, donc leur application également. C'est normal. L'Aikido évolue dans cette même optique.

Et puis on ne peut pas dire que l'Aikido est figé. Il évolue constamment et bien heureusement, sinon dans 50 ans il n'y a plus d'Aikido ! Ce qui est immuable, ce sont les principes.

Ivan Bel : À propos de principes et de fantasmagorie dans laquelle évoluent les jeunes qui grandissent avec une console de jeux vidéo entre les mains, avez-vous l'impression d'être en décalage avec les nouvelles générations en termes d'attitude et de valeurs ?

Christian Tissier : Franchement je n'en sais rien. Peut-être que c'est le cas, mais je pense que les jeunes qui viennent à l'Aikido font bien la part des choses. Déjà, ils acceptent tout un ensemble de règles, qu'ils n'accepteraient pas forcément à la maison d'ailleurs. Ensuite, ils respectent l'étiquette, la vie en groupe et viennent s'entraîner. Peut-être que l'on passe pour des dinosaures, mais ce qui est important c'est surtout le comportement que l'on a soi-même, l'exemple qu'on leur donne. Si nous sommes, en tant qu'enseignants, capables de détecter un jeune intéressé ou talentueux, eux sont également capables de voir si vous êtes un modèle, si vous avez une autorité naturelle, ou si vous êtes un vieux con. À mon avis, la communication est la clé de la réussite pour faire passer des messages aux jeunes, sans avoir à jouer les jeunes nous-mêmes. Il faut être franc, direct, et voilà tout.

Au niveau de la pratique, il ne faut pas croire que les jeunes ne sont pas capables de faire des efforts. Un gamin qui s'exerce sérieusement à la tecktonik ou au rap, il fera autant d'effort qu'un autre qui fera de l'Aikido, car c'est tout aussi difficile !

Christian Tissier et Marc Bachraty

Christian Tissier et Marc Bachraty

Ivan Bel : Vous venez de remettre, de la part du Doshu Ueshiba Moriteru un des rares titres de Shihan décernés à des Occidentaux (à Danny Leclerre , 7e Dan, Belgique ; NDLR). Vous qui avez été le premier Shihan non Japonais, cela vous rappelle-t-il des souvenirs ?

Christian Tissier : Pour moi cela n'a pas été aussi simple. Lorsque j'étais 6e Dan, ce titre n'était pas formalisé. Je recevais un mot de l'Aikikai, ou une lettre d'Endo Sensei, et il arrivait qu'on m'appelle « Tissier Shihan », mais ce n'était pas clair parce que le titre n'était pas décerné. Au bout d'un moment il y a eu une petite polémique dans Aikido Today où Saotome Mitsugi et d'autres Shihan donnaient leurs positions à ce sujet et faisaient part de leur avis. À partir de là, l'Aikikai a décidé de clarifier les choses en décernant le titre officiellement.

Il faut savoir que le titre de Shihan est décerné soit pour un pays, soit à une personne. Aujourd'hui pour la Belgique, on délivre ce titre à Danny Leclerre, ce qui est une façon de remercier un homme qui a beaucoup œuvré pour l'Aikido, mais aussi de faire comprendre que c'est lui qui est à présent en charge de la transmission pour ce pays. Lorsqu'on le décerne à une personne, c'est pour reconnaître sa valeur, mais cela ne lui donne pas davantage de prérogatives. Ce n'est pas pour cela qu'il va pouvoir donner des grades à travers le monde par exemple. Toutefois, d'autres peuvent le faire. C'est toujours encore un peu flou, cela se fait au cas pas cas. C'est un peu compliqué cette histoire...

Guillaume Erard : Il y a à notre connaissance une quinzaine de Shihan occidentaux officiellement promus par l'Aikikai, ce n'est pas beaucoup. Les Japonais feraient-ils encore du protectionnisme ?

Tout le monde se connaît et on sait parfaitement ce que vaut tel ou tel Sensei.

Christian Tissier : Effectivement ce n'est pas beaucoup. Bien sûr qu'ils font du protectionnisme, par rapport à l'Aikikai en premier lieu. Tout le monde connaît le temps de latence entre les Dan, règle qui vaut dans le monde entier, mais pas pour les uchi-deshi japonais du Hombu Dojo... Ce sont les gens de la maison, aussi dès qu'ils partent à l'étranger, on les monte rapidement en grade. Mais bon, cela fait partie du jeu et de toute façon on sait qui est qui et il n'y a pas vraiment de surprise avec ce système. Tout le monde se connaît et on sait parfaitement ce que vaut tel ou tel Sensei. Eux aussi d'ailleurs, savent parfaitement à quoi s'en tenir sur les différents Maîtres occidentaux.

Christian Tissier et Philippe Gouttard

Christian Tissier et Philippe Gouttard

Ivan Bel : Avec la montée qualitative des pratiquants d'Aikido et des enseignants, n'y a-t-il pas un moment où l'on pourra se dire « pourquoi ne pas se passer du Japon finalement ? ».

Christian Tissier : Oui on peut se passer du Japon, comme le Japon pourrait se passer de l'Occident. Mais cela me semble très important de ne pas sous-estimer l'interaction qui existe entre les deux.

Sur le plan technique uniquement, on est adulte et compétent, aussi bien en Europe qu'aux États-Unis, pour transmettre l'Aikido. Mais je trouve qu'il est toujours intéressant de retourner aux sources, parce qu'il y a une dimension de l'enseignement qui est différente.

Par exemple, les Japonais ne pourraient pas vraiment se passer de nous en termes de divulgation de l'Aikido, pour nos systèmes d'organisations, pour la fédération internationale, pour acquérir une crédibilité qui va au-delà de leurs frontières. Il faut bien se rendre compte qu'un Sensei au Japon n'est connu que dans son Dojo et ceux de ses élèves. Même à l'Aikikai, cela reste un petit Sensei, qui travaille avec un petit groupe. Il ne faut pas s'imaginer qu'ils ont des stages avec 300 personnes d'un coup, loin de là. Donc le fait de venir en Europe, même pour un jeune de 50 ans, c'est un gain en crédibilité énorme pour lui.

Sur le plan technique uniquement, on est adulte et compétent, aussi bien en Europe qu'aux États-Unis, pour transmettre l'Aikido. Mais je trouve qu'il est toujours intéressant de retourner aux sources, parce qu'il y a une dimension de l'enseignement qui est différente. Ce qui va manquer à un Japonais c'est l'analyse de l'Aikido. Heureusement ce n'est pas le cas de tout le monde. Mais en général, la pédagogie ce n'est pas leur fort ! Pourquoi une technique est comme ceci ou cela ? « Ben, parce que c'est comme ça », voilà la réponse typique que l'on reçoit au Japon. Aussi un Sensei de là-bas, tout 8e Dan qu'il soit, serait probablement recalé en pédagogie au Brevet d'État chez nous... J'ai souvent discuté avec Endo Sensei qui est pourtant mon Sempaï, à ce sujet. Il me demandait de temps en temps si sur telle ou telle technique, existait une version Ura. Notre logique cartésienne et notre analyse nous ont permis de décortiquer très tôt toutes les techniques et de les cataloguer. On leur apporte beaucoup dans ce sens-là. A contrario, ils n'ont pas la même culture que nous, et par conséquent pas la même façon d'aborder les problèmes. Les Japonais vont mettre le doute dans mes certitudes, sur des notions très fines, et cela me bouscule et me permet d'avancer. Car le doute oblige à se remettre en cause. Donc pour résumer, oui dans l'absolu on peut se passer du Japon, mais on y perdrait beaucoup.

Doshu Ueshiba Kisshomaru en démonstration (Uke : Ueshiba Moriteru, Christian Tissier, Osawa Hayato)

Guillaume Erard : Venons-en à vous et à la FFAAA. De l'aveu de beaucoup de personnes, on ne connaît pas très bien votre fonction à la FFAAA. On vous surnomme « le patron », mais pouvez-vous nous préciser votre rôle ?

Christian Tissier : Pour être tout à fait clair, je suis à l'origine de la FFAAA, c'est même moi qui ai choisi le nom de la fédération. Sans moi elle n'existerait pas. Ceci étant dit, je n'ai pas cherché à créer la FFAAA et je ne suis pas plus fier que ça de l'avoir fait, loin de là. C'était avant tout un concours de circonstances. Avant que l'on quitte la fédération de Judo (FFJDA), j'ai eu une réunion chez moi avec Tamura Sensei, on était en train de manger, et là Tamura Sensei m'a demandé « si on quittait la FFJDA, est-ce que tu me suivrais ? ». Au début j'étais pour, puis deux ou trois jours plus tard je me suis aperçu que c'était en fait un putsch avec son lot de manœuvres assez peu démocratiques. En fin de compte, je n'ai pas suivi le mouvement, mais ce n'était pas en réaction contre qui que ce soit. C'est plutôt la manière dont cela s'est fait qui m'a gêné.

Les jeunes enseignants qui étaient autour de moi, étaient au mieux 3e Dan. C'étaient des gamins. On était une fédération de gamins !

Je pense que la séparation avec la FFJDA était une erreur au départ. Du moins de la façon dont cela s'est fait. On avait énormément d'avantages à rester là-bas. De toute façon, on aurait eu notre indépendance un jour où l'autre, comme ce fut le cas pour le Karaté et la FFKAMA par exemple, ou plus tard le Taekwondo vis-à-vis de la FFKAMA. Il suffisait de continuer à grandir pour prendre notre envol sereinement.

Au moment de la séparation, il faut savoir que je me suis retrouvé plus ou moins tout seul de mon côté. Les jeunes enseignants qui étaient autour de moi, étaient au mieux 3e Dan. C'étaient des gamins. On était une fédération de gamins ! (Rires). C'était en 82, moi j'étais un peu mieux loti techniquement parlant, mais j'avais 31 ans. Peu à peu, quelques personnes sont restées parce que j'avais décidé de rester, des cadres notamment comme Louis Clériot, entre autres. On a alors fait appel à Jacques Abel et on a structuré la fédération. Pierre Guichard qui était le DTN (Directeur Technique National) du Judo, c'est-à-dire pas n'importe qui, le successeur de Courtine, vient me trouver et me demande si je veux être le DTN de l'Aikido en France. Ce n'était pas rien, car cela revenait à me proposer un poste ministériel. Mais, par respect pour des membres aussi âgés que moi au sein de notre fédération, comme Paul Muller par exemple, je n'ai pas voulu prendre toute l'organisation sur mes seules épaules et voler la vedette. Il est possible que j'aie eu tort de refuser.

Si demain j'avais envie de prendre le pouvoir, c'est simple : je vais voir la direction de la FFAAA et je demande à prendre les rênes sous peine de m'en aller, ce qui, vous l'imaginez, poserait évidement un gros problème.

Si aujourd'hui je suis encore et toujours le chef de file de la FFAAA, c'est que pratiquement tous les DTR (Directeur Technique Régional), à part 7 ou 8, sont sortis de chez moi. Donc de fait, je suis le leader. Mais uniquement de fait, car je n'ai jamais voulu revendiquer de poste officiel. Alors à la fédération, un certain nombre de personnes me le reproche parce que du coup, il n'existe pas de véritable hiérarchie. Mais c'est comme ça pour l'instant, peut-être que cela changera. Moi c'est un système qui ne me dérange pas du tout.

Mon vrai rôle est sans doute celui de caution de la fédération au niveau international. Mais je n'ai pas de poste officiel là non plus pour faire ce job. Si, pardon, j'en ai un : je suis membre du collège technique, mais je n'y vais jamais (Rires). Je suis sans doute aux yeux de certaines personnes un véritable franc-tireur pas facile à gérer.

Bercy Embukai 2003

Ivan Bel : C'est extraordinaire d'entendre ça de votre bouche.

Christian Tissier : Mais c'est la vérité ! Si demain j'avais envie de prendre le pouvoir, c'est simple : je vais voir la direction de la FFAAA et je demande à prendre les rênes sous peine de m'en aller, ce qui, vous l'imaginez, poserait évidement un gros problème.

Guillaume Erard : Finissons par la question traditionnelle : auriez-vous un message à faire passer à nos lecteurs ?

Christian Tissier : Oui. On vient de parler des deux fédérations. À mon sens c'est éminemment dommage d'avoir deux fédérations en France, surtout deux qui ne s'entendent pas bien. Mais qu'on se rassure : il n'y en a que deux. Dans les pays où je vais, elles sont souvent 7 ou 8 ! Bientôt, je vais me rendre en Israël et il paraît qu'ils sont 27 groupes différents pour une petite population de pratiquants. Cela pourrait donc être bien pire...

Je voudrais que les choses soient très claires : j'ai le plus grand respect pour Tamura Sensei et ça a toujours été le cas, je pense qu'il le sait. C'est un grand Maître qui mérite la reconnaissance qu'il a. Cependant, à l'avenir j'aimerais qu'il existe plus de passerelles. Si les techniques, l'approche ou la vision des passages de grades sont différents, il faut se rappeler que l'on fait tous de l'Aikido et que l'on a par conséquent le même fond commun. On doit pouvoir s'entendre. Personnellement, je ne me sens pas forcément plus proche de certaines personnes de ma fédération que d'autres qui se trouvent à la FFAB.

Pour l'instant les choses sont ce qu'elles sont, on fait ce qu'on peut pour gérer ce système à deux têtes. Si j'étais à la tête de la FFAAA, je gérerais différemment cette situation et ce serait sans doute bien mieux, mais ce n'est pas le cas et je n'envisage pas d'y être dans un avenir proche. Il faut donc faire preuve de bonne volonté des deux côtés afin de rendre plus fluide la communication et de permettre aux pratiquants de s'estimer mutuellement.

Guillaume Erard : Merci beaucoup pour ces propos qui apportent matière à réflexion. Au plaisir de vous revoir.

À propos de l'auteur
Guillaume Erard
Auteur : Guillaume ErardSite web : http://www.guillaumeerard.fr
Biographie
Fondateur du site en 2007, Guillaume est un passionné de culture et d'arts martiaux Japonais. Après avoir pratiqué le Judo pendant l'enfance, il débute l'Aïkido en 1996 et le Daïto-ryu Aïki-jujutsu en 2008. Il détient actuellement les grades de 4e Dan en Aïkido (Aïkikaï) et 2e Dan en Daïto-ryu Aïki-jujutsu (Takumakaï). Guillaume est également passionné de science et d'éducation et il détient un doctorat en Biologie Moléculaire depuis 2011. Il vit à Tokyo et travaille comme consultant pour la recherche médicale. > Voir le profil complet