Biographie de Kisshomaru Ueshiba, Deuxième Doshu de l’Aïkido

Biographie de Kisshomaru Ueshiba, Deuxième Doshu de l’Aïkido

Lorsqu'on lit un article ou une définition sur l'aïkido, on y trouve forcément de nombreux d'éléments au sujet de son fondateur, Ueshiba Morihei. Beaucoup de nos professeurs se réfèrent souvent à cet homme qu'ils n'ont pas connu pour justifier des partis-pris techniques et également moraux. Ce que peu de gens savent ou bien acceptent est pourtant le fait que l'aïkido, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui de par le monde, doit non seulement à Morihei, mais aussi en grande partie à son fils Kisshomaru. En fait, Moriheï n'a jamais vraiment enseigné de façon systématique à qui que ce soit (un problème qui vaudrait un article entier) et c'est Kisshomaru qui a su faire en sorte que l'aïkido puisse être apprécié et compris par le public. Sans son travail, il est d'ailleurs fort probable que la majorité d'entre nous ne connaîtrait pas l'aïkido aujourd'hui, l'art étant soit pratiqué de façon confidentielle, soit disparu. Ueshiba Moriheï s'étant retiré loin de Tokyo au milieu de la Seconde Guerre mondiale, Kisshomaru a dû, dans une période peu propice, emboîter le pas à un père génial mais dont le caractère et les choix de vie étaient loin d'être faciles à suivre. Je me propose de vous en raconter un peu plus sur ce personnage qu'est Ueshiba Kisshomaru et de revenir sur le travail qu'il a accompli en succédant à son père, en espérant vous faire comprendre pourquoi il est souvent considéré, au Japon comme ailleurs, comme le véritable père de l'aïkido tel que nous le pratiquons aujourd'hui.

Naissance et Enfance 

Ueshiba Kisshomaru est né le 27 juin 1921 dans la préfecture de Kyoto. Il est le quatrième enfant de Ueshiba Moriheï et sa femme Hatsu, et leur troisième fils (ses deux frères aînés étant décédés durant l'enfance). À cette période, la famille Ueshiba vit dans la ville d'Ayabe au sein de la communauté religieuse Omoto-kyo dans laquelle Moriheï occupe des fonctions importantes. Il y enseigne également le daïto-ryu aïki-jujutsu au sein de son école, le Ueshiba Juku. En 1927, la famille Ueshiba déménage à Tokyo et s'installe dans une maison de location dont la pièce centrale de 18 tatami fait office d'espace de pratique le matin. Kisshomaru n'y participe pas régulièrement mais il apprend tout de même de façon informelle à faire quelques techniques de base telles que celles que nous nommons aujourd'hui ikkyo ou nikyo.

Le Ueshiba Juku

A gauche, Ueshiba Kisshomaru devant son père dans le jardin du Ueshiba Juku en 1925[/caption] Il est important de noter que Kisshomaru passe la majeure partie de son enfance au sein d'un Japon en état de guerre à partir de l'invasion de la Mandchourie en 1930 jusqu'à la capitulation de 1945. Étant donné les contacts privilégiés que son père entretient avec la classe politique et militaire, en particulier les milieux ultranationalistes, Kisshomaru est aux premières loges pour assister à l'effort de guerre japonais. Cette expérience et la difficulté des conditions de vie après-guerre ont une influence très importante sur ses vues en tant qu'adulte. 

Ueshiba sur un navire de guerre

Le fondateur et des membres de la Marine impériale à bord du navire Mikasa (1940).

Les années du Kobukan

C'est en avril 1931 que la construction du Kobukan, un dojo de 80 tatami situé dans le quartier de Wakamatsu-cho à Ushigome (aujourd'hui Shinjuku) se termine et que les activités intensives démarrent. Le bâtiment sert de dojo mais aussi de résidence à la famille Ueshiba. Plus tard, ce sont près de 16 uchi deshi qui vivent sur les lieux ; la plupart sont des pratiquants de haut niveau issus du judo et du kendo, certains sont des forces de la nature pesant plus de 80 kilos. L'activité frénétique et le rythme intensif des entraînements font que le dojo gagne rapidement le titre de « Dojo de l'Enfer d'Ushigome ».

Inauguration du Kobukan en avril 1931. Premier rang : Ueshiba Hatsu, Ueshiba Kisshomaru. Assis au centre : Ueshiba Moriheï, l'amiral Asano Seikyo, l'amiral Takeshita Isamu, le général Miura Makoto.

C'est dans ce dojo, vers 1936, que Kisshomaru commence vraiment la pratique de l'aïkido. Il a étudié le kendo durant l'enfance ainsi que le kashima shinto-ryu et sa capacité à manier le sabre fait que son père l'emploie au départ comme uke tachi au cours des nombreuses démonstrations qu'il donne devant l'élite militaire et politique du pays. L'essentiel de l'instruction aux armes que Kisshomaru reçoit à partir de cette période vient de son père. On notera que Kisshomaru apparaît en tant que uke de Moriheï dans le livre Budo publié en 1938

O Sensei et Kisshomaru

Ueshiba Moriheï et Kisshomaru pratiquant les armes

Malgré cette place privilégiée aux côtés du fondateur, on ne peut pas dire que Kisshomaru soit tout de suite considéré par Moriheï comme son possible successeur. C'est en fait le mari de sa fille, Nakakura KiyoshiNakakura Kiyoshi (中 倉 清, 1910 - 2000) était un pratiquant kendo, d'iaido et d'aïkido. Il épouse la fille d'Ueshiba Morihei, Matsuko, en 1932 et est légalement adopté dans la famille Ueshiba, prenant le nom d'Ueshiba Morihiro. Bien que Nakakura soit impressionné par les compétences martiales d'Ueshiba, il n'est pas d'accord avec ses croyances Omoto-kyo et quitte la famille après quelques années. Nakakura continue à s'entraîner au kendo et au iaido tout au long de sa vie, atteignant le 9e dan dans les deux disciplines., un kendoka célèbre mais sans expérience de l'aïkido qui est désigné pour prendre sa suite. Moriheï l'adopte en 1932 et il lui donne même le nom de Ueshiba Morihiro (pratique relativement commune au Japon où la belle-famille adopte l'époux). Pourtant, cette union ne dure pas et en 1937, Nakakura divorce et retourne à ses activités de kendoka. Ueshiba Moriheï doit donc se trouver un autre successeur. Ce n'est qu'à partir du moment où Kisshomaru commence à s'entraîner intensivement qu'il vient petit à petit à être envisagé comme futur chef de file du monde de l'aïkido.

C'est également à cette période, en 1939 et 1940 que Toheï KoichiTohei Koichi (藤平 光一, 1920 - 2011) était un aikidoka 10e dan et le créateur du ki-aïkido. À partir de 1953, Koichi Tohei Sensei démarre l'introduction de l’aïkido en Occident, principalement à travers des voyages d'enseignement réguliers à Hawaï, mais aussi aux États-Unis continentaux et en Europe."}" data-sheets-userformat="{"2":513,"3":{"1":0},"12":0}">Tohei Koichi (藤平 光一, 1920 - 2011) était un aikidoka 10e dan et le créateur du ki-aïkido. À partir de 1953, il démarre l'introduction de l’aïkido en Occident, principalement à travers des voyages d'enseignement réguliers à Hawaï, mais aussi aux États-Unis continentaux et en Europe. et Osawa KisaburoOsawa Kisaburo (大澤 喜三郎, 1910 - 1991) était un professeur 9e dan d’aïkido et proche conseiller de Ueshiba Kisshomaru. Né à Saitama, il commence à pratiquer le judo à l'âge de 17 ans et intègre le Kobukan de Ueshiba Morihei en 1939. Il officie comme directeur du Hombu Dojo de l'Aikikai pendant de nombreuses années jusqu'en 1986, date à laquelle il est remplacé par le petit-fils de Morihei et actuel Doshu, Ueshiba Moriteru. Son fils, Osawa Hayato (大澤 勇人, 1951 - ), est un instructeur 8e dan au Hombu Dojo. entrent respectivement au Kobukan et tous deux occupent rapidement des fonctions dans l'administration et l'enseignement au dojo

Osawa Kisaburo, Ueshiba Kisshomaru et O Sensei

O Sensei au Kobukan en compagnie de Kisshomaru, Okumura Shigenobu et Osawa Kisaburo

Création du Kobukaï

Le 30 avril 1940, le dojo du Kobukan est restructuré sous l'impulsion des soutiens politiques de Moriheï et il devient une fondation à but non lucratif, le Zaïdan Hojin Kobukaï. Le premier président n'est autre que l'influent amiral Takeshita IsamuTakeshita Isamu (竹下 勇, 1870 - 1949) était un amiral de la marine impériale japonaise. Il était également un diplomate ayant contribué à mettre fin à la guerre russo-japonaise. Il était un mécène et un pratiquant d'arts martiaux japonais, en particulier le judo, le sumo et l'aïkido. et le comité d'administration est composé des personnalités importantes de la classe politique et militaire de l'époque. Kisshomaru effectue sa scolarité au 6e  Collège Préfectoral de Tokyo (aujourd'hui Lycée de Shinjuku).

Ueshiba Kisshomaru (devant, à gauche) au 6e Collège Préfectoral de Tokyo

Il rentre ensuite à l'Université de Waseda, mais il est aussi en charge des affaires administratives du dojo. Il est assisté dans ses fonctions par Hiraï MinoruHirai Minoru (平井 稔, 1903 - 1998) était un artiste martial et créateur du style Korindo d'aïkido. Dans sa jeunesse, il étudie de nombreux arts martiaux et créé son propre dojo, le Kogado à Okayama en 1938. La même année, il rencontre Ueshiba Morihei à Okayama, qui lui parle de l'aikibudo et l'invite dans son dojo à Tokyo. Hirai y trouve des similitudes avec son propre style de jujutsu et il décide d'intégrer le Kobukan d'Ueshiba. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Hirai officie comme chef du département de jujutsu de l'école de police militaire de l'armée japonaise et joue un rôle déterminant dans le développement de nouvelles techniques d'arrestation employée par la police militaire. En 1942, il est nommé directeur des affaires générales du Kobukan par Ueshiba, l'aidant dans les affaires quotidiennes du dojo. En juillet 1945, le Dai Nippon Butokukai lui décerne le grade de hanshi. Il décède en 1998..

Hiraï joue un rôle prépondérant dans la reconnaissance en 1942 de l'art de Ueshiba par le Daï Nihon Butokukaï, un organisme d'état qui régule la pratique des arts martiaux, et il est en grande partie responsable du dépôt du nom « aïkido ». Selon Hirai lui-même, le nom aïkido est moins le fruit d'une réflexion de la part de Ueshiba Moriheï qu'une décision bureaucratique visant à créer une catégorie fourre-tout pour les jujutsu anciens, dont le daïto-ryu aïki-jujutsu. Dans les faits, c'est pourtant la discipline de Ueshiba qui bénéficiera du titre, mais cette flexibilité dans la terminologie permet de mieux comprendre pourquoi de nombreux professeurs de daïto-ryu référent parfois à leur art en termes d'aïkido. De l'aveu de Hiraï, ce sont en fait les instances du Butokukaï qui ont proposé le terme « aïkido », car selon elles, il reflétait mieux l'idée de « chemin » que celui d'aïkibudo. On peut en conclure qu'il faut prendre avec des pincettes les analyses étymologiques du terme aïkido par rapport aux propos du fondateur, car celles-ci partent en général du postulat erroné que Moriheï est le seul à l'origine du choix de ce terme.

Retraite à Ibaraki

Une fois le Kobukaï établit, Ueshiba Moriheï se retire à son dojo d'Iwama dans la préfecture d'Ibaraki et laisse à Kisshomaru le soin de gérer le quartier général de Tokyo. Ce dernier devient de facto le dojo-cho du Kobukan en 1942 et par extension, le second dans l'ordre hiérarchique iemoto de l'aïkido.

Vue aérienne d'Iwama

Photo aérienne de l'Aïki-jinja (gauche) et du dojo d'Iwama (droite)

Les raisons du départ de Moriheï pour Iwama ne sont pas très claires et elles sont multiples. La situation géopolitique est une raison évoquée par le fondateur lui-même. Pourtant, bien que ce départ soit probablement précipité par la mauvaise tournure prise par la guerre, il a en fait été planifié de longue date puisque Moriheï a depuis longtemps commencé à acheter des terres à Iwama grâce à l'aide de ses contacts de l'Omoto-kyo implantés là-bas. Quoi qu'il en soit, il semble qu'O Senseï ait toujours prévu d'avoir deux centres principaux pour le développement technique et spirituel de son art.

Au moment de son départ, Moriheï dit à son fils :

Si on veut être prêt pour le moment où notre pays bien-aimé s'épanouira une fois de plus, il ne sera pas suffisant de tenir seulement à Tokyo. Il sera nécessaire d'établir des positions ailleurs. J'ai l'intention d'en construire une, une « Ferme Aïki », à Iwama. Kisshomaru, tu devras tenir la tienne au Hombu Dojo de Tokyo et la défendre jusqu'au bout (jusqu'à la mort). [...] Même si Tokyo venait à brûler complètement, je serai chez moi à Iwama pour garder en vie le feu de l'aïkido. Ne t'en fais pas.

Kisshomaru a 21 ans à l'époque et même si les bombardements américains ne commencent pas avant 1944, la guerre avec les États-Unis est déclarée depuis plusieurs mois suite à l'attaque-surprise de Pearl Harbor. L'injonction par son père de garder le dojo au péril de sa vie, et la notion implicite que la survie de l'aïkido passe avant la sienne sont un fardeau bien lourd à porter pour le jeune Ueshiba et qu'il ne déposera qu'à sa mort.

Seconde Guerre mondiale

La guerre s'intensifiant, la plupart des deshi sont incorporés et les activités au Kobukan se ralentissent grandement. Kisshomaru, toujours étudiant, reste à son poste comme promis. Vers la fin de la guerre, il doit œuvrer à plusieurs reprises afin d'éteindre les incendies causés par les raids américains. C'est grâce à l'abnégation du jeune homme que le dojo survit aux bombardements alors que la majorité des maisons du quartier de Wakamatsu-cho sont détruites. Malgré tous ses efforts, le toit finit tout de même par être endommagé et le bâtiment prend l'eau à chaque fois qu'il pleut. Le Kobukan reste ouvert, mais les gens qui l'investissent ne sont pas des pratiquants, mais une trentaine de familles de réfugiés ayant perdu leurs maisons. Kisshomaru les laisse, mais il doit faire preuve d'une grande patience pour faire face aux endommagements et aux pillages. Le dernier réfugié ne quitte le dojo qu'en 1955.

Période Post-Seconde Guerre mondiale

La capitulation du Japon le 15 août 1945 et la désolation qui suit affectent profondément Kisshomaru. Il poursuit ses études tant bien que mal et décroche en septembre 1946 un diplôme en Sciences Economiques et Politiques de la prestigieuse université de Waseda. C'est à ce moment-là qu'il réalise vraiment son rôle et ce que l'aïkido peut apporter au Japon et au monde en cette période difficile. Il prend conscience du fait que l'exercice du pouvoir basé sur le militarisme et le nationalisme est une erreur, et il décide que l'aïkido, tant par son curriculum technique que son message spirituel, peut servir de pont pour rassembler les nations et permettre au Japon de retrouver sa fierté en montrant au monde que son pays peut encore produire de bonnes choses. Il entreprend de faire renaître l'aïkido et de le démocratiser en suivant une direction nouvelle assez fortement éloignée de l'aspect élitiste et belligérant de l'aïkido d'avant-guerre. Le projet est en place, mais il ne s'accomplit pas du jour au lendemain. Vu les conditions peu favorables, Kisshomaru abandonne même Tokyo pour partir s'installer à Iwama pendant trois ans d'où il gère les affaires administratives de l'aïkido. Il passe le plus clair de son temps à s'entraîner auprès de son père et c'est aussi là-bas qu'il se marie à Habutsu SakukoUeshiba Sakuko (植芝 さくこ, 1926 - 2014), née Habutsu, était la femme de Ueshiba Kisshomaru et la mère de Ueshiba Yoshiteru et Moriteru..

Les directeurs de l'ancienne fondation Kobukaï décident qu'il est temps de faire reconnaître une fois de plus leur pratique par le gouvernement. La fondation Zaïdan Hojin Aïkikaï est officiellement approuvée le 9 février 1948 par le Ministère de l'Éducation, ce qui relance officiellement la pratique de l'aïkido dans l'archipel nippon après des années de mise en sourdine. Kisshomaru remplace son père en tant qu'Administrateur en Chef du Hombu Dojo de la nouvelle Fondation Aïkikaï. L'année suivante, il décide de retourner s'installer de façon permanente à Tokyo et il redémarre les activités au Hombu Dojo de Tokyo.

Renaissance du Hombu Dojo

Bien que Kisshomaru soit maintenant à plein temps à Tokyo, il est obligé de travailler à partir de 1948 en tant qu'employé de bureau dans la société Osaka Shoji afin de soutenir sa famille, le fonctionnement du dojo, et la subsistance des uchi deshiUchi-deshi (内弟子, lit. "élève interne") est un terme japonais désignant un apprenti résidant qui s'entraîne et assiste un enseignant à plein temps. Le système existe en kabuki, rakugo, shogi, igo, aikido, sumo, karaté et autres arts martiaux japonais modernes.. Les débuts sont difficiles, et le dojo attire peu d'élèves. Ce ne sont pourtant pas moins de trois cours par jour qui sont assurés dès le début, Kisshomaru assurant le premier à 6h30 et le dernier à 18h30. Il lui arrive également de s'échapper de son travail pour assurer le cours de l'après-midi lorsque personne d'autre n'est disponible. À cette période, le toit du bâtiment n'est toujours pas réparé et le dojo est divisé en deux par un panneau afin de séparer l'espace occupé par les réfugiés et l'aire de pratique. Kisshomaru retourne régulièrement à Iwama pour rendre compte de ses progrès à son père. Ce dernier s'en trouve très satisfait, même s'il ne l'exprime jamais directement à son fils. Moriheï le laisse tout gérer par lui-même et lui dit juste de faire confiance en son instinct pour faire les choses comme il faut.

Kisshomaru devant l'Osaka Shoji

Ueshiba Kisshomaru devant la Osaka Shoji

Kisshomaru a en tête de faire du Hombu Dojo de Tokyo le point central de l’aïkido. Cela implique que la pratique de Tokyo devient la face publique de l'aïkido, et qu'elle est celle qui va être diffusée. C'est durant cette période que les grands maîtres d'après-guerre commencent leur apprentissage sous la direction de Ueshiba Kisshomaru et de ses collaborateurs, par exemple Arikawa SadateruArikawa Sadateru (有川 定輝, 1930 - 2003) était un professeur d'aïkido au Hombu Dojo de l'Aïkikaï. Né à Tokyo, il pratique le karaté dans sa jeunesse et commence à s'entraîner en aïkido à l'Aïkikaï en 1948 . Il est promu 9e dan en 1994. Arikawa a été pendant de nombreuses années le rédacteur en chef du journal Aïkikaï et a enseigné à l'extérieur du Hombu dans des dojo de branche, y compris ceux du Journal Asahi et de l'Université Hosei. en 1948, Tada HiroshiTada Hiroshi (多田 宏, 1929 - ) est un professeur 9e dan d'aïkido. Né à Tokyo dans une ancienne famille de samouraï, Tada a d'abord étudié le style de tir à l'arc de sa famille avec son son père. Il devient ensuite membre du club de karaté de l'Université Waseda sous la direction de Funakoshi Gichin avant de commencer une formation en aïkido au Hombu Dojo de l'Aïkikaï sous la direction de Ueshiba Morihei en mars 1950. Il est envoyé à Rome en 1964 où il a créé l'association nationale Aikikai d'Italia en 1970.Il  retourne au Japon en 1971 pour reprendre l'enseignement au Hombu Dojo. Pour compléter sa formation d'aïkido, il développe un système d'exercices de respiration et de méditation appelé ki no renma (気の錬磨, cultivation du ki) basé en grande partie sur les enseignements de Nakamura Tempu. en 1950, Yamaguchi SeigoYamaguchi Seigo (山口 清吾, 1924 – 1996) était un instructeur 9e dan d'aïkido et un enseignant au Hombu Dojo de l'Aïkikaï. Né à Fukuoka, il est présenté à Ueshiba Morihei en 1950 et intègre l'Aïkikaï en 1951. En 1958, il est envoyé en Birmanie pour enseigner l'aïkido à l'armée. Il rentre au Japon en 1961 et reprend les cours au Hombu Dojo. en 1951, Nishio ShojiNishio Shoji (西尾 昭二, 1927 - 2005) était un professeur 8e dan d'aïkido. Né dans la préfecture d'Aomori, il a étudié le judo, le karaté, l'iaïdo, le jodo, le jojutsu et le sojutsu. Il rejoint le Hombu Dojo de l'Aïkikaï en 1951 et commence à enseigner vers 1955. Il créé une école de iaïdo incorporant des formes d’aïkido, appelée Aiki Toho Iaido. en 1952, Tamura NobuyoshiTamura Nobuyoshi (田村 信喜, 1933  - 2010) était un instructeur 8e dan d'aïkido. Fils d'un professeur de kendo, Tamura entre au Hombu Dojo de l'Aïkikaï en 1953 en tant qu'uchi deshi. Il s'installe en France en 1964 a contribue au développement de l'aïkido en Europe et en France en particulier. En 1999, il reçoit la médaille de « Chevalier de l'ordre national du Mérite » du gouvernement français. en 1953, etc. Grâce au soutien financier de son entreprise, Kisshomaru fait finalement rénover le toit du Hombu Dojo. En 1955, il quitte l'Osaka Shoji au bout de sept ans pour s'occuper du dojo à plein temps. Il devient le Directeur des Quartiers Généraux Mondiaux de l’Aïkido en 1956 et la même année, il est promu à au titre de Directeur Exécutif, ce qui lui donne d'avantage de responsabilités administratives.

Kisshomaru Ueshiba devant le Kobukan

Ueshiba Kisshomaru à l'âge de 31 ans devant le Kobukan

Le Développement de l'Aïkido au Japon et Ailleurs

Clubs et dojos

Les premières branches officielles du Hombu Dojo sont établies peu après, la première d'entre elles est le Kuwamori Dojo qui ouvre ses portes en janvier 1955 à Sakuradai. Kisshomaru ouvre lui-même plusieurs branches au sein des universités japonaises, un travail de fond culminant en 1961 avec l'établissement de la Fédération Etudiante d'Aïkido du Kanto. De nos jours, l'aïkido est présent dans plus de 200 universités japonaises. C'est aussi à partir de 1955 que O Senseï commence à visiter Tokyo plus fréquemment lors de stages intensifs pour les deshi. Il visite aussi les nombreux dojo tenus par ses élèves avancés. Des clubs sont créés dans la plupart des grandes administrations et corporations du Japon dont le Ministère de la Défense, la NHK, etc.

Les Premiers Élèves étrangers

La prise en mains par Kisshomaru ouvre les portes du dojo aux non-Japonais. En 1955, le Hombu Dojo accueille André NocquetAndré Nocquet (1914 - 1999) était un professeur 8e dan d'aïkido. Il a été l'un des tout premiers non-japonais à pratiquer cet art et le premier uchi deshi étranger du Hombu Dojo., son premier uchi deshi étranger. Ce dernier se révèle être un atout majeur pour le développement de l'aïkido au Japon et à l'étranger grâce à ses nombreux contacts dans les ambassades.

André Nocquet au Hombu Dojo

Ueshiba Kisshomaru et André Nocquet devant O Sensei

Il faut noter que Kisshomaru doit batailler ferme avec son père pour faire valoir son point de vue progressiste et pour le convaincre d'accepter des étrangers. Moriheï n'est pas ouvertement hostile aux étrangers, mais les accepter est quelque chose qui ne serait pas venu à l'esprit à un homme de sa génération, surtout dans les circonstances politiques du Kobukan pré-1931. Le second uchi deshi étranger est l'américain Terry Dobson, il est suivi par un certain nombre d'autres soto deshi dont le Canadien Henry Kono et l'Irlandais Alan Ruddock.

Élèves étrangers O Sensei

Élèves étrangers autour de Ueshiba Moriheï (de g. à d.: Alan Ruddock, Henry Kono, Per Winter, Joanne Willard, Joe Deischer, Ueshiba Morihei, Joanne Shimamoto, Kenneth Cottier, inconnu, Norman Miles, et Terry Dobson)

Démonstrations

Kisshomaru réalise qu'il va devoir promouvoir intensément l'art de son père s'il veut atteindre une masse critique d'élèves qui lui permette de le préserver. Il décide donc d'organiser des démonstrations publiques. Là aussi, il doit argumenter avec son père, car jusque-là, seul ce dernier a eu la charge de démontrer l'aïkido, et uniquement devant de petits groupes d'individus triés sur le volet.

Ueshiba Kisshomaru en démonstration au Ministère de la Défense en 1957

O Senseï voit en ce que demande Kisshomaru une attitude irresponsable consistant à montrer des techniques secrètes de guerre à n'importe qui. Pourtant, comprenant la nécessité de s'étendre pour développer son art, il finit par se laisser convaincre et répond à Kisshomaru :

Très bien. Peut-être est-il nécessaire de tendre la main à tous les niveaux de la société. Si cela peut aider à purifier le ruisseau boueux, ce vieil homme fera de son mieux pour démontrer l'essence de l'aïkido. Je t'ai déjà mis en charge. Tant que tu suivras le chemin qui vise à aider la société et l'humanité, je n'aurai aucune objection à ce que te proposeras. Fais usage de ce vieil homme pour t'aider à atteindre tes objectifs.

Cette première démonstration publique se déroule en 1956 sur le toit du centre commercial Takashimaya à Nihonbashi.

Ueshiba Moriheï lors de la première démonstration publique d’aïkido ayant eu lieu fin septembre 1956 sur le toit du grand magasin Takashimaya à Nihonbahshi.[/caption] Pendant cinq jours, les deshi se succèdent pour démontrer leur discipline et O Senseï assure la partie finale de la démonstration. C'est à cette occasion que le format classique des démonstrations d'aïkido prend forme et à partir de ce moment, beaucoup d'autres enseignants d'aïkido se mettent à organiser leurs propres démonstrations dans tout le Japon. La première édition du All Japan Aikido Demonstration a lieu le 5 mai 1960 au Yamano Hall de Shinjuku et elle accueille près de 150 experts. Toutes ces initiatives font beaucoup pour la renommée de l'aïkido et elles permettent le retour de l'activité intensive au Hombu Dojo. À la fin des années 60, l'aïkido compte plus de 2000 ceintures noires.

Ueshiba Morihei en cours au ministère de la defense en 1957

Les shihan partent à l'étranger

Le premier maître à démontrer l'aïkido à l'étranger est Mochizuki MinoruMochizuki Minoru (望月 稔, 1907 - 2003) était un budoka 10e dan en aïkido, 9e dan en jujutsu, 8e dan en iaido, 8e dan en judo, 8e dan en kobudo, 5e dan en kendo, 5e dan en karaté et 5e dan en jojutsu. Mochizuki était l'un des élèves directs du fondateur du judo Kano Jigoro, du fondateur de l'aïkido Ueshiba Morihei et du fondateur du Karate Shotokan, Funakoshi Gichin. Il passe huit ans en Mongolie où il était un éducateur actif et un entrepreneur de projets visant à améliorer les communications et l'irrigation. Mochizuki est le premier à enseigner l'aïkido en Occident lorsqu'il séjourne en France de 1951 à 1953 en tant que professeur de judo.. C'est ensuite Abe TadashiAbe Tadashi (阿 部正, 1926 - 1984) a commencé l'aïkido à Osaka en 1942 et a continué à s'entraîner directement sous le fondateur de l'art à Iwama en tant qu'uchi deshi pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1952, après avoir obtenu son diplôme en droit de l'Université Waseda, il s'installe en France où il étudie le droit à la Sorbonne et enseigne l'aïkido en tant que représentant 6e dan de l'Aikikai Honbu. Il rentre au Japon au bout de sept ans et prend la tête du département des affaires internationales au Hombu Dojo. qui arrive en France en 1952 pour faire ses études à la Sorbonne, et qui en profite également pour enseigner l'aïkido. Kisshomaru encourage rapidement ses propres élèves à partir à l'étranger afin d'y établir l'aïkido. Toheï Koichi part pour Hawaï en 1961 en tant que premier shihan officiellement envoyé à l'étranger par l'Aïkikaï. Suivent ensuite Tada Hiroshi, Yamaguchi Seigo, Noro MasamichiNoro Masamichi (野呂 昌道, 1935 - 2013) était un enseignant d’aïkido et le fondateur de Kinomichi. En 1955, alors qu'il poursuivait des études universitaires, son oncle s'arrange pour qu'il soit présenté à Ueshiba Morihei, dont Noro deviendra le disciple. Il s'installe en France en 1961. Tamura Nobuyoshi, Yamada YoshimitsuYamada Yoshimitsu (山田 嘉光, 1938 - ) est un instructeur 8e dan d'aïkido. Originaire de Tokyo, il s'est intéresse à l'aïkido grâce au cousin de son père, Tadashi Abe, qui en est un instructeur renommé. Il intègre le Hombu Dojo comme uchi deshi en 1955 à l'âge de 17 ans. Son exposition aux occidentaux et sa capacité à parler anglais en ont fait un choix naturel pour enseigner aux soldats américains. Il s’installe aux États-Unis en 1964 et devient l'instructeur en chef au New York Aikikai et le président de la United States Aikido Federation., Asaï KatsuakiAsai Katsuaki (浅井 勝昭, 1942 - ) est un instructeur 8e dan d'aïkido. Asai a commencé à s'entraîner au Hombu Dojo à l'âge de 13 ans et continue pendant ses études à l'Université Meiji. Il est envoyé en Allemagne par Kisshomaru Ueshiba en 1965 pour enseigner l'aïkido. Il dirige actuellement une école à Düsseldorf., Chiba KazuoChiba Kazuo (千葉 和雄, 1940 - 2015) était un professeur 8e dan en aïkido. Né près de Tokyo, il pratique le judo et le karaté Shotokan. En 1958, il est admis comme uchi deshi au Hombu dojo d l'Aikikai et commence à enseigner en 1962. Il vivra au Royaume Uni et aux Etats Unis, ou il y développera considérablement l’aïkido. et beaucoup d'autres. On notera que c'est donc une majorité d'élèves principalement formés par Ueshiba Kisshomaru à Tokyo qui vont officiellement diffuser l'aïkido à l'étranger.

Ce n'est qu'à partir de 1963 que Kisshomaru commence lui-même à se déplacer. Il a 43 ans et c'est la première fois qu'il prend l'avion. Son premier voyage officiel le mène à Hawaii, puis Los Angeles et San Francisco au long d'un périple d'à peu près trois mois, une expérience à peine croyable pour cet ancien salaryman sans le sou. À partir de cette date et jusqu'à la fin de sa vie, il voyage régulièrement un peu partout dans le monde.

Un auteur prolifique

Kisshomaru est homme de lettre et de culture et son érudition sert de vecteur à l'expansion du message de l'aïkido. Il complète son travail sur le tatami par une œuvre éditoriale fournie. Kisshomaru est clairement la source la plus complète d'information à notre disposition au sujet des périodes pré- et post-Seconde Guerre mondiale et même si ses compétences d'historien et quelques parti-pris lui sont parfois reprochés, la lecture de son travail est indispensable pour mieux comprendre le développement de l'aïkido. Il publie son premier livre sobrement intitulé « Aïkido » en 1957, et il en écrit une vingtaine de plus tout au long de sa vie.

Livre "Aikido" ecrit par Kisshomaru en 1957

Première édition du livre « Aïkido » paru en 1957 dédicacée par Kisshomaru à « petit » [sic] Tamura Nobuyoshi (collection personnelle de l'auteur)

En 1959, l'Aïkikaï démarre la publication de l'« Aïkido Shinbun » [Journal de l'Aïkido] qui paraît encore aujourd'hui. Kisshomaru écrit une biographie de Ueshiba Moriheï en 1978 qui fait encore référence de nos jours malgré sa traduction très tardive, 30 ans après. Kisshomaru connaît plus que quiconque la philosophie de son père, mais il est également intéressé par la géopolitique et la science, il regrette d'ailleurs que ce qu'il considère être son faible niveau d'anglais ne lui permette de mieux communiquer avec l'étranger.

Livres de Kisshomaru en Japonais

Quelques exemplaires des ouvrages de Ueshiba Kisshomaru en Anglais et en Japonais (collection personnelle de l'auteur)

Construction du nouveau dojo

Devant l'engouement incroyable qui se manifeste pour l'aïkido, il est clair que l'espace de 80 tatami du Kobukan devient trop étroit et il est décidé en 1967 de construire un nouveau bâtiment pour le remplacer. La même année, Kisshomaru est nommé Président du conseil d'administration des Quartiers Généraux Mondiaux de l’Aïkido. Le vieux dojo en bois est détruit pour permettre la construction de la résidence de la famille Ueshiba. Le nouveau Hombu Dojo est un immeuble en béton de trois étages (une extension est ajoutée plus tard) qui ouvre ses portes le 2 janvier 1968 et comprend une superficie de pratique totale de plus de 200 tatami. La complétion de l'édifice gagne à Kisshomaru l'un des très rares témoignages de reconnaissance de la part de son père qui lui dit simplement « Tu as bien œuvré ». Ce bâtiment sert toujours de centre mondial de l'aïkido aujourd'hui. Pour en savoir plus, je vous invite à lire l'article que j'ai consacré à l'histoire du Hombu Dojo.

Alan Ruddock et Henry Kono

Alan Ruddock et Henry Kono devant le Kobukan. Derrière eux, les plans du futur bâtiment du Hombu Dojo de l'Aïkikaï

Décès de Ueshiba Moriheï

Quelques jours avant son décès, Ueshiba Moriheï appelle à son chevet ses principaux élèves dont Osawa Kisaburo et leur dit :

Faites en sorte que tout le monde reste ensemble et apportez tout votre soutien à Kisshomaru.

Il demande en privé à Kisshomaru si celui-ci compte continuer et lorsque ce dernier répond par l'affirmative, le vieil homme est apaisé. Ueshiba Moriheï décède le 26 avril 1969 et Kisshomaru lui succède au titre de Doshu au terme d'une réception tenue au Akasaka Prince Hotel de Tokyo le 8 mai 1970. A cette occasion, il donne le discours suivant :

Je suis profondément ému de voir qu'un grand nombre d'entre vous se sont rassemblés ici aujourd'hui malgré vos horaires chargés. Le 26 avril de l'année dernière, le fondateur de l'Aïkido est décédé et plus d'un an s'est déjà écoulé depuis. Pendant tout ce temps, l'Aïkido a continué à se développer avec une grande vigueur. C'est parce que pour la société actuelle, l'Aïkido est une nécessité, même si cela peut sembler présomptueux de ma part. À l'heure actuelle, le Japon connaît une croissance économique considérable, et ce dans de nombreux secteurs. Il y a longtemps, le Japon était la terre du raffinement à l'Est et on disait que c'était un pays de haute moralité. Après la guerre, cependant, on n’a plus beaucoup parlé de croissance spirituelle. C'est là que la pratique de l'Aïkido, aussi bien spirituellement que physiquement, devient vitale pour la société japonaise d'aujourd'hui. Je suis convaincu que c'est le rôle que nous devons jouer. En accomplissant cette mission, l'Aïkido ne fait qu'un avec le sentiment du défunt fondateur de se joindre aux peuples du monde pour créer une société vraiment grande, abondante et spirituelle. En gardant toujours ce sentiment à l'esprit, j'aimerais voir une croissance audacieuse, forte et profonde pour l'Aïkido. Avec votre coopération et votre soutien, je me suis résolument engagé à poursuivre le développement de l'Aïkido. Profitant de cette occasion, je vous ai parlé de mes pensées et de mes résolutions pour l'Aïkido. Avec votre aide dans cette mission, je demande que ce sentiment soit exaucé. Ma gratitude s’adresse à vous tous. Merci beaucoup.Ueshiba Kisshomaru - Discours d'inauguration en tant que Doshu de l'aïkido (8 mai 1970)

Globalement, Kisshomaru garde le monde de l'aïkido assez unifié, même si certains groupes finissent par se séparer, ce qui au sein des arts martiaux japonais est inévitable lorsqu'un patriarche décède. Moriheï est connu pour n'avoir jamais renvoyé personne et Kisshomaru procède de même. Cette politique est d'ailleurs toujours d'actualité sous la direction de son fils Moriteru et certaines organisations qui ont quitté le giron Aïkikaï ont été progressivement réintégrées plus tard.

Kisshomaru et Moriteru

Ueshiba Kisshomaru et son fils Ueshiba Moriteru

En avril 1970, Kisshomaru devient membre du conseil d'administration du Nippon Budokan, l'organisme qui chapeaute les gendai budo au Japon, afin de représenter l’aïkido.

Développement international

Le développement international de l'aïkido est tel que l'établissement d'une structure visant à gérer certains aspects de la pratique à l'étranger devient nécessaire. La Fédération Internationale d'Aïkido est établie en 1975 et Kisshomaru devient son premier président à vie. Le premier congrès international a lieu à Tokyo en 1976. En 1984, le nombre de pratiquants à travers le monde atteint le million.

La politique de Ueshiba Kisshomaru et de l'Aïkikaï

La principale difficulté pour Kisshomaru est de faire fonctionner ensemble un système traditionnel Japonais d'iemoto éminemment vertical et les systèmes occidentaux à fonctionnements horizontaux. Ceux-ci sont problématiques car, à ses yeux, la structure verticale de l'aïkido est une condition essentielle à la cohérence d'un art dépourvu de compétitions et de palmarès. Il est pourtant prêt à gérer ces différences dans le but d'internationaliser l'aïkido. Il définit donc sa mission en termes de continuation sur la voie tracée par le fondateur, mais au sein d'une structure qui soit adaptée à l'époque actuelle et qui ait pour but de faire entrer en harmonie l'Est et l'Ouest.

Le cas Toheï

Kisshomaru reconnaît que si la discipline continue à progresser, il est inévitable que des contradictions se mettent en place. Évidemment, malgré ce projet d'unification de l'aïkido, certaines cassures sont inévitables. L'une des plus retentissantes est la démission de Toheï Koichi du poste de directeur technique du Hombu Dojo. En plus de certains problèmes personnels entre les deux hommes, Kisshomaru pense que Toheï met trop l'accent sur le ki dans son curriculum alors que lui-même considère que le ki ne devrait pas être séparé de l'aïki. Si on met cette analyse en parallèle avec les dires de Toheï selon lesquels la seule chose qu'il ait apprise de Ueshiba Moriheï est le relâchement, on comprend mieux la différence irréconciliable de point de vue entre les deux hommes. Face au refus de Kisshomaru de modifier le curriculum, Toheï quitte l'Aïkikaï en 1974 avec pertes et fracas.

L'aïkido de Ueshiba Kisshomaru

Nous abordons ici une partie assez délicate de cette biographie. Beaucoup a été écrit à ce sujet et les avis sont généralement tranchés. Je vais essayer de m'en tenir aux faits et surtout, d'apporter des explications quant aux différents choix qui ont été faits.

On l'a vu, Ueshiba Kisshomaru et ses élèves sont très largement responsables de la diffusion de l'aïkido après la guerre. Peu d'élèves de O Senseï d'avant-guerre sont restés actifs et la majorité de ceux d'après-guerre sont en fait des élèves de Kisshomaru, Toheï, et Osawa plutôt que ceux de Moriheï. Après la guerre, O Senseï voyage énormément et quand il monte sur le tapis, c'est de façon non annoncée et surtout pour parler de sa philosophie. Par conséquent, c'est en grande partie la vision et l'interprétation que Kisshomaru a eu de l'art de son père qui se diffuse.

Malgré le fait que Kisshomaru fasse ce qu'il pense être le prolongement du travail de son père (avec la bénédiction de ce dernier), il faut reconnaître qu'outre les circonstances sociales et politiques qui diffèrent, les postulats de base du père et du fils ne sont pas les mêmes. Ueshiba Moriheï a enseigné (si tant est qu'il n'ait jamais vraiment enseigné) un art de guerre à une élite sociale et politique au sein d'une culture de guerre. Au moment où Kisshomaru reprend le flambeau, cette belligérance a plus ou moins disparu de l'esprit du fondateur (je ne développerai pas ici sur le sujet de la pensée militariste de Moriheï) et la capitulation fait que les Japonais rejettent à présent tout ce qui a trait à la politique expansionniste du pays, que ce soit ses traditions martiales ou même sa philosophie shinto. Dans ce contexte, Kisshomaru comprend que l'aïkido est pertinent à cause de son message d'harmonie universelle et il décide de le présenter en tant que tel.

Ueshiba Kisshomaru en démonstration au 3e Congrès International d’Aïkido à Paris

Le but de Kisshomaru est clairement de diffuser au plus grand nombre le message universaliste que Ueshiba Moriheï a développé après-guerre. Aux critiques qui lui opposent l'argument de la qualité devant la quantité, il répond que le potentiel positif de l'aïkido est tel qu'il demande que le message soit diffusé à grande échelle, et que tant que des gens auraient accès à l'instruction, il y en aurait toujours quelques-uns pour atteindre un niveau exceptionnel. À l'inverse, il craint que si l'art reste confidentiel, il finisse par s'éteindre comme beaucoup d'autres avant lui.

Il est également résolu à faire évoluer la pratique afin que celle-ci reste pertinente dans l'époque actuelle. Ceci est peut-être le sujet des plus grandes dissensions dans le monde de l'aïkido. Pourtant, critiquer Kisshomaru sur ce point est faire peu de cas du fait de Moriheï qui, en son temps, a fait exactement la même chose vis-à-vis de ce que son propre maître, Takeda Sokaku, lui avait appris. Il est aussi intéressant de noter que si l'on parle à certains pratiquants de daïto-ryu, on retrouve exactement le même type de critiques que celles faites contre Kisshomaru, à ceci près qu'elles sont formulées à l'encontre de Moriheï. Moriheï a de plus changé de pratique tout au long de sa vie, à tel point que certains de ses élèves d'avant-guerre, dont Mochizuki Minoru et Abe Tadashi, ne se sont plus reconnus dans l'aïkido du fondateur après-guerre.

Il ne faut pas non plus oublier que c'est aussi clairement grâce aux choix de Kisshomaru que la plupart d'entre nous pratique l'aïkido aujourd'hui, et le critiquer sur la base de sa communication de masse revient à nier notre propre légitimité à pratiquer cet art.

La technique de Ueshiba Kisshomaru

On entend parfois dire que Kisshomaru a été choisi comme doshu plus pour ses compétences administratives que pour ses capacités techniques, mais rien ne permet dire cela si on ne se base que sur les mots du fondateur. Il est vrai que Kisshomaru n'a pas été le premier choix de successeur pour Moriheï, mais il faut garder en tête que lorsque Moriheï cherche initialement un successeur, Kisshomaru est très jeune (11 ans à l'époque de Nakakura) et il ne pratique pas encore, ce qui forcément l'exclu de facto de la liste des candidats.

Lorsqu'on se pose la question de l'influence de Kisshomaru sur le curriculum de l'aïkido il faut comprendre que les techniques de Ueshiba Moriheï ne sont pas standardisées et que la plupart d'entre elles ne portent pas de nom. On sait que l'essentiel du curriculum technique vient du daïto-ryu et que Takeda Tokimune, le fils de Takeda Sokaku, a dû effectuer un gros travail de standardisation des techniques et de la nomenclature afin de pouvoir enseigner l'art de son père d'une façon cohérente à ses propres élèves. Ueshiba Kisshomaru et certains autres dont Abe Tadashi doivent faire de même.

Livres de Tadashi Abe

Extrait des ouvrages pédagogiques de Tadashi Abe et Jean Zin[/caption] Selon Okumura ShingenobushOkumura Shingenobu (奥村 繁信, 1922 - 2008), était un instructeur de 9e dan d'aïkido. Né à Hokkaido, il entre à l'université de Kenkoku en Mandchourie en 1938, où il commence à s'entraîner en aikibudo sous la direction de Tomiki Kenji. Il intègre le personnel enseignant de l'Aikikai Hombu Dojo au début des années 1950 et joue un rôle important dans le développement de l'aïkido d'après-guerre., un élève d'avant-guerre de Ueshiba Moriheï, les trois grandes contributions de Kisshomaru à l'aïkido sont l'organisation, la transmission, et la théorisation. Autre témoignage intéressant, le grand Shirata RinjiroShirata Rinjiro (白田 林二郎, 1912 - 1993) était un instructeur 9e dan d'aikido. Né dans la préfecture de Yamagata, il obtient le 2e dan en judo à l'âge de 17 ans. Il a rejoint le Kobukan Dojo comme uchi deshi en 1933. Il se rend plus tard à Osaka avec l'O-Sensei et y reste comme enseignant, en particulier auprès du groupe du Journal Asahi., un autre élève d'avant-guerre d'O Senseï et l'un de ceux que Moriheï respecte le plus dit de Kisshomaru qu'il a « amélioré les techniques ».

Un autre élément qui ne doit pas être négligé est le constat que Kisshomaru fait lui-même quand il dit :

[...] les personnes qui ont vu les démonstrations de mon père avant la guerre disaient souvent : « les techniques de Ueshiba Moriheï sont certainement l'œuvre d'un maître, mais elles sont très difficiles à reproduire et il est possible qu'elles ne puissent être effectuées que par Ueshiba Moriheï lui-même. »

Il est clair qu'en l'état, il est impossible de diffuser un tel art. En tant qu'enseignant, Kisshomaru comprend immédiatement que pour transmettre un savoir, il est important de le présenter d'une manière qui soit cohérente et assimilable, et c'est ce qu'il entreprend de faire.

Concernant la forme, jusqu'à 1942, et même durant une période considérable après cela, le père et le fils pratiquent rigoureusement le même art. Pourtant, il est clair que plus tard, Kisshomaru privilégie les techniques circulaires et il dit lui-même que le caractère « 丸 [maru] » dans son nom veut dire « cercle », et que c'est le symbole de ce qui fait pour lui l'essence d'une technique d'aïkido. Malgré sa compétence certaine pour les armes de l'aïkido, Kisshomaru choisi de ne pas les enseigner à Tokyo, conformément à la volonté de son père qui préfère que les débutants pratiquent le tai jutsu et qui considère que le dojo de Tokyo n'est pas approprié pour l'enseignement des armes.

L'esprit de l'aïkido

On a vu que Ueshiba Kisshomaru a clairement transformé l'aïkido, partant d'une discipline élitiste initialement réservée à la classe militaire pour donner une activité d'intérêt public. Résolument tourné vers l'avenir, il pense que l'âge d'or de l'aïkido se trouve dans son développement. D'un point de vue personnel, il exhibe un caractère humaniste et il écrit beaucoup à ce sujet. Il met en opposition les anciens budo qui opèrent en fonction de qui est fort et qui est faible et explique que son but est au-delà de cela ; il veut faire progresser l'humanité.

D'un autre côté, le travail des historiens de la discipline montre que Ueshiba Moriheï a été très proche des milieux d'extrême droite japonaise et ce, au moins jusqu'à la moitié de la guerre. La nature exacte de l'idéologie de Moriheï durant cette période est sujette à débat, mais il semble de plus en plus clair qu'il n'est pas un pacifiste et ne le devient jamais. Kisshomaru confirme ce point à plusieurs reprises et ajoute que l'aïkido reste un art martial et que par conséquent, il n'est pas un système pacifiste, même si le but en lui-même est d'établir la paixPour mieux comprendre cette distinction, je vous encourage à lire l'interview de Ueshiba Morihei que j'ai récemment annotée.. La maturation de l'aïkido vers quelque chose de non agressif prend donc un certain temps et il semble clair que les efforts et les écrits de Kisshomaru sont la prolongation de la réalisation (sur le tard) de Moriheï.

Kisshomaru et Moriteru

Ueshiba Kisshomaru et Ueshiba Moriteru

La religion de l'aïkido

Pour les raisons expliquées plus haut, bien qu'il soit très éduqué sur le sujet, Kisshomaru fait disparaître la plus grande partie de l'aspect religieux (shinto) de l'aïkido, en particulier le kotodama, principalement à cause de la récupération qui en a été faite par les ultranationalistes pendant la guerre, mais aussi probablement dans le but de donner à l'aïkido une dimension plus universelle et exportable. O Senseï lui-même explique qu'il n'est pas nécessaire de changer de religion pour comprendre l'aïkido. Contrairement à son père, Kisshomaru ne se considère pas comme un pont entre le ciel et la terre et il n'a par conséquent jamais recours aux rituels que Moriheï exécute souvent. Kisshomaru est un homme pragmatique et rationnel qui admet ne pas forcément croire en ce que son père croit, il va même jusqu'à citer le travail de grands scientifiques lorsqu'il essaie par exemple d'expliquer le concept Japonais de ki à la lumière des connaissances scientifiques. Il adopte également ce point de vue rationnel dans sa biographie de Ueshiba Moriheï où il démystifie un certain nombre d'histoires abracadabrantes qui circulent au sujet de son père. D'un point de vue moral, le travail de Kisshomaru est dans la droite ligne de la pensée d'O Senseï après-guerre. Il note en particulier l'importance de l'homophonie entre le 愛 [ai : amour] et le 合 [ai : unification, rassemblement] du nom de la discipline, et qui explique l'introduction de la notion d'amour dans le système de Ueshiba. Kisshomaru ne cache pas son intérêt la religion catholique et lui et son père reçoivent le 30 octobre 1968 le titre de Comte des mains de l'Archevêque de l'Eglise Catholique du Brésil pour leur travail à la création et la diffusion au message de l’aïkido. Plus tard, lors d'un voyage à Rome en 1994, Kisshomaru rencontrera le Pape Jean-Paul II.

Ueshiba Kisshomaru et Tada Hiroshi rencontrent le Pape Jean-Paul II en 1994

Fin de vie

Ueshiba Kisshomaru reçoit beaucoup de distinctions au Japon et à l'étranger, dont, le 29 mars 1987, la médaille Zui Hosho du gouvernement Japonais et qui distingue les individus ayant beaucoup œuvré pour l'intérêt public et l'éducation. Sa santé décline à partir de 1979 et il laisse la plupart des responsabilités domestiques et internationales à son fils, Moriteru. Il est admis à l'hôpital en décembre 1998 et décède le 4 janvier 1999 à l'âge de 77 ans des suites d'une insuffisance respiratoire. La cérémonie funéraire se tient le 7 janvier, suivie d'un service public au funérarium d'Aoyama le 17 janvier 1999. Il laisse derrière lui une population 1,2 million de pratiquants.

Buste de Kisshomaru

Plaque commémorative au Hombu Dojo

Épilogue

À mes débuts en aïkido, je dois dire que je n'ai pas entendu dire que du bien au sujet de Ueshiba Kisshomaru. On disait qu'il était loin d'avoir le talent de son père, qu'il n'était en fait qu'un administrateur, ou même qu'il avait dénaturé la discipline de son père. Pourtant, il est indéniable que la plupart des professeurs des gens qui m'ont dit cela étaient eux-mêmes les élèves de Kisshomaru plutôt que ceux de Moriheï. Ce n'est que plus tard en rencontrant moi-même des anciens élèves Kisshomaru, puis lorsque j'ai déménagé au Japon, que je me suis aperçu de l'immense respect que les pratiquants qui l'ont connu portaient à ce deuxième doshu de l'aïkido. Je pense que n'importe qui connaissant un peu l'histoire de l'aïkido et de sa diffusion ne peut qu'éprouver le même profond respect et une certaine gratitude envers Kisshomaru et son travail, et ce, quelles que soient les affiliations ou préférences techniques. J'espère que cet article contribue un peu à cela.

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À-Propos

Site officiel de Guillaume Erard, auteur, instructeur et vidéaste résident permanent au Japon - 5e Dan Aïkido du Hombu Dojo de l'Aïkikai de Tokyo / 5e Dan Kyoshi (professeur) de Daïto-ryu Aïki-jujutsu du Shikoku Hombu Dojo.