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L'article qui suit est construit autour de la période que je considère comme la plus intéressante dans le développement de l'Aikido au Royaume-Uni. Je vais donc décrire ici les événements marquants de la période commençant en 1955, avec l'arrivée de Abbe Kenshiro Sensei au Royaume-Uni, jusqu'au départ de Chiba Kazuo Kazuo Sensei pour San Diego, aux États-Unis, en 1981. Après cela, l'Aikido au Royaume-Uni s'est complètement fragmenté, chacun voulant créer sa propre organisation, ce qui provoqua à l'époque une grande vague d'auto-promotion de nombreux pratiquants à des rangs particulièrement (et ridiculement) non mérités. Personnellement, je trouve particulièrement triste ce genre d'attitude égocentrique et pleine d'illusion. Ces gens essaient constamment de récrire la vraie et glorieuse histoire de l'Aikido britannique afin de satisfaire leur ego et leurs propres objectifs. Une fois, je me suis même retrouvé obligé à me confronter avec le British Aikido Board (NDLR : affaire Jack Poole , à propos de laquelle on peut trouver de nombreux documents et explications en anglais sur internet), organisation qui fut jadis fort honorable et la seule reconnue par l'État (NDLR : le British Aikido Board gère entre autres l'attribution des qualifications indispensables d'enseignement et de premiers secours spécifiques à l'Aikido). La triste vérité est que cette organisation ne montre à présent plus aucun intérêt envers la véracité des faits historiques. Dans le cas cité plus haut, l'ancien président disait même la chose suivante en 2000 : « Au British Aikido Board, nous ne sommes en aucun cas les gardiens de l'histoire de l'Aikido au Royaume-Uni et par conséquent, nous n'avons aucun intérêt pour le sujet ». Abbe Kenshiro, lui, disait souvent : « peu importe ce que vous avancez, vous ne valez que ce que vous êtes, rien de plus ». Tellement vrai…

L'arrivée de Abbe Kenshiro Sensei (1915 - 1985)

Abbe Kenshiro est arrivé en Angleterre en 1955 suite à une invitation du London Judo Society. Il était 8e dan de Judo, après avoir été le plus jeune 5e dan dans l'histoire du Japon. Il fut également le plus jeune Champion du Japon de Judo, à l'âge de 18 ans, ainsi que le plus vieux, à l'âge de 33 ans ! Il était également haut gradé dans plusieurs arts martiaux : 6e dan de Karaté, 6e dan d'Aikido, 6e dan de Kendo, 6e dan de Jukendo. Il maniait aussi formidablement bien la lance, avec le yari et le naginata. Abe Sensei fut aussi instructeur de Jukendo dans l'armée japonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Il fit la toute première démonstration d'Aikido au Royaume-Uni en 1955, aux Championnats de Judo du London Judo Society au Royal Albert Hall. Enfin, il fut bien évidemment un élève direct de Moriheï Ueshiba, qui lui donna la permission d'enseigner l'Aikido au Royaume-Uni.

Mes débuts

J'ai quitté les études en 1951, à l'âge de 15 ans. J'étais pourtant déjà un cycliste de vitesse professionnel depuis mes 14 ans et j'étais même parvenu au rang de meneur d'équipe. À cette époque, je pensais que j'allais être coureur cycliste professionnel toute ma vie. Ceci dura jusqu'à 1956, date à laquelle je visitai pour la première fois le club de Judo local, The Abe School of Budo à Hullington, dans la périphérie de Londres. Pour être tout à fait honnête, je m'y étais rendu uniquement afin d'accompagner le frère cadet de ma petite amie de l'époque. Je fus immédiatement subjugué par le Judo et je m'inscrivis en même temps que lui... le pauvre garçon n'est resté là-bas qu'à peu près un mois !

C'est durant l'année 1957 que je vis le nouveau cours d'Aikido qui était donné par Ken Williams Sensei. Je ne sus que plus tard qu'il était en fait le tout premier disciple d'Aikido en Angleterre du légendaire maître de Budo Abbe Kenshiro Sensei, qui résidait en Angleterre depuis peu. Alors que j'étais assis à regarder le seul cours d'Aikido du pays, je fus très impressionné par cet art martial inhabituel, mais extrêmement efficace. C'était aussi la première fois que je voyais un enseignant porter le hakama. Je me souviens de la réaction des judoka quand je leur ai demandé des informations au sujet de l'Aikido : ils ont simplement haussé les épaules et me dirent n'en avoir jamais entendu parler ! Je décidai donc de m'inscrire à l'Aikido tout en continuant la pratique du Judo. Il y avait très peu d'élèves au cours, et la discipline y était extrême. J'avais été élevé dans la tradition victorienne par un père très strict et par conséquent, le régime draconien ne me rebuta pas - au contraire : je fus attiré par le défi. Haydn Foster s'était inscrit quelques mois avant moi, nous sommes toujours de bons amis aujourd'hui.

Un changement de carrière

Henry Ellis faisant de la course à vélo

Henry Ellis cycliste

Je me trouvais donc devant un choix à faire et je décidai finalement d'abandonner le cyclisme, ce qui changea totalement le cours de ma vie. Au bout de quelques mois, je décidai de laisser également tomber le Judo pour me dédier totalement à l'Aikido. Comme je l'ai dit précédemment, c'était le tout premier cours d'Aikido qui se tenait là, au désormais célèbre Hut Dojo, de son vrai nom The Abe School of Budo. Tous les plus grands noms du Budo voyageant en Angleterre s'arrêtaient systématiquement au Hut Dojo. Nous avons reçu la visite de personnalités telles que Otani Matsutaro et Otani Robin, Nakazono Masahiro, Abe Tadashi, Michigami Haku, Noro Masamichi, Kobayashi Hirokazu, Harada Mitsusuke, Tamura Nobuyoshi et Chiba Kazuo. J'eus la chance de pratiquer avec chacun de ces maîtres légendaires et les nombreuses anecdotes que j'ai, issues de ces expériences, pourraient tout à fait faire le sujet d'un prochain article. 

À cette époque, je m'entraînais cinq soirs par semaine et les dimanche matins. Je progressais rapidement et lorsque j'atteignis le 3e kyu, Ken Williams me demanda de devenir son assistant personnel. J'acceptai évidemment de tout cœur, mais à partir de ce moment-là, l'entraînement devint plus dur que jamais, avec 200 pompes sur le dos des mains au début de chaque cours. 
Ce style ancestral d'Aikido était extrêmement dur et on devait apprendre les ukemi le plus rapidement possible, ne serait-ce que pour survivre et éviter les blessures. Aujourd'hui, beaucoup de pratiquants ont un ukemi d'acrobate ou de gymnaste, utile surtout pour mettre en valeur leur professeur. Quand je vais animer un stage, je ne prends jamais un uke avec moi, je dis juste aux participants qu'ils peuvent y aller de façon belle ou hideuse, mais que de toute façon, ils vont dégager. Un élément fondamental de notre entraînement était l'inclusion de coups de pieds et poings de Karaté, et c'est toujours un aspect primordial de ce que je fais aujourd'hui. Durant l'entraînement, le pratiquant devait attaquer le centre en permanence, sous peine de punition. Si uke touchait tori (ce qui était très fréquent), c'était toujours de la faute de tori. Abbe Kenshiro enseignait souvent au Hut Dojo avec un shinai, et comme son anglais était très rudimentaire, il frappait souvent sur la partie du corps mal placée en disant : « Mon anglais nul, shinaï parle très bon anglais ». Dans ces conditions, on apprenait très rapidement à corriger nos défauts. En 1950, les techniques n'avaient pas de nom et Sensei disait toujours : « Cette technique nécessaire » ou même juste : « nécessaire ». Ce ne fut qu'à la venue de Nakazono Sensei que nous avons pu mettre un nom sur les techniques. Ça devait être bizarre pour les gens de l'extérieur d'entendre les enseignants d'Aikido dire nécessaire ceci, nécessaire cela... Cela semble bizarre aujourd'hui, mais à l'époque, nous baragouinions tous ce charabia sur le tapis : je me souviens même d'un débutant demandant à Derek Eastman Sensei s'il était Japonais. Une fois au pub après le cours, il fut surpris d'entendre que Derek avait en fait un fort accent londonien !

Les premiers pratiquants d'Aikido américains ?

Ken Williams

Ken Williams

À la fin des années 50, nous commencions à avoir de plus en plus d'étudiants américains, des soldats en poste à la base aérienne de West Drayton. Ils étaient de très chics types, mais quelques-uns étaient des vrais durs à cuire, qui trouvaient difficile de nous croire sur parole au sujet de l'efficacité des techniques avec beaucoup de : « et si je fais ça ? ». Dès lors, monsieur Williams disait : « Monsieur Ellis, nécessaire montrer monsieur Smiff Aikido pour de vrai ». Le parking du Hut (NDLR : le dojo était en fait un hangar appartenant à un pub nommé le Hut) devenait donc le terrain d'essai des techniques avant le retour sur le tapis pour la suite du cours. 



À cette époque, il ne nous était pas nécessaire d'employer beaucoup de terminologie japonaise, ce qui a l'air d'être très à la mode aujourd'hui. Je me rappelle lorsque j'étais l'assistant de Chiba Sensei, une fois où il visitait un dojo au nord de l'Angleterre, dans lequel les étudiants parlaient beaucoup japonais, il se tourna vers moi et dit : « Monsieur Ellis, je n'ai aucune idée de ce qu'ils racontent »... Je veux en fait vous faire comprendre que nous avons déjà du mal à nous comprendre entre nous au Royaume-Uni à cause de tous les accents, alors rajoutez du charabia japonais par-dessus et vous obtenez quelque chose de très goûteux. Je me souviens d'une visite que je faisais dans un grand dojo texan : quand les élèves s'alignèrent devant moi, ils entreprirent de réciter un long discours de bienvenue en japonais... auquel j'ai dû comprendre à peu près deux mots.

Les huit premières ceintures noires du Royaume-Uni

Le Hut Dojo

Le "Hut Dojo"

Le premier groupe d'étudiants au Hut Dojo était totalement dédié à son art et s'entraînait extrêmement dur. Au début des années 60, il y avait en tout 8 ceintures noires, les seules du pays, et toutes dans le même dojo. Nous avions l'habitude de fermer les portes du dojo à clé le dimanche matin, juste pour la pratique des ceintures noires et des élèves spéciaux. C'était le moment où les techniques étaient testées pour de vrai dans des conditions de combat réel. Le sang était souvent versé, mais il n'y avait jamais aucune rancœur après coup : nous allions tous au pub voisin pour boire quelques pintes de bière et compter nos bosses. Ces huit pratiquants reçurent leur diplôme de ceinture noire signé de la main même de Moriheï Ueshiba.

Ki Aikido

Koichi Tohei

Koichi Tohei

Dans ces années-là, le mot Ki n'était que très rarement mentionné. Je me souviens avoir demandé à Abbe Kenshiro ce qu'était le Ki, étant donné qu'il l'avait mentionné une fois ou deux auparavant. Il me répondit simplement qu'il enseignait le Ki au travers des techniques, que nous ne devions pas nous en soucier et qu'il nous expliquerait quand nous serions prêts. Je trouve amusant le nombre d'écoles qui abordent du Ki dès la première leçon...

Je trouve que l'Aikido pratiqué dans les écoles de Ki Aikido est très mauvais et si c'est ce que j'avais vu il y a cinquante ans, je n'aurais jamais abandonné mon vélo. L'Aikido que j'ai appris à l'époque était un vrai art martial et cela m'attriste de voir comment les gens l'ont changé en danse ou bien même, dans certains cas, en quelque chose de presque religieux. Maintenant, on peut même voir des gens qui pratiquent avec une musique d'ambiance ! Chiba Kazuo Sensei nous expliquait souvent que O Sensei a décidé à un moment donné de rendre son art accessible à des personnes âgées ou handicapées qui, par nature, n'étaient pas des combattants. À présent, ces gens-là disent : « mon Aikido est authentique ». J'espère juste que si ces gens ne sont un jour attaqués dans la rue, ce sera par quelqu'un de leur dojo, car sinon, « leur Aikido » ne leur servira à rien.

Henry Ellis apprend une inestimable leçon

Le plus petit des ceintures noires était un homme du nom d'Éric Dollimore. Un dimanche matin, alors qu'il quittait le tapis, je décidai de le défier, « d'essayer pour de vrai ». Il me répondit qu'il avait rendez-vous avec sa petite amie pour le déjeuner et qu'il était déjà en retard. Je pris ça pour une lamentable excuse et tournai les talons, un sourire aux lèvres. J'entendis alors une voix derrière moi m'interpeller et dire : « OK Henry, mais vite fait alors ! ». Je me dis alors : « ça sera encore plus rapide que tu ne le crois, mon petit père... ». Éric revint du vestiaire après avoir enlevé son hakama et monta sur le tapis pendant que le reste des yudansha s'étaient arrêtés pour regarder ce qui allait se passer. Nous nous fîmes face et je lançai un coup de poing de toutes mes forces vers son visage. Alors que je frappai, il se retrouva en dessous de moi et me souleva très haut puis me lança contre le mur du bureau à 2 mètres du tatami. À ma surprise, je ne me suis pas écrasé pas contre le mur, je suis passé complètement au travers ! En me relevant au milieu des gravats et de la poussière, je vis Ken Williams Sensei assis à son bureau. Il me regarda et gronda : « Ellis ! Utilise la foutue porte la prochaine fois ! ». Comme si ce n'était pas assez humiliant, j'ai dû réparer le mur à mes propres frais pendant que les autres yudansha étaient à l'entraînement puis au pub. 

Abasourdi

Aikidokas au pub
Une bière bien fraiche après l'entrainement

Un des plus gros accidents que nous avons eu fut dû à un jeune homme qui avait perdu une jambe dans un accident de moto. Il portait une jambe de bois (qui, à l'époque, étaient massives et robustes). Alors que quelqu'un venait de le projeter, un cri retentit dans le dojo et je vis qu'il avait touché un autre élève à la tête avec sa jambe de bois. Nous pensions vraiment que le type était mort, mais il fut conduit à l'hôpital et sortit le lendemain. À son retour au dojo, il demanda ce qui lui était arrivé et nous lui avons expliqué qu'il avait été frappé par une jambe de bois. Ce à quoi il répondit : « nom de Dieu, ça m'a plutôt fait l'effet d'un tronc d'arbre ! ». Après cet incident, le type avec la jambe de bois eut tout l'espace qu'il voulait : nous prenions soin de rester hors de portée de sa redoutable prothèse !

Pour de vrai 

Quelquefois, nous allions dans la forêt voisine et nous nous séparions en deux groupes, l'un mené par Ken Williams et l'autre par son frère David. Un groupe se cachait pour prendre le deuxième au piège. Les assaillants sortaient alors des buissons ou descendaient des arbres pour en découdre en combat réel. Après cela, nous finissions au pub voisin pour compter nos blessures et nos bleus. Ça me semble fou aujourd'hui, mais à l'époque, j'adorais ça ! Nous travaillions tellement dur au dojo que ceci et l'entraînement du dimanche matin étaient de bons moyens pour relâcher la pression. Derek Eastman arriva pour la première fois au dojo pendant l'une de ces séances, accompagné d'un ami. J'étais alors au centre du tapis, les yeux bandés alors que quatre élèves m'attaquaient avec des bokken et shinaï. L'ami de Derek lui dit : « laisse tomber, moi je me tire ! », mais Derek décida d'essayer. Cet essai dure à présent depuis presque 50 ans.

Un défi très sérieux

À la fin d'une session, alors que nous sirotions une bière bien méritée, David Williams me dit : « Ellis, tu penses pouvoir me battre n'est-ce pas ? ». Je répondis : « non Sensei, je n'y ai jamais songé », mais il continua ainsi pendant un moment. Finalement, je dis : « Sensei, vraiment, cette idée ne m'a jamais effleuré, mais il semble que cela vous turlupine plus que moi ». Ceci le mit très en colère et il me défia de le rejoindre sur le parking. David Williams était un homme plutôt vicieux et il était instructeur de Karaté, d'Aikido et de Judo. Alors que les élèves et autres clients du bar nous rejoignaient, je pensai que ça allait être un défi très difficile. Il prit plusieurs postures, cherchant une ouverture, mais je restai aussi détendu que possible, faisant de petits mouvements afin d'éviter ses attaques. Finalement, je fis une attaque très directe qui porta vers sa tête et le fit tomber au sol. Alors que je l'immobilisai, je lui demandai : « Sensei, cela suffit-il ? » et il répondit que oui. Alors que je le relâchai, il me frappa au nez et le cassa, me laissant dans une mare de sang. Ce jour-là, il perdit beaucoup du respect des autres pratiquants du Hut Dojo et le quittèrent peu après. 

Derek Eastman Sensei

À la fin de 1958, un jeune étudiant de 16 ans s'inscrit à la section Aikido. Il apparut très vite qu'il était très doué pour les ukemi et l'Aikido, alors après quelques mois je le pris pour en faire mon assistant. Son travail consistait entre autres à venir en avance le dimanche matin pour préparer le dojo, et enlever la glace des tapis en hiver. La seule source de chaleur venait de trois poêles à paraffine dans les vestiaires, là où les étudiants avaient l'habitude d'étendre leurs keikogi sur les poutres du plafond. Un dimanche, alors que Derek était en train de balayer le tapis pour se débarrasser du gel sur les tapis, je décidai d'allumer les trois radiateurs. Je ne savais pas qu'il fallait les nettoyer avant et le dojo s'emplit aussitôt d'une fumée noire, comme si l'endroit avait pris feu. Derek prit très vite l'affaire en charge et quand la fumée eut disparu, nous vîmes que les keikogi étaient à présent couverts de suie noire. Monsieur Williams arriva peu après et entra dans une colère noire, avant de demander à qui était la faute. Je fis un signe de tête en direction de Derek et celui-ci prit tout sur lui comme tout bon assistant se doit de faire. Tous les yudansha dirent qu'ils allaient lui faire sa fête et qu'ils voulaient de nouveaux keikogi. Il s'en souvient toujours. Même aujourd'hui, la vie est dure pour les assistants...

Chut ! Ne mentionne pas les hémorroïdes...

Quand Derek Eastman devint mon assistant en 1959, je l'autorisai à prendre en charge l'échauffement et les exercices de routine. L'un de ces exercices était des sauts de lapin autour du tapis. Souvenez-vous que Derek n'avait que seize ans à l'époque. Une fois, un élève plus âgé lui murmura : « Derek, je ne peux pas faire les sauts de lapin, ils me font trop mal ». Derek s'exclama tout haut : « vraiment ? Mais pourquoi te font-ils si mal ? ». L'élève lui murmura à l'oreille qu'il avait des hémorroïdes. Sur ce, Derek le dispensa de sauts. Le jour suivant, il dit : « allez, sauts de lapin et si vous avez des hémorroïdes, restez au bord du tapis ». À la surprise de Derek, tout le monde fit alors l'exercice, même l'élève excusé de la veille. Derek demanda alors tout haut pourquoi il faisait l'exercice alors qu'il en était dispensé. Les élèves adultes répondirent en chœur que personne ne voudrait avouer avoir des hémorroïdes. On lui expliqua plus tard ce qu'étaient exactement les hémorroïdes.

Joyeux Noël, maître Harada !

J'ai rencontré Harada Sensei lorsqu'il fut invité par Abbe Kenshiro Sensei. Harada Sensei enseigna d'abord au Hut Dojo et je décidai de suivre ses cours très rapidement, j'étais deuxième dan d'Aikido. Harada s'intéressa beaucoup à la forme que l'Aikido donnait à mes mouvements de karaté. Il me demanda donc de lui enseigner l'Aikido et on peut clairement voir cet enseignement transpirer dans son Shotokai actuel. Nous nous enseignions donc mutuellement, car il était seulement de 5 ans mon aîné et pour un Japonais, il était très facile d'accès bien que très strict sur le tapis. La dernière fois que je l'ai vu, c'était lors du 40e anniversaire de Chiba Sensei au Royaume-Uni.

Henry Ellis et Derek Eastman avec Harada Sensei

Henry Ellis et Derek Eastman avec Harada Sensei

Pendant l'hiver 1963, Noro Sensei était en visite au dojo. Il m'avait fait des remarques au sujet des jolies filles qui m'accompagnaient souvent au dojo avant que nous sortions en ville. Alors que nous préparions ensemble notre fête de Noël, maître Noro me dit : « Monsieur Ellis, vous avez bien jolies amies, nécessaire vous trouver jolies filles pour Harada Sensei pour la fête demain ». Je lui répondis : « Mais Sensei, il est un peu trop tard pour organiser quelque chose dans ce genre ». Il répondit juste : « Donnez-lui juste votre amie ». Je téléphonai donc rapidement à ma petite amie pour lui demander d'amener une de ses copines, mais elle me répondit que tout le monde avait déjà quelque chose de prévu. Je lui rétorquai que si elle ne trouvait personne, il vaudrait mieux qu'elle reste chez elle, ce qui la mit très en colère. Cependant, elle me rappela plus tard pour me dire qu'elle avait trouvé quelqu'un. Le lendemain soir, alors que nous entrions dans le hall avec les autres yudansha, Noro Sensei me demanda où était mon amie pour Harada. Je demandai alors à ma petite amie et elle désigna une femme de l'autre côté de la salle, assise courbée avec ses coudes sur ses genoux, comme si elle était bossue. On me fit remarquer qu'il devait s'agir de Quasimodo en haillons. Je regardai plus bas et découvris avec horreur que ses jambes portaient plus de bandages qu'une momie ! Je regardai ensuite en direction de maître Noro, qui avait l'air aussi choqué que moi et il dit : « Monsieur Ellis, si Harada voit cette femme, il va vous tuer sur le champ, et je l'aiderai sûrement à le faire ! ». En colère, je me retournai vers ma petite amie et lui demandai : « où est-ce que tu l'as dénichée, celle-là ? ». Elle me répondit qu'en désespoir de cause, elle avait invité la femme de ménage, qui avait répondu qu'elle enverrait une amie. Harada Sensei, qui remarqua que l'on parlait de lui, s'approcha et nous demanda ce qui se passait. Je dis alors à Derek d'aller s'asseoir avec elle et j'expliquai à Harada Sensei que Derek avait un faible pour les laiderons. Ce pauvre Derek dut passer toute la soirée avec elle...

Noro et Asai Sensei en stage au Hut Dojo dans les années 60

L'Aikido Tomiki

Senta Yamada
Senta Yamada

Ce style d'Aikido fut introduit au Royaume-Uni par Senta Yamada Sensei au début des années soixante. Il était un célèbre et respecté 6e dan de Judo et s'entendait bien avec Abbe Kenshiro. Nous apprîmes qu'une nouvelle école d'Aikido s'était ouverte au nord de Londres. Il fut décidé que Ken Williams et ses 8 yudansha iraient y faire une visite. Notre visite ne fut pas annoncée et nous ne reçûmes pas un accueil très chaleureux. Lorsque Williams demanda si nous pouvions nous entraîner avec eux, il se vit répondre par un « non » emphatique. Il demanda pourquoi et l'instructeur lui répondit que nous portions des hakama et que eux non. Williams suggéra que nous pouvions les enlever sans problème. Ensuite, on nous dit que cela ne pouvait se faire puisque nous étions d'une organisation différente. À mon tour je rétorquai que les organisations n'étaient valables que sur papier et que l'Aikido était l'Aikido. Il n'y eut pas moyen que nous prenions part à ce cours, mais si nous avions quitté les lieux sur le champ, Abbe Sensei aurait été très mécontent alors nous restâmes afin d'assister à quelques minutes du cours et surtout voir pourquoi ils ne nous permettaient pas de les joindre.

Tomiki Kenji
Kenji Tomiki

Nous allâmes finalement au pub au bout de la rue pour quelques bières et quelque temps après, nous eûmes la surprise de voir débarquer les membres de l'école Tomiki. Les étudiants vinrent nous voir pour nous parler et furent assez sympathiques. Un grand gaillard se présenta comme 1er kyu et s'excusa du fait que nous ne fîmes pas accepté sur le tapis. Nous parlâmes de nos différences en particulier sur Nikkyo. Il essaya d'appliquer cette technique sur moi et rien ne se passa ! Je le fis ensuite sur lui et il cria en tombant. Je n'avais pas voulu lui faire mal, mais je crus qu'il était bien plus fort que cela. Il dit que ma technique était incroyable et m'emmena vers son professeur qui était en conversation avec Williams Sensei. Le 1er kyu insista pour que son professeur me fît Nikkyo. Il essaya, sans succès lui aussi. Il dit à son élève que je raidissais trop mon bras et que s'il appliquait vraiment la technique, il me le casserait. Je lui demandai donc de me casser le bras ; il ne fut pas plus efficace qu'avant... Alors qu'il essayait de me casser le bras, je descendis ma pinte d'une seule traite. J'admets que je fis la une démonstration d'arrogance, mais on était comme ça à l'époque.

L'année suivante, alors que je faisais une démonstration, je fus surpris de constater que le même groupe Tomiki avait été également invité. Lors de ma démonstration, j'avais utilisé un vrai couteau et eux, de malheureux couteaux en plastique. Alors que uke attaquait, je comptais le nombre de fois où Tori avait été poignardé par le couteau ridicule. Finalement, il réussit à désarmer uke et se déclara comme le vainqueur. Lorsque Tori quitta le tapis, je lui demandai « c'était quoi ça ? ». Il me dit que le but était de désarmer l'attaquant et je répondis : « Tu ne peux pas désarmer un type qui t'a poignardé 8 fois parce que tu es mort ».

Abe Tadashi Sensei

Abe Tadashi
Abe Tadashi

En 1959, Abe Tadashi Sensei vint de France afin de participer à un événement sur invitation de Abbe Kenshiro Sensei. Il avait une réputation très intimidante et nous avons rapidement découvert qu'elle était bien méritée. Il avait été entraîné dans l'armée japonaise comme pilote de sous-marin suicide : Chiba Sensei nous a dit un jour qu'Abe Sensei n'avait jamais accepté le fait que la guerre se soit terminée avant qu'il n'ait eu la possibilité de mourir pour son pays et pour l'empereur. Lors de sa dernière visite à l'Aikikai en 1967, Abe Tadashi demanda l'attention de tous ceux présents. Il prit ses diplômes, s'excusa auprès des femmes présentes et dit : « Ceci n'est pas de l'Aikido, cet Aikido n'est que pour les femmes ». Il jeta ensuite ses diplômes sur le sol et sortit pour ne plus jamais revenir. Abe Sensei portait toujours un couteau sur lui et généralement, il n'avait pas besoin de chercher les ennuis puisque ceux-ci avaient tendance à le trouver les premiers.

Le premier stage d'Aikido au Royaume-Uni

Des démonstrations d'Aikido étaient à présent demandées pour la plupart des événements de Judo. Le terme d'Aikido commençait à être connu. Les clubs de Judo nous invitaient à donner des cours dans tout le pays. Le tout premier stage d'Aikido se déroula au club de Judo de Devises dans le Wiltshire qui était sous la direction de Graham Burt. Sensei Williams possédait à l'époque une moto et un side-car dans lequel j'ai dû voyager pour l'occasion : j'ai juré par la suite de ne plus jamais monter dans ce foutu cercueil ambulant. L'Aikido doit beaucoup à l'aide apportée par les clubs de Judo et leurs enseignants, en particulier parce que ceux-ci nous autorisaient à utiliser une partie de leurs tatamis pour nos cours. J'ajouterai tout de même que bien que les judoka aient été une aide inestimable pour la promotion de l'Aikido, ils pouvaient parfois s'avérer être des élèves difficiles, car ils testaient nos compétences à n'importe quelle opportunité. Si nous n'avions pas été forts et directs, ils ne nous auraient pas respectés.

Abbe Kenshiro et le British Judo Council

Abbe Kenshiro était à présent très mécontent de la situation avec le British Judo Council. Il sentait que plusieurs judoka gradés ne le respectaient pas, si bien qu'un jour il aligna 31 des judokas les plus avancés sur le tapis et les passa en revue individuellement en leur disant avec quelle technique il les vaincrait et de quel côté : c'est exactement ce qu'il fit juste après. Plus tard, il quitta définitivement le British Judo Council.

Tomio Otani
Tomio Otani

Abbe Sensei était en contact étroit avec Matsutaro Otani et son organisation. Ils s'associèrent pour créer le British Judo Council , le British Aikido Council et le British Kendo Council. Abbe Sensei vivait dans la grande propriété de la famille Otani à Acton, près de Londres. J'allais souvent là-bas pour passer le chercher. Quelle que soit la saison, sa fenêtre était toujours ouverte et il y avait souvent des oiseaux de différentes espèces sur le bord de sa fenêtre ou même dans la chambre. Ils ne faisaient pas du tout attention à moi lorsque je rentrais dans la pièce, mais si Sensei quittait la salle, ils s'envolaient immédiatement. 
Un jour où je lui rendais visite, je fus extrêmement déçu de le voir assis devant la télévision à regarder un match des World Cricket Series. Je déteste le cricket et j'étais déçu de le voir regarder un jeu aussi stupide. Comme il était plutôt calme, je lui demandai : « Sensei, vous aimez le cricket ? ». Il me répondit sèchement : « Non ! Jeu stupide ! ». Je fis un pas en arrière et demandai : « alors pourquoi regardez-vous ? ». Il répondit quelque chose de très profond auquel je n'avais jamais pensé jusque-là : « Ils appellent ça séries mondiales, ça pas monde, ça pays colonisés par les Anglais, jeu stupide », puis il éteignit immédiatement la télévision et n'en parla plus jamais.

Stage d'été

Stage d'été à Chigwell (1963) - Au sol: Tomio Otani

Le British Judo Council et ses organisations voisines organisèrent un stage d'été au centre sportif de Grange Farm à Chigwell, dans l'Essex. Les stages de ce genre regroupaient tous les arts martiaux pendant une semaine d'entraînement. Des pratiquants de toute l'Angleterre faisaient le déplacement. Ces événements étaient très importants pour promouvoir l'Aikido et souvent, les professeurs d'autres arts martiaux finissaient par inviter les enseignants d'Aikido dans leurs propres dojos. Pendant les stages d'été, les pratiquants avaient l'occasion de s'essayer aux Judo, Kendo, Karaté et Aikido. On se faisait des amis dans toutes les disciplines et je suis encore en contact avec certains d'entre eux aujourd'hui. Lorsque je pris part à ce premier stage d'été, nous n'étions que trois du Hut Dojo : Éric Dollimore, Haydn Foster et moi-même. L'Aikido fut pour ainsi dire totalement ignoré au cours de cette première semaine, puisque les autres arts martiaux avaient la priorité pour l'usage du tatami. Le seul enseignant d'Aikido là-bas était Abbe Sensei et il était très occupé avec les cours de Judo qui représentaient le plus gros groupe. Heureusement, le temps fut clément et nous parvînmes à nous entraîner dans le champ voisin toute la semaine. Le mot Aikido se diffusa petit à petit durant ces stages, jusqu'à ce que l'Aikido devienne l'un des plus gros groupes.

Les stages d'été changèrent radicalement grâce à la venue de Nakazono Sensei. Abbe Sensei nous avait demandé d'être forts et ne jamais se laisser faire sauf si la technique était totalement appliquée, car faire autrement serait vu comme un manque de respect envers Nakazono Sensei. Celui-ci eut de grandes difficultés à nous enseigner et il eut besoin d'utiliser toute sa puissance pour nous vaincre, causant beaucoup de blessures. Il ne comprenait pas pourquoi nous étions si résistants malgré le fait qu'il soit là pour nous aider. Par la suite, Abbe Sensei lui expliqua pourquoi nous nous comportions de la sorte et il comprit. Il nous expliqua ensuite la vraie étude de l'Aikido et nous avons énormément appris de lui en cette occasion. Nakazono Sensei faisait en sorte que tous les yudansha passent 10 heures par jour sur le tapis. À cette époque, les pubs en Angleterre fermaient à 22h30 et nous finissions les cours vers 22 heures. Un soir, Ken Williams, notre entraîneur national, me dit de demander à Sensei la permission de quitter le tapis à 21h30 afin de pouvoir aller au pub pour au moins une ou deux bières. J'allai à reculons voir Sensei (lui-même ne buvait jamais) pour lui faire ma requête et il entra dans une colère noire en disant : « Je voyage des kilomètres pour vous enseigner l'Aikido et tout ce que vous voulez, c'est aller au pub ! ». Je me sentis comme s'il m'avait asséné un coup de bokken entre les deux yeux et pris la réponse comme un non catégorique.

Prends ton hakama, on s'en va

Ken Williams Sensei suggéra que moi et Derek Eastman prenions une année sabbatique pour voyager au travers du Royaume-Uni et diffuser l'Aikido à une audience plus large. Je demandai à Williams Sensei où nous devions aller et il me regarda comme si j'étais stupide, puis me répondit : « là où il n'y a pas d'Aikido, évidemment ! ». C'était un sacré défi et après bien des discussions, nous avons accepté d'y aller. En 1963, je possédais une Austin mini et nous sommes partis sans aucun plan ni idée d'un itinéraire à suivre. Nous sommes donc partis vers le nord pour un voyage qui allait durer 12 mois. Nous connaissions quelques dojos à visiter, mais souvent nous débarquions tout simplement sans prévenir dans un endroit inconnu. Certains nous accueillirent, d'autres ne montrèrent aucun intérêt et bien sûr personne ne pouvait nous payer pour enseigner. À nous deux, nous totalisions la somme astronomique de 20 livres : les temps étaient très durs à l'époque.

Les jours de chance, nous obtenions un repas ou un toit pour la nuit chez un enseignant ou un étudiant. L'argent nous manqua très rapidement et nous avons dû travailler quelques jours par-ci par-là pour pouvoir continuer. Lorsque nous arrivions dans une ville, nous essayions de draguer les filles du coin, car elles nous emmenaient parfois chez elles pour un repas et, si nous étions chanceux, une nuit sur le canapé. Nous draguions également les mères de ces filles, car elles aimaient tout autant notre accent londonien. Nous sommes devenus très doués à cet exercice et cela devint rapidement un atout majeur pour notre périple. Cela dit, c'étaient des temps difficiles et nous avons aussi passé d'innombrables nuits dans la voiture, ce qui était extrêmement déplaisant, en particulier dans le froid mordant du nord de l'Angleterre. Nous avons essayé beaucoup de métiers différents, allant d'ouvrier à laboureur en passant par photographe sur la côte et même... assistants croque-morts ! Nous allions chercher les corps à la morgue et les emmenions dans la chapelle. Je me souviens d'une fois où j'ai été pris en flagrant délit dans cette chapelle avec la fille du directeur... Une autre fois, il nous surprit, moi et Derek, alors que nous avions placé un cercueil contenant une vieille dame sur le toit de la Mini afin de poser pour une photo. Ce fut la fin de ce boulot-là... Nous avons même travaillé sur une ancienne voie ferrée appelée la Railway of Death (NDLR : la voie ferrée de la mort), sur laquelle nous ne sommes pas restés longtemps...

Dans une région, nous avons été présentés au président d'une université et il nous autorisa à faire une démonstration d'Aikido. C'est à ce moment que l'Aikido commença à être accepté dans le cursus d'éducation au Royaume-Uni. Ce fut bien sûr une avancée significative pour la promotion de l'Aikido. Les premières leçons d'Aikido à prendre place au sein du système éducatif anglais furent des cours bondés, dont les élèves n'étaient que des femmes. Quelques-unes de ces élèves étaient des institutrices, et comme Derek Eastman n'avait que 17 ans elles le prirent très vite pris en sympathie à cause du traitement sans ménagement que je lui avais fait subir durant l'entraînement. Après le cours, nous avions l'habitude de nous rendre à la cafétéria de la fac pour un rafraîchissement. Je me retrouvais alors totalement isolé tandis que Derek catalysait toute l'attention, assis là au milieu de ces jeunes femmes qui ne manquaient pas de lui donner moult gâteaux et pâtisseries alors qu'à moi on n'offrait jamais rien. Ceci dura plusieurs semaines jusque ce que j'oblige Derek à me dire la vérité. Il me dit que toutes les institutrices racontaient que j'étais méchant et vicieux, car je le projetais violemment pendant les cours. C'est pour cette raison qu'elles ne m'aimaient pas beaucoup. Derek admit qu'il avait ajouté à cela que j'étais bien pire au Hut Dojo où je l'obligeais, comme un esclave, à procéder à toutes les tâches ingrates. Je hurlai : « Derek ! Pourquoi as-tu raconté toutes ces sornettes ? » et il répondit juste : « Maître, regardez qui a eu toute la sympathie et les gâteaux ».

Henry Ellis et Derek Eastman officiant comme croque-morts
Ellis et Eastman croque-morts

Dans un autre endroit, le père de l'un des étudiants faisait partie des travailleurs qui construisaient la M1 (NDLR : la toute première autoroute du Royaume-Uni) et, en creusant, était tombé sur une amphore pleine d'anciennes pièces romaines. L'élève m'en avait donné une bonne poignée. Je trouvai rapidement un usage pour celles-ci, car lorsque je rencontrais une jeune fille, je lui disais que cette pièce avait été dans ma famille depuis des générations, mais que je voulais lui en faire cadeau. Cela me rapportait souvent un lit et de la nourriture pour quelques nuits.

Masahiro Matsutaro Nakazono Sensei

Au début des années 60, Abbe Kenshiro Sensei invita Nakazono Sensei à venir en visite au Hut Dojo. Cette fois-là, il arriva accompagné de Pierre Chassang Sensei. Par la suite, il fit de nombreuses visites au Royaume-Uni. Aujourd'hui encore, il est l'un des enseignants les plus respectés des yudansha de cette époque. Je me rappelle avoir été sur scène avec lui lors d'une démonstration au Royal Albert Hall lors des championnats nationaux du British Judo Council en 1963. Cet événement est encore aujourd'hui, à mon avis, la plus grande réussite en termes de promotion des arts martiaux en Angleterre. Une incroyable congrégation de grands maîtres prit part à l'évènement comme Abbe Kenshiro, Matsutaro Otani, Nakazono Masahiro, Haku Michigami, Harada Mitsusuke et Noro Masamichi. Je me rappelle encore très bien de l'exaltation d'être dans ces lieux mythiques, avec toutes ces légendes vivantes, et j'en ai encore la chair de poule lorsque j'y repense.

Une visite par le représentant de l'Aikikai, Hirokazu Kobayashi Sensei

Nakazono Masahiro
Nakazono Masahiro

Un jour de 1965, Nakazono Sensei vint au Hut Dojo accompagné d'un visiteur inattendu : l'impressionnant Kobayashi Sensei, qui avait été envoyé par le Doshu Ueshiba Kisshomaru afin de faire un rapport pour l'Aikikai sur les progrès et le développement de l'Aikido en Europe. Il s'assit sur le tatami et observa d'un regard perçant toutes les ceintures noires, sans jamais ouvrir la bouche ni même seulement sourire. Nakazono Sensei observait tout cela de loin. Comme je l'ai dit précédemment, nous ne connaissions qu'une façon d'attaquer, c'est-à-dire à pleine puissance et en direction du centre. Kobayashi Sensei se leva soudain et rassembla tous les gradés puis, désignant l'un d'eux, lui tendit un bokken et lui ordonna d'attaquer « shomen »... L'élève s'exécuta et, sous nos yeux horrifiés, frappa Kobayashi Sensei en plein sur le crâne ! Celui-ci ne cilla pas, là ou un autre homme se serait évanoui. Je regardai immédiatement en direction de Nakazono Sensei et à ma surprise, il n'avait pas l'air choqué ; je suis même sûr d'avoir perçu un léger sourire sur son visage, car il devait être fier de ses élèves Anglais. Je me demande même s'il avait seulement prévenu Kobayashi Sensei de notre approche directe de l'Aikido. J'ajouterai juste qu'après cela, Kobayashi Sensei ne fit plus aucune erreur ! 
Lors de sa première visite au Hut Dojo, Nakazono Sensei nous informa que tous les élèves qui avaient été gradés par Abbe Sensei devaient à présent repasser leurs grades afin de vérifier s'ils répondaient aux critères actuels de l'Aikikai. Nous avons fait face à une très difficile journée de passage de grade, où un élève fut même dégradé. Pour ajouter à cette humiliation, Nakazono Sensei lui dit même : « Nécessaire vendre ton keikogi pendant que prix sont haut ». Nakazono Sensei dit aux autres que leur niveau était très bon et qu'ils pratiquaient à compétence égale avec les élèves de l'Aikikai.

Le Hut Dojo était le centre de tout l'Aikido au Royaume-Uni et il n'y avait encore aucune autre ceinture noire en dehors du Hut. Pourtant, l'Aikido se développait, ce qui obligeait les yudansha à parcourir le pays pour donner des cours, stages et démonstrations. Il ne fait aucun doute qu'il y avait une pénurie de gradés, mais les standards des yudansha du Hut demandaient des hommes d'un certain calibre et avec un certain temps de pratique derrière eux. Williams Sensei décida que nous devions créer des ceintures noires honorifiques au travers du pays. Je détestais cette idée : je pensai que si les gens étaient attirés par l'Aikido puissant des gradés du Hut Dojo, ils ne seraient pas dupes de certains autres gradés ne possédant pas ce standard et jouant juste la comédie. J'avais toujours été totalement loyal à Williams Sensei, mais cette fois je ne pouvais pas accepter cela. J'émis de nombreuses plaintes, mais celles-ci furent ignorées et on m'assura que les nouvelles ceintures noires devraient envoyer des rapports mensuels au Hut Dojo concernant leurs progrès. Lorsque le premier rapport arriva, Williams Sensei me le jeta à la figure en disant : « et voila ! Qu'est-ce que je te disais ? ». Je regardai le rapport qui certifiait des progrès de la personne et signé par Jean Dupond, shodan. Je demandai alors où était l'expertise dans ce document. Ça ne passa pas bien du tout, et je pense que cela marqua la fin de la camaraderie qui avait existé au Hut Dojo toutes ces années.

Chiba Kazuo arrive au Royaume Uni

Chiba Kazuo
Chiba Kazuo

En 1964, Abbe Kenshiro reparti au Japon pour les Jeux Olympiques et il en profita pour rendre visite à O Sensei et arranger sa succession. Il n'avait fait part à personne de sa démarche et ce fut un grand choc lorsque nous apprîmes qu'il avait arrangé la venue d'un autre enseignant Japonais, Chiba Kazuo Sensei, pour prendre sa succession à la tête de l'Aikido Britannique. Ce fut un grand test de loyauté pour les élèves du Hut et il a fallu prendre des décisions difficiles. En fait, nous avions le choix entre rester fidèles à Williams Sensei, ou bien suivre la volonté de notre maître. Malgré le fait que Williams Sensei ait fait un travail fantastique depuis le tout début, quelques mois plus tard, je décidai de rejoindre Chiba Sensei. Haydn Foster Sensei, lui, choisit de rester au Hut Dojo et en prit la garde quand Ken Williams Sensei partit vivre au Pays de Galles. D'autres devinrent totalement indépendants et certains furent tellement désabusés qu'ils décidèrent d'arrêter totalement l'Aikido. Ce que fît Abbe Sensei à cette époque là eu l'effet de provoquer un chas innommable et déstabiliser l'Aikido au Royaume Uni pour bien des années à venir. Je pense que c'est a partir de ce moment la que certains commencèrent à trouver des grades dan dans des paquets de lessive...

Derek Eastman Sensei partit pour une année afin de travailler sur les plateformes pétrolières de la mer du Nord. Lorsqu'il rentra, il décida d'ouvrir son propre dojo et me demanda s'il pouvait l'appeler Ellis School of Traditional Aikido. Je répondis par l'affirmative et je le rejoignis. Nous avons toujours enseigné ensemble depuis lors.

Henry Ellis, Derek Eastman, et Haydn Foster en compagnie de Chiba Sensei

Henry Ellis, Derek Eastman, et Haydn Foster en compagnie de Chiba Sensei

Je devins également l'assistant de Chiba Sensei de 1967 à 1971 et durant cette période, nous avons fait de nombreux passages à la télévision et sur la radio BBC World, pour des stages et des démonstrations. Vers 1968, Chiba Sensei et moi-même avions des cours réguliers au journal « Times », à Blackfriars dans Londres. C'est là-bas que nous avons été invités à prendre part à une émission de radio de 30 minutes sur BBC World Wide Broadcast. Tout se passa tellement bien que nous avons été invités ensuite par Anglia TV afin de démontrer notre Aikido sur le petit écran. Une fois dans les locaux d'Anglia TV, nous fûmes accueillis par une très charmante jeune femme et emmenés dans un très beau salon pour parler au présentateur télé. La jeune femme me demanda si je voulais boire quelque chose. Après un coup d'œil au bar, je demandai un Jim Beam, pensant que ça me calmerait. Mais Chiba Sensei hurla : « Pas Jim Beam ! Juste orange ! ». Je me retrouvai donc à siroter la pire boisson à l'orange de ma vie. Plus tard, après l'émission, nous nous sommes retrouvés dans le bar d'un très grand hôtel dans lequel nous avions été installés et qui se trouvait juste en face des locaux d'Anglia, et où je pus enfin déguster mon bourbon. Soudain, plusieurs personnes pointèrent le doigt dans notre direction en criant : « c'est eux ! ». Et nous vîmes, sur les écrans de télé, deux très séduisants jeunes hommes en train de démontrer de l'Aikido...

Chiba Sensei anima un stage d'une semaine à Sunderland pendant l'été 1967. À son arrivée au Royaume-Uni, il avait déjà vécu quelques mois à Sunderland et Newcastle, deux grandes villes du nord de l'Angleterre. Le premier jour du stage, il m'appela dans les vestiaires et me demanda : « Monsieur Ellis, votre sens de l'étiquette et votre discipline sont excellents. Les étudiants ici sont bons, mais manquent d'étiquette, pourriez-vous les instruire sur ce sujet ? ». Je lui demandai quel était le problème, afin de pouvoir y remédier efficacement, et il me répondit que les gens étaient trop familiers, lui donnant des tapes dans le dos et l'appelant par son prénom, Kazuo. Je fus totalement choqué, car je n'avais jamais vu ce genre de comportement auparavant. Je lui promis de rectifier le tir avec ce que je pensais être quelques minutes de sermon avant que le premier cours de la semaine ne démarre. Je procédai donc à l'accueil des stagiaires et annonçai que je voulais que tout le monde comprenne ce qu'étaient une étiquette et une discipline correctes en arts martiaux. Je n'aurais jamais pu imaginer la réaction de certains gradés : alors que j'expliquais qu'il ne serait toléré aucune accolades avec Sensei ou moi-même et que Chiba Sensei ne devait jamais être appelé par son prénom, mais seulement Sensei, l'un des élèves avancés s'exclama tout fort : « Je ne suis pas d'accord ! ». Je lui répondis que ce n'était pas un débat et qu'il n'y aurait donc pas de discussion. Il répondit qu'il travaillait pour une multinationale et appelait son patron par son prénom. Je lui répondis que s'il arrivait à comprendre la différence entre l'entreprise et l'étude du Budo, il aurait le droit de monter sur le tatami. Certains se levèrent même et dirent qu'ils continueraient à l'appeler Kazuo. Ce que j'avais imaginé comme une courte discussion devenait un sérieux manque de respect. Je terminai donc en ordonnant a tout le monde de ne nous appeler, Chiba et moi-même, que « Sensei », et que si quiconque venait à nous manquer de respect, je le jetterais moi-même hors du tapis pour toujours. Ils savaient que j'étais parfaitement capable de le faire et le stage se passa finalement sans incident.

Henry Ellis et Nakazono Masahiro
Henry Ellis et Nakazono Masahiro

Plus de 30 ans après, j'ai été interviewé par Arthur Lockyer pour le magazine Fighting Arts International et à la fin de l'entretien, il me posa une question qui le turlupinait depuis des années. À ma surprise, il me demanda d'expliquer l'incident que je viens de relater. Je lui dis que j'avais oublié ça depuis tout ce temps, et il me répondit que les élèves de Sunderland, eux, ne m'avaient jamais oublié !

Fin 1971, à cause de la pression de ma famille et de mon travail, je décidai de m'éloigner un peu de Chiba Sensei et de son emploi du temps surchargé. Je suis toujours en contact avec lui de nos jours, et il m'a personnellement invité à l'anniversaire de ses 40 ans au Royaume-Uni à Londres en octobre 2006.

Comme je l'ai dit au début de cet article, je ne m'étendrai pas plus avant sur ce qui s'est passé en Angleterre après le départ de Chiba Shihan en 1981, car la complexité et la médiocrité des événements est pour moi sans intérêt : l'histoire avait déjà été écrite bien avant par les pionniers du Hut Dojo.


Pour aller plus loin:

À propos de l'auteur
Henry Ellis
Auteur : Henry EllisSite web : http://www.ellisaikido.org
Biographie
Henry Ellis, 6e Dan Shihan de l'Aïkikaï est l'un des tout premiers pratiquants d'Aïkido en Europe. Ancien élève de Abbe Kenshiro Sensei au Hut Dojo, il est ensuite devenu l'assistant de Chiba Kazuo Senseï. Henry Ellis est aussi un auteur prolifique, principalement sur l'histoire de l'Aïkido en Europe. > Voir le profil complet