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Chiba Tsugutaka

Chiba Tsugutaka Shihan est l'un des plus anciens pratiquants de Daito-ryu aiki-jujutsu du Japon. Il a été l'élève de Nakatsu Heizaburo et Hisa Takuma, tous deux ayant appris de Ueshiba Morihei, puis de Takeda Sokaku au Journal Asahi d'Osaka. Chiba Sensei a en outre étudié à Hokkaido au Daito-kan [大東館, quartiers généraux du Daito-ryu aiki-jujutsu] auprès de Takeda Tokimune, le fils de Takeda Sokaku et il est donc l'un des rares à avoir reçu l'enseignement des deux lignées principales du Daito-ryu. Olivier Gaurin et moi-même avons la chance d’être les élèves de Chiba Sensei et il a accepté de revenir avec nous sur son histoire, et de nous expliquer ce qu'est le Daito-ryu aiki-jujutsu afin que les générations futures de pratiquants comprennent ce qu'est cet art et d'où viennent les techniques qu'ils pratiquent. Nous nous sommes donc rendus à Ikeda, sur l'île de Shikoku, et avons passé la journée auprès du maître afin de lui poser nos questions.

Olivier Gaurin : Sensei, quel âge avez-vous ?

Chiba Tsugutaka : Je suis né en 1931, j'ai 82 ans.

Olivier Gaurin : Où êtes-vous né ?

Chiba Tsugutaka : Ici, à Ikeda, Tokushima.

Olivier Gaurin : Comment avez-vous commencé le budo ?

Chiba Tsugutaka : Et bien... parce que c'était amusant ! C'était lorsque la Seconde Guerre mondiale a commencé. Les écoles ont été transformées en centres culturels et dans certaines on enseignait le budo. Juste à côté d'ici, il y avait un dojo. Ils faisaient du judo et du kendo. Moi le kendo, avec l'épée, l'armure et tout ça, ça m'énervait, donc je préférais quand on faisait du judo. Pour le Nouvel An, il y avait l'hatsu-geiko [初稽古, premier entrainement de l'année], c'était une occasion rare de manger des bonnes choses, car nous n'avions pas grand-chose d'habitude. Nous le méritions parce que les chutes de judo étaient vraiment douloureuses. On se projetait très fort les uns les autres ! C'est comme ça que j'ai commencé.

Olivier Gaurin : Quel âge aviez-vous ?

Chiba Tsugutaka : J'étais à l'école primaire [7 ou 8 ans]. On portait l'armure et utilisait le shinai [竹刀, sabre de kendo composé des quatre lames de bambou maintenues par des pièces de cuir], l'équipement de kendo. On mettait juste ça, on n'avait pas de tenugui [手拭い, serviette aux usages multiples que les pratiquants de kendo portent autour de la tête sous leur casque] à l'école. On mettait le casque directement sur le crâne nu et quand on était touché, ça faisait très mal ! [rires] C'était la même chose pour le shinai. À l'intérieur, on mettait du journal roulé entre les lames de bambou, le tout attaché très serré. Lorsqu'on était touchés à la tête ou sur les avant-bras, ça faisait très mal. C'est comme ça qu'on avait l'habitude de pratiquer.

chiba-tsugutaka-guillaume-erard-02Chiba Tsugutaka montrant les details de ippondori à Guillaume Erard

Olivier Gaurin : Comment avez-vous commencé le Daito-ryu ?

Si on ne donne pas d'atemi, l'ennemi ne tombera pas

Chiba Tsugutaka : Après cela, je suis retourné au judo, mais mon Sensei m'a dit : « Le judo c'est bien, mais avant, il y avait des atemi [当て身, frappes au corps]. Si on ne donne pas d'atemi, l'ennemi ne tombera pas ». Nous avons donc commencé à utiliser les atemi. Et à partir de là, il m'a dit de m'inscrire dans une autre école, c'était une école de Daito-ryu. Mais peu de temps après ça j'ai reçu une lettre de l'armée qui disait : « Apte pour le service armé ». Il était écrit aussi : « Assigné aux formations de troupes d'assaut ». Je l'ai eue trois mois avant la fin de la guerre. C'était un appel aux volontaires. Pour vous inscrire, vous deviez subir un examen physique, mais quand je suis arrivé, l'empereur venait de déclarer la capitulation du Japon. C'est ce qui doit s'être passé, moi je ne savais rien à l'époque. C'était une époque étrange. Quelqu'un m'a dit que la guerre était finie et j'ai pensé : « Ca y est, on a perdu ».

Olivier Gaurin : Alors vous êtes revenu ici ?

Chiba Tsugutaka : Il ne servait plus à rien d'être volontaire. Et à partir de là, on n'a plus rien eu du tout. L'argent ne valait plus rien. J'ai entendu parler d'un endroit où ils pratiquaient le Daito-ryu alors je suis allé voir. On m'a dit que c'était le bureau de quelqu'un du nom de Nakatsu [Heizaburo]. Il était sixième dan de judo [du Kodokan].

nakatsu-heizaburoNakatsu Heizaburo

Ishii a demandé à Ueshiba Morihei de venir au journal parce qu'il connaissait des techniques de koryu violentes

Il était l'un des six experts venus pour protéger le journal Asahi [à Osaka]. L'équipe avait été mise sur pied par Ishii Mitsujiro parce que le journal avait été attaqué trois fois [par des terroristes d'extrême droite]. Takuma Hisa Sensei était le chef de la sécurité là-bas. C'est aussi le moment où on [Ishii] a demandé à Ueshiba Morihei de venir au journal parce qu'il connaissait des techniques de koryu [古流, école ancienne] violentes. Cela a duré cinq ans et à partir de la sixième année, ça a été appelé le Asahi-ryu.

Ainsi, les techniques qui sont dans le soden [総伝, recueil photographique des techniques étudiées au Journal Asahi] du Takumakai correspondant à ces cinq premières années sont celles enseignées par Ueshiba. Après ça, Takeda Sokaku est arrivé et Ueshiba Morihei est reparti prestement pour Tokyo, emmenant ses élèves avec lui. À partir de là Takeda Sensei a repris l'enseignement au journal. Le reste des photos du soden représente son enseignement. Donc, c'est le début de la période avec Takeda Sokaku et la transmission de maître à disciple avec Nakatsu Sensei.

nakatsu-recordRegistre de Takeda Sokaku datant de 1937 avec le nom de Nakatsu Heizaburo et la mention Kyoju Dairi (instructeur)

on peut difficilement les utiliser [les photos] comme des outils d'apprentissage, mais seulement des aide-mémoire des formes nouvelles

C'était il y a longtemps, mais ils avaient des appareils photo qu'ils utilisaient au journal. Imaginez ça, clic ! Clac ! C'est comme ça qu'ils ont pris toutes ces photos, il doit y en avoir des milliers. Tout cela en très haute qualité pour l'époque. C'est parce qu'ils étaient dans un journal qu'ils pouvaient le faire, mais même là, les gens se sont plaints. Il y avait des rumeurs parce qu'ils utilisaient des quantités astronomiques de films. [rires] Ils prenaient des photos pendant les pauses. Ils ont pu le faire en prétextant que comme la pratique avait été intense, Sensei devait aller prendre un bain, et ils prenaient ces photos derrière son dos. Je pense qu'il n'était probablement pas dupe. Ils prenaient des photos de techniques qu'ils faisaient pour la première fois, donc on peut difficilement les utiliser comme des outils d'apprentissage, mais seulement des aide-mémoire des formes nouvelles. On ne peut pas comprendre ces photos seules.

sodenPage du soden

Puis Nakatsu Sensei a quitté le journal Asahi. Comme il était d'Ikeda, il est revenu ici. Il a établi un petit dojo dans son cabinet chiropratique. C'était dans la salle d'attente, une très petite pièce. Elle faisait environ quatre mètres carrés. De l'autre côté, il y avait la salle de traitement. C'était pour ceux avec des mâchoires disloquées, des articulations blessées ou des os brisés. Il n'y avait pas de rayons X à l'époque, donc il fallait toucher et faire un diagnostic basé sur l'expérience. On faisait avec le peu qu'on avait. On diagnostiquait comme ça et on essayait de remettre les choses ensemble. On immobilisait les hanches du patient pour l'empêcher de bouger. C'était comme ça à l'époque.

Olivier Gaurin : Nakatsu Sensei faisait-il de la publicité pour ramener des élèves ?

Chiba Tsugutaka : Pas du tout, il n'aurait jamais fait ça ! Pour lui, n'importe qui convenait. C'était toujours : « C'est bon » avec lui. Il aimait bien aller boire avec quelqu'un, mais il n'y avait pas beaucoup d'alcool à l'époque, donc c'était une façon de le rendre heureux.

nakatsu-chibaGroupe d’élèves autour de Nakatsu Heizaburo avec Chiba Tsugutaka au fond à droite

Olivier Gaurin : Du saké du marché noir ?

Chiba Tsugutaka : Oui, je lui en ai apporté en lui disant de l'utiliser à sa guise, et il a dit « Merci ». C'est comme ça que j'ai commencé. Je savais comment faire shikko [膝行, déplacements à genoux] et il disait toujours « Il faut commencer par shikko ». J'avais fait du judo, du kendo et pas mal d'autres choses...

Olivier Gaurin : Votre corps était bien conditionné.

Chiba Tsugutaka : Oui, et j'étais parmi les plus grands à l'époque. On s’entraînait aussi dans le champ à côté.

Olivier Gaurin : Dehors ?

Maintenant avec les tatami, on a l'impression de pratiquer sur des matelas

Chiba Tsugutaka : A même le sol. Il y avait des cailloux et quand on tombait ça faisait mal ! Il y avait aussi une école de couture et on trouvait souvent des aiguilles au sol. Ça faisait mal ! Maintenant avec les tatami, on a l'impression de pratiquer sur des matelas.

Olivier Gaurin : Vous ne vous blessiez pas ?

Chiba Tsugutaka : On n'avait rien, mais le parquet était assez flexible donc ça allait, on rebondissait ! [rires] On voulait un sac de frappes, mais on n'avait pas d'argent, c'était cher. Donc on utilisait un sac à grain qu'on remplissait de graviers. Et on chargeait là-dedans comme des joueurs de rugby. On allait aussi loin que ça pour s’entraîner.

nakatsu-heizaburo-kyoju-dairiDiplôme de Kyoju Dairi de Nakatsu Heizaburo (1937)

Olivier Gaurin : Ces parchemins vous viennent-ils de Takeda Tokimune ?

Chiba Tsugutaka : Je suis allé à Hokkaido, mais tous les manuscrits ici ont été écrits ici à Shikoku. Ils ne les ont nulle part ailleurs, même au dojo de Takeda Tokimune Soke [宗家, chef de file].

Olivier Gaurin : Qui avait ces parchemins à l'origine ?

Chiba Tsugutaka : Takuma Hisa Sensei les avait. Makita Kan'ichi aussi. Il les a montrés à Hisa Sensei qui a dit : « C'est bon, il n'y a pas d'erreur, vous pouvez les utiliser pour le Takumakai ». En ce qui concerne l'original, il n'y a pas grand-chose à en dire sauf que c'est difficile à comprendre. L'origine du clan Aizu [clan de la region Aizu-han (会津藩), domaine féodal localisé dans une partie de la préfecture actuelle de Fukushima] y est écrite. L'origine historique des manuscrits date de l'Empereur Seiwa. On attribue souvent les origines du Daito-ryu à Shinra Saburo [Minamoto no Yoshimitsu (源義光, 1045 – 1127), samouraï célèbre du clan Minamoto, aussi connu sous le nom de Shinra Saburo (新羅三郎)], mais les choses commencent en réalité plus tôt que ça.

rouleaux

Olivier Gaurin : L'histoire ?

Chiba Tsugutaka : Oui, celle de Shinra Saburo, mais cependant, on peut voir ici que tout commence bien avant lui. Personne n'en parle d'habitude.

Olivier Gaurin : Où est Takeda Sokaku ?

Chiba Tsugutaka : Là [montrant sur le document], c'est ici que ça commence avec Takeda Sokaku. Ici c'est le père de Takeda Sokaku : Uemon. Ici, c'est écrit : « Sokaku », « Daito-ryu » et ainsi de suite...

Olivier Gaurin : Qu'en est-il réellement des débuts alors ?

Chiba Tsugutaka : C'est difficile de savoir avec précision. On devrait commencer à regarder autour de l'Empereur Seiwa et remonter les générations. Voici quelques-unes de ces techniques. Ici il y a les 36 kajo [les 36 techniques de hiden ogi (秘伝奥義), voir définition plus bas]. Ici, je ne comprends pas, c'est une écriture ancienne, je ne sais pas lire ce genre de vieux caractères. C'est le langage de l'Aizu.

Avant, on ne montrait ces parchemins à personne.

Olivier Gaurin : Vous ne comprenez pas ?

Chiba Tsugutaka : C'est comme un patois local, comme celui du Kansai, du Kanto, du Tohoku, etc.

Olivier Gaurin : Faudrait-il alors aller voir à Aizu ?

Chiba Tsugutaka : Oui, Aizu, dans la préfecture de Nakano. Il y a un groupe de Daito-ryu là-bas, ainsi que le sanctuaire de Shinra Saburo lui-même ! Avant, on ne montrait ces parchemins à personne. On les déroulait lors de la pratique et les rangeait tout de suite après. Aujourd'hui à Wakimachi [voir site du dojo], les rouleaux sont sculptés dans le bois, donc toute personne qui entre dans le dojo peut les voir.

door

Enrée du dojo de Wakimachi

Olivier Gaurin : Il y a combien de temps que vous êtes allé à Hokkaido ?

Chiba Tsugutaka : J'ai oublié ! (rires)

Celui qui m'a appris était Takeda Tokimune Sensei.

Olivier Gaurin : Quel âge aviez-vous ?

Chiba Tsugutaka : Environ 20 ans.

Olivier Gaurin : Donc, il y a environ 60 ans.

Chiba Tsugutaka : C'est Makita Sensei qui m'a emmené là-bas. Il y avait moi, Makita, et deux ou trois autres élèves. Nous étions quatre ou cinq au total.

Olivier Gaurin : Avez-vous rencontré Takeda Sokaku Sensei ?

Chiba Tsugutaka : Non, les générations étaient différentes. Celui qui m'a appris était Takeda Tokimune Sensei. C'était à l'époque où il était le directeur de la société Yamada Suisan. Il enseignait dans la ville d'Abashiri à Hokkaido. La méthode d'enseignement de Takeda Sensei était: « Fais shikko ». Son dojo, le Daito-kan, faisait environ 30 ou 50 tatami [entre 50 et 80 mètres carrés. J'ai donc fait shikko. Il observait attentivement. On avait intérêt à ne pas se tromper parce que sinon...

tokimune-takeda-abashiri-dojoTakeda Tokimune

Au fond, il était gentil. Avant, il avait été policier et un jour il a cassé la main d'un voleur. Il se sentait coupable et suite à cela, donc il a quitté la police. Il s'est ensuite rendu à la Yamada Suisan où il avait de la famille.

Olivier Gaurin : Le Takumakai existait-il à ce moment-là ?

Chiba Tsugutaka : Non, pas encore. C'était l'époque du Kansai Aikido Club.

Olivier Gaurin : Et à Shikoku aussi, était-ce la même chose ?

Chiba Tsugutaka : A Shikoku, c'était moi l'enseignant.

Olivier Gaurin : Ça s'appelait Daito-ryu aiki-budo n'est-ce pas ?

Shoden

Le shoden (初伝, enseignement primaire), curriculum de base du Daito-ryu est organisé en cinq catalogues [条, kajo] (ikkajo, nikajo, sankajo, yonkajo et gokajo) regroupant 12 à 30 techniques chacun, pour un total de 118 techniques. Le curriculum de l'aikido comporte également cette articulation en cinq principes [教, kyo] (ikkyo, nikyo, sankyo, yonkyo et gokyo) mais au contraire du Daito-ryu, un principe d'aikido ne contient qu'une seule technique au lieu de plusieurs. Par exemple, la technique d'aikido appelée ude osae (ikkyo) est très semblable à la technique ippondori issue du catalogue ikkajo de Daito-ryu. > Lire plus à ce sujet

Chiba Tsugutaka : Oui, c'est vrai, Daito-ryu Aiki-budo. Takeda Tokimune aussi faisait de l'aiki-budo. Il n'y avait pas de Takumakai. Là-bas, une fois au Daito-kan, nous avons dû signer un formulaire d'admission pour être autorisés à apprendre. C'est la première fois que nous avons appris les techniques jusqu'au cinquième kajo [五ケ条, gokajo, le cinquième répertoire de techniques (douze techniques) du niveau shoden (初伝, enseignement primaire)]. Avant cela, nous n'avions appris que jusqu'au deuxième kajo [二ケ条, nikajo].

Olivier Gaurin : Quel type de techniques on faisait chez Tokimune ?

Chiba Tsugutaka : On faisait shikko et du travail sur katatedori, ryotedori et aussi quelques katame waza [固技, techniques de maîtrise]. C'est ce qu'on appelle les échauffements de nos jours. On faisait aussi des exercices sur les articulations en contrôlant les poignets. Là-bas, ils saisissaient très différemment de la façon dont on avait l'habitude. On avait l'habitude de saisir directement, à plat comme ça [il montre], mais là-bas, ils saisissaient à partir de l'auriculaire. Ainsi, la main qui était saisie ne pouvait plus s'ouvrir. On ne pouvait plus utiliser de force. On travaillait comme ça, en contrôlant le poignet, on prenait le contrôle du coude. Ce sont les techniques qu'ils me faisaient faire, ainsi que certaines saisies comme ryotedori.

Ils m'ont dit : « Viens ici ! » J'ai demandé pourquoi et ils m'ont répondu : « Parce qu'on ne fait pas de ken [剣, épée] ». Ils voulaient dire qu'ils ne faisaient pas comme en kendo, c'est là que j'ai commencé à travailler avec une grosse bûche de bois épaisse comme une jambe. On utilisait des barres métalliques ou des rondins de bois et on frappait en rythme. On frappait comme cela afin de se construire une charpente musculaire.

chiba-tsugutaka-guillaume-erard-01Chiba Tsugutaka et Guillaume Erard

Olivier Gaurin : C'est aussi ce que Tokimune Sensei avait l'habitude de faire le matin n'est-ce pas ?

Chiba Tsugutaka : Oui. J'ai appris cela en observant les cours du matin de Tokimune Sensei.

Olivier Gaurin : Ce travail est important n'est-ce pas ?

Chiba Tsugutaka : Oui, en particulier cette façon de « tordre ». Il ne s'agit pas seulement de frapper comme ça [du haut vers le bas]. On pince comme cela [il montre] et parce que la poignée est grande, il y a peu d'espace restant qu'on ne peut pas tenir. Donc ça fait comme si on agitait une grande perche. On doit synchroniser les pincements de chaque côté afin de les effectuer ensemble. On soulève vers le haut. Avec tous ces exercices, tout le monde est devenu aussi costaud que Suzuki Sensei. Sensei Sensei n'a jamais perdu un combat, même contre des sumotori et des judoka. Quand il nous saisissait, on ne pouvait pas bouger. Il nous attrapait et on partait voler.

Olivier Gaurin : Quel était le régime d'entraînement ?

Chiba Tsugutaka : Takeda Soke commençait à cinq heures du matin parce qu'il devait aller travailler à six heures à l'entreprise Yamada Suisan.

Olivier Gaurin : Vous poursuiviez l'entraînement au dojo après six heures ?

Chiba Tsugutaka : Il s'arrêtait un peu avant six heures et on retournait à l'hôtel. On prenait notre petit-déjeuner là-bas. Ensuite, Suzuki Sensei nous enseignait tout en faisant de la calligraphie dans son coin, cela durait jusqu'à midi. Ça faisait environ six heures d'entraînement jusqu'à midi. Les cours se faisaient sans interruption, les Sensei ne voulaient pas nous donner de pause, c'est pourquoi les techniques sont rentrées dans nos têtes. On ne pouvait même pas boire un thé, pourtant on en avait vraiment envie. On prenait tous nos repas à l'hôtel, du petit-déjeuner au dîner. Le soir, c'est Suzuki Sensei qui enseignait.

Olivier Gaurin : Quelle partie du cursus de Daito-ryu avez-vous apprise là-bas ?

un jour, nos noms ont été inscrits au tableau sous la dénomination « élèves de Shikoku »

Chiba Tsugutaka : Avec Soke, on ne faisait que jusqu'au deuxième kajo et lorsqu'on a réussi à faire correctement les premier et deuxième kajo, on est allé voir Suzuki Sensei pour demander d'apprendre les troisième et quatrième kajo, mais il a dit que ce n'était pas possible parce que nous n'étions pas des deshi [弟子, élève]. Toutefois, il en a parlé à Tokimune et un jour, nos noms ont été inscrits au tableau sous la dénomination « élèves de Shikoku », puis il a demandé à quelques deshi de commencer à s'entraîner avec nous. On a commencé à s'entraîner avec les autres à partir de ce soir-là.

wakimachi-namesTableau des deshi actuels du dojo de Wakimachi

Olivier Gaurin : Pouvez-vous nous parler du Takumakai et de la place de Shikoku dans cette organisation ?

Shikoku est autorisé à utiliser les quatre diamants, symbole des Takeda, c'est une marque de confiance de la part du Daito-kan et de Takeda Sensei envers les élèves de Shikoku

Chiba Tsugutaka : L'Aiki-budo était l'art des guerriers Takeda. Après cette expérience au Daito-kan, on a vraiment eu beaucoup de respect pour Takeda Tokimune Sensei et c'était réciproque. On a vraiment commencé à intégrer la façon de penser des Takeda à cette époque. La preuve de cela est que Shikoku est autorisé à utiliser les quatre diamants, symbole des Takeda, c'est une marque de confiance de la part du Daito-kan et de Takeda Sensei envers les élèves de Shikoku.

takeda-monL’emblème des Takeda

Olivier Gaurin : Qui a décidé du nom Takumakai ?

De nombreuses propositions ont été faites pour nommer ce groupe d'étude, mais parce qu'on étudiait sous Takuma Sensei, j'ai proposé d'utiliser « Takumakai »

Chiba Tsugutaka : On a voulu trouver un nom officiel pour ces rassemblements koryu d'échanges mutuels entre les élèves de Takuma Hisa Sensei et Nakatsu Heizaburo Sensei qui avaient lieu au Kansai Aikido Club. De nombreuses propositions ont été faites pour nommer ce groupe d'étude, mais parce qu'on étudiait sous Takuma Sensei, j'ai proposé d'utiliser « Takumakai » [琢磨会, litt. Rassemblement pour Takuma]. Ce sont des histoires administratives. Le clerc a écrit que ça avait été décidé à Osaka suivant ma proposition, mais en fait, c'est un élève de Nakatsu Sensei de Komashima qui a d'abord eu l'idée. On a reçu une demande venant d'Osaka pour trouver un nom, donc après en avoir discuté entre nous, on a proposé ce nom. Ce n'est pas nous qui sommes allés à Osaka pour leur dire quoi faire, mais eux qui ont accepté de faire ce qu'on a proposé. C'est ainsi que le nom « Takumakai » a été décidé.

Olivier Gaurin : À cette époque, les techniques de Shikoku et d'Osaka étaient un peu différentes n'est-ce pas ?

quand vous mélangiez les techniques de Shikoku avec les autres, c'était explosif !

Chiba Tsugutaka : Totalement différentes ! C'est pourquoi Hisa Takuma pensait que le Daito-ryu de Shikoku devait également être enseigné à Osaka, quand vous mélangiez les techniques de Shikoku avec les autres, c'était explosif ! Hisa Sensei a finalement décidé qu'il fallait le faire, et il a enseigné à quelques personnes les techniques de Shikoku. Il a dit aux gens d'Osaka : « ne serait-ce pas plus intéressant si on fusionnait les deux formes ? » Moi je pensais que ce le serait certainement. Regardez ça [Chiba Sensei tend un petit livre].

Olivier Gaurin : Qu'est-ce que c'est ?

Chiba Tsugutaka : C'est le manuel du Takumakai. Ici, ce sont les rouleaux qui appartiennent au Takumakai.

Olivier Gaurin : Parce qu'ils veulent montrer qu'ils les ont ?

Chiba Tsugutaka : Oui.

Olivier Gaurin : Mais à l'origine, c'est Tokimune Sensei qui a compilé ces techniques n'est-ce pas ? Cela signifie que les techniques doivent être les mêmes ?

Chiba Tsugutaka : Oui, les mêmes.

Olivier Gaurin : Mais même si les noms correspondent, les moyens de les faire sont différents ?

Chiba Tsugutaka : Oui, différents. Hisa Sensei avait reçu le Menkyo Minakaï no Kaigi [certification de la transmission complète et licence d'enseignement].

guillaume-chiba-03Chiba Sensei effectuant ippondori sur Guillaume Erard sous les yeux attentifs d'Olivier Gaurin

Olivier Gaurin : Où Nakatsu Sensei a-t-il étudié formellement le Daito-ryu ?

à partir de ces images, il y a une partie qui peut être comprise, et une partie qui ne le peut pas.

Chiba Tsugutaka : Au Journal Asahi avec Ueshiba Morihei Sensei et Takeda Sokaku Sensei. La personne au sommet de la pyramide du personnel Asahi était Hisa Takuma Sensei, mais ceux qui s'entraînaient le plus régulièrement étaient ceux en dessous de lui. Ils prenaient des photos des mouvements immédiatement après les avoir vus effectués par Takeda Sokaku donc elles n'ont pas été conçues comme des références pédagogiques, mais plutôt comme des aides à la mémoire. Cela signifie qu'à partir de ces images, il y a une partie qui peut être comprise, et une partie qui ne le peut pas. C'est pourquoi je ne pense pas que les techniques que l'on appelle shoden étaient exactement comme celles qu'on peut voir sur les photos du soden. Tokimune Sensei pensait la même chose. Toutes les techniques jusqu'au menkyo kaiden [免許皆伝, licence de transmission totale] étaient simplement des lignes directrices pour la pratique. C'était une façon d'unir la connaissance des « ju » [柔] et « jutsu » [術]. J'ai demandé combien de temps il faudrait pour apprendre et on m'a dit que 20 ans ne suffiraient pas. Mais moi j'étais sûr que 20 ans devraient suffire pour apprendre les bases, alors j'ai commencé à apprendre et copier tout cela, de me plonger dans les techniques encore et encore. C'est là que j'ai réalisé que la façon de faire ces techniques était différente.

Olivier Gaurin : En ce qui concerne le système de grades, comment et pourquoi a-t-on changé du système menkyo [免許, licence] pour le système dan [段, rang, grade] ?

Chiba Tsugutaka : Il y avait trois niveaux de connaissance, shoden [初伝, enseignement primaire], chuden [中伝, enseignement moyen] et okuden [奥伝, enseignement profond] et le hiden [秘伝, enseignement secret]. C’était le noyau de l'enseignement à l'époque, la technique commençait avec ça. Mais de nos jours, même cela est difficile à comprendre et c'est pourquoi on a changé pour les grades dan.

Olivier Gaurin : Shoden était l'équivalent du nikajo d'aujourd'hui ?

Chiba Tsugutaka : Oui, le shoden était à peu près équivalent à shodan [初段, grade de début] et nidan [弐段, second rang] de nos jours. Donc, c'est le niveau de nikajo.

Olivier Gaurin : Qu'en est-il de chuden ?

Chiba Tsugutaka : Chuden est seulement équivalent à sandan [参段, troisième rang].

scrollsChiba Sensei montre les rouleaux à Olivier Gaurin

Olivier Gaurin : Sensei, à quel point peut-on commencer à comprendre quoi que ce soit à propos de tout ça ?

Il y avait plus de 100 techniques assises. Aujourd'hui on les appelle les techniques en idori. Après avoir appris ça, on devait transposer en position debout.

Chiba Tsugutaka : De sandan à godan [五段, cinquième rang], c'est seulement yonkajo [四ヶ条, quatrième enseignement, de seize techniques]. Cela signifie qu'on connait aussi les choses qui sont écrites ci-dessous [sur les rouleaux]. Ceci [il montre] est aussi pris en compte. Donc, si on sait cela, c'est chuden. Dans le Takumakai d'aujourd'hui, ikkajo [一ケ条, premier enseignement, un répertoire technique regroupant trente techniques] est shodan, nikajo [二ケ条, second enseignement de trente techniques] est nidan, sankajo [三ケ条, troisième enseignement, de trente techniques] est sandan, mais avant, cette liste [celle à l'arrière] n'existait pas, ikkajo était juste cela. Ikkajo, nikajo, sankajo, ils n'étaient pas aussi définis. On ne savait rien à ce sujet. On connaissait juste daiichijo [大一条], dainijo [大ニ条], etc. De là à là [il montre sur le rouleau], c'était le début, presque exclusivement des techniques assises. Aujourd'hui, on appelle cela idori [居捕]. Il y avait plus de 100 techniques en idori, et seulement pour idori. Et après avoir appris ça, on devait transposer en position debout. On devait faire le lien entre ce qu'on avait appris sur nos genoux et la position debout. C'est ainsi qu'on a appris, on l'a fait pour shoden, mais aussi pour chuden.

Olivier Gaurin : Ainsi, le programme shoden était presque uniquement pratiqué à genoux ?

on ne devrait pas hésiter sur la question de la douleur dans les techniques [...] Sinon, [...] on ne peut pas avoir confiance dans le cœur des techniques de Daito-ryu

Chiba Tsugutaka : Oui, avec certaines choses supplémentaires comme le « kime [osae] » [極め押さえ, immobilisation des articulations] qu'on a vu plus tôt [pendant le cours]. Sans cela, ça n'aurait pas été possible, parce que sur idori, si quelqu'un tire, vous vous effondrez en avant. En tachiai [立合, techniques debout], c'est différent, il suffit de déplacer le pied vers l'avant pour rétablir l'équilibre, c'est tout. Donc, il y a tout ce qu'on apprend d'une manière générale, plus le soden, mais ce qui compte c'est le temps passé et la façon dont on fait les techniques. Si on prend le temps d'étudier, ça sera reflété dans les techniques. Donc, au début, on apprend dix techniques, mais à la dixième, on les oublie, mais même si on oublie, il y en a au moins deux dont on se souvient. En cinq minutes, on peut apprendre cinq techniques... on peut apprendre une technique en deux ou trois minutes. L'autre jour, quelqu'un m'a dit : « Ça fait mal », alors j'ai répondu : « De cette façon, vous vous souviendrez ! » En général, entre le début et la fin d'un cours, on se souvient mieux des techniques douloureuses. C'est pourquoi on ne devrait pas hésiter sur la question de la douleur dans les techniques comme celles du soden. Sinon, on ne peut pas apprendre, on ne peut pas apprendre les points essentiels de ces mouvements et on ne peut pas avoir confiance dans le cœur des techniques de Daito-ryu. Si on effectue les techniques d'une manière bâclée, on ne peut pas obtenir les racines essentielles des techniques. Et de cette façon, on ne peut pas comprendre kaeshi [返し, retourner, rendre].

Un jour, Hisa Sensei a décidé de vérifier la profondeur de ma compréhension de la technique.

En ce qui concerne les techniques du haut [celles dans le parchemin du dessus], Soke avait l'habitude de dire que, parce qu'on ne comprenait pas, on ne devait les faire que sur katatedori et ryotedori de ikkajo, on devait s'attraper comme ça. C'était un secret. Un jour, Hisa Sensei a décidé de vérifier la profondeur de ma compréhension de la technique. Il voulait me tester. Il m'a demandé de lui montrer mon aiki-nage [合気投げ, projection aiki]. Je ne me préoccupais pas de savoir si je suis attrapé ou non alors j'ai dit : « attaque-moi », et lorsque l'attaque est venue, j'ai envoyé voler le gars illico. Alors j'ai dit : « Au suivant », mais Hisa Sensei a dit : « Arrêtez, vous allez vous faire mal. » Depuis ce jour, il ne m'a jamais rien redit à moi. Même à Osaka au cours des cours communs, il me faisait siéger à côté de lui. Il avait l'habitude de me dire : « Tu vois, cela ne va pas, ces techniques ne sont pas très bonnes n'est-ce pas ? » Je hochais la tête, un peu embarrassé et il m'a dit : « Vas-y, enseigne-leur comment le faire correctement. »

chiba-tsugutaka-guillaume-erard-03Chiba Tsugutaka et Guillaume Erard

Olivier Gaurin : Y-a-t-il une composante morale dans la pratique du Daito-ryu Aiki-jujutsu ?

Si l'on est magnanime, il y a une certaine considération dans la technique. Il y a de la compassion.

Chiba Tsugutaka : Cela dépend de la conscience de l'individu. Si l'on est magnanime, il y a une certaine considération dans la technique. Il a de la compassion.

Olivier Gaurin : C'est donc, au fond, une question de conviction personnelle ?

Chiba Tsugutaka : Oui.

Olivier Gaurin : Cela dépend du cœur de chacun.

Chiba Tsugutaka : Oui.

Olivier Gaurin : Si la compassion et l'esprit de Takeda Sokaku, Nakatsu Sensei, et maintenant Chiba Sensei étaient tous un peu différents, pouvons-nous en conclure que le Daito-ryu est également différent ?

Chiba Tsugutaka : En fin de compte, de quoi parlons-nous ? À chaque période, différentes choses arrivent. Les idées des gens évoluent et l'état d'esprit change en fonction de ce qui se passe à l'époque. Si les choses ne changeaient pas, personne ne serait intéressé, et ces choses seraient devenues sans intérêt aujourd'hui. Donc, si la guerre éclatait à nouveau, ce serait différent.

Olivier Gaurin : Mais les techniques ne changeraient pas ?

Chiba Tsugutaka : Non, elles ne changeraient pas. C'est l'esprit et la façon d'enseigner qui peuvent changer.

Olivier Gaurin : Quelle est la relation entre le bouddhisme et le Daito-ryu ?

Chiba Tsugutaka : Vous mentionnez le bouddhisme, mais on peut dire la même chose de toute autre tradition. La question pourrait être la même pour vous n'est-ce pas ?

Olivier Gaurin : Oui.

Chiba Tsugutaka : Je dis toujours : « Faites-le calmement », parce qu'on doit cultiver une sensibilité nerveuse. On ne peut pas le faire par sa propre volonté, cela doit être fait collectivement. Il s'agit d'un principe important. Seulement alors, est-on vraiment dans le bouddhisme. Le caractère bouddhiste est wa [和, l'harmonie, la paix, l'adoucissement].

Olivier Gaurin : Est-ce à dire qu'il n'y a pas de sens profond ?

Cette recherche de la paix sous-tend cette quête [de Daito-ryu].

Chiba Tsugutaka : Pas du tout ! Au contraire, il y a beaucoup de profondeur dans le sens de wa. Il faut comprendre que wa, c'est comme dans heiwa [平和, paix]. C'est comme dans la chanson « Pour avoir la paix, il faut être prêt pour la guerre ». C'est le paradoxe auquel nous devons faire face pour atteindre la paix. Cette recherche de la paix sous-tend cette quête [de Daito-ryu]. Le sens de l'ère showa [昭和] est « de faire la paix éclat » et le sens de heisei [平成] est de « devenir la paix ».

Olivier Gaurin : Donc, pour revenir à l'aikido et à l'aiki-jujutsu, y-a-t-il une différence d'essence ?

Chiba Tsugutaka : En aikido, do [道] signifie le chemin. Cette idée de chemin signifie qu'il y a un esprit dans le ai [合, joindre]. La voie de l'aikido est reliée au ai. Nous pouvons penser qu'il est spirituel ou moral. Dans ju-jutsu, ju [柔] signifie tendre, doux. Jutsu est la technique [術, un moyen, une astuce, un art]. Cela signifie que nous sommes doux et nous voyons l'autre comme fondamentalement doux aussi. Donc, l'enseignement et l'apprentissage est manabu [学, étude en profondeur, même caractère que gaku, la science]. La langue japonaise est difficile ! Il y a un sens à l'intérieur du sens ! La signification des kanji [漢字, caractères japonais importés de Chine] est difficile.

Olivier Gaurin : Quelle est la place des techniques avec armes en Daito-ryu ?

Chiba Tsugutaka : La signification de ki [器] dans buki [武器, arme en bois] est celui de l'outil , ou ustensile comme dans une batterie de cuisine. Buki est l'outil du guerrier [les frappes dans les 8 directions]. Quand on utilise les 8 directions sur d'autres personnes, le terme bouddhiste est katsu [勝つ], gagner. [On crie] KA ! L'adversaire est alors paralysé. Je projette mon kokyu [呼吸, souffle] vers lui. Mon intention est de lancer quelque chose. Quelque chose sort de moi.

Olivier Gaurin : Est-ce à dire que l'arme n'est pas quelque chose qui est séparé de soi-même ?

Chiba Tsugutaka : C'est parce que bu [武] ne signifie pas combattre, mais arrêter la lance. Le caractère bu est composé de deux parties, hoko [戈], la lance, et tomeru [止], arrêter. Par conséquent, bu signifie mettre fin à la lutte. En conséquence, la fonction de l'épée n'est pas de tuer. [NDR : Ceci est la définition pacifiste de budo mais une définition guerrière existe aussi et les linguistes débattent toujours pour savoir laquelle est la bonne.]

chiba-tsugutaka-guillaume-erard-04Chiba Tsugutaka et Guillaume Erard

Olivier Gaurin : Qu'y-a-t-il au-delà de la maîtrise d'un outil ou d'un art ?

Chiba Tsugutaka : Vous pouvez généraliser et tout peut alors devenir un outil ou une arme. L'ensemble de la personne peut devenir un outil ou un art spécialisé. Tout peut se développer en tant que tel par les extensions de son corps. Même avec de simples baguettes, je peux les transformer en armes si je cible les yeux. Cela nous amène à tachi [太刀], l'épée longue. Il représente ce qui se passe « au-delà ». L'objet spécialisé peut prendre plusieurs formes. Tout est bon et peut être transformé en une arme.

Olivier Gaurin : Ainsi devons-nous comprendre que dans le Daito-ryu, l'étude des armes n'est pas un programme distinct en soi ?

Chiba Tsugutaka : Non, c'est un tout. Quand l'attaque vient, la main est là pour protéger. Cela [un objet sur la table] peut servir aussi bien. Cela signifie que tout peut servir pour vous protéger. C'est pourquoi tout cela est inclus dans les rouleaux là-bas. C'est pourquoi, si je donne un atemi comme avec le dos de la main, en Daito-ryu, on peut utiliser uraken [裏拳, revers du poing] comme ça... La position de la main que nous avons étudiée la dernière fois était comme ça... J'ai demandé pendant le cours : « laquelle est omote [面, la face visible des choses] ? » Mais je n'ai obtenu aucune réponse.

Olivier Gaurin : Vraiment ?

Chiba Tsugutaka : Oui, je lui ai ensuite dit : « Qu'est-ce que ura [裏, désigne la face cachée des choses] alors ? » Mais je n'ai pas eu de réponse non plus.

Olivier Gaurin : Mais généralement, on voit qu'omote...

Donc omote et ura sont une seule et même chose. Il en est de même pour les techniques.

Chiba Tsugutaka : Ce qui est écrit ici signifie « gant » [小手, kote], le dos de la main, sa coquille. Ko [小] est le dos de la main et la paume est sho [掌]. Il n'y a donc pas de différence entre omote et ura. Omote est le dos de la main et ura est la paume. On peut montrer ura comme ça. Si on ne fait que cela [il agite la main de droite à gauche devant son visage avec la tranche le long de son nez], cela signifie : « non, pas ça ». Donc omote et ura sont une seule et même chose. Il en est de même pour les techniques.

Olivier Gaurin : Ils sont comme les deux faces d'une pièce de monnaie n'est-ce pas ? Il y a un côté pile et un côté face, mais c'est toujours la même médaille.

Chiba Tsugutaka : Et il en est de même pour les techniques. Cela signifie que si on utilise le dos de la main, nous utilisons une arme. Mais lorsqu'on utilise la paume, ça veut dire « stop ». Même si on gifle quelqu'un avec la paume, ce n'est pas très grave. On se le fait à soi-même comme ça [il se frappe le front avec le plat de la main] ! On se fait ça à nous-mêmes ou à autrui. On trouve cela dans le sumotori pendant les techniques de tsuppari [つっぱり, supplantation].

chiba-tsugutaka-guillaume-erard-06Chiba Tsugutaka et Guillaume Erard

Olivier Gaurin : Mais ne peut-on pas dire que ce sont des armes aussi ?

Chiba Tsugutaka : Oui, c'est pourquoi j'ai dit que les deux aspects étaient la même chose. Omote devient une arme et ura peut devenir une arme aussi. Regardez, quand on agite notre main pour dire non, les deux parties sont en action, on n'agite pas seulement la paume. C'est ce que cela signifie.

Olivier Gaurin : Quelles sont les racines techniques des armes du Daito-ryu ?

Chiba Tsugutaka : Du [Shingen Jiki] Shinkage [ryu].

Olivier Gaurin : Shinkage-ryu...

Chiba Tsugutaka : En ce qui concerne l'influence du Shinkage, la source vient de l'Aizu. Il y a aussi un grand nombre de techniques issues du Ono-ha Itto-ryu.

Olivier Gaurin : Avez-vous pratiqué le Shinkage-ryu ?

Chiba Tsugutaka : Non, j'ai surtout fait du Itto-ryu. Donc, il y a l'influence de ces deux écoles.

Olivier Gaurin : Quelle est la signification de aiki [合気] dans aiki-jujutsu ?

Chiba Tsugutaka : Aiki, c'est le moyen d'exprimer kokyu.

Olivier Gaurin : Donc kokyu-ho [呼吸法] signifie que grâce à notre kokyu, on peut diriger le kokyu de quelqu'un d'autre ?

Dans aiki, il y a ki, cela signifie que dans kokyu, on va utiliser le ki de l'inspiration et le ki de l'expiration, la respiration de l'adversaire.

Chiba Tsugutaka : Oui, le partenaire expire to. La ventilation chez les êtres humains se compose d'inspirations et d'expirations. Laquelle de ces phases est-elle la plus vulnérable ? L'inspiration est la phase de faiblesse. On est fort lorsqu'on expire. Dans aiki, il y a ki [氣], cela signifie que dans kokyu, on va utiliser le ki de l'inspiration et le ki de l'expiration, la respiration de l'adversaire.

Olivier Gaurin : Cela signifie-t-il qu'on peut voler le iki [活気, vitalité] du partenaire ?

Chiba Tsugutaka : Oui, c'est cela.

Olivier Gaurin : L'adversaire est dépourvu de son iki...

Chiba Tsugutaka : Oui, c'est exact. C'est l'effet de surprise, comme lorsqu'on pointe quelqu'un du doigt, cela bloque la respiration. On inspire en général par le nez et on expire par la bouche. Mais quand on court un 1000 m, on inspire et expire par la bouche. C'est ce qui entre en jeu dans l'aiki, on utilise ça tout le temps.

Olivier Gaurin : Dans le Daito-ryu, on voit souvent, en particulier lors de démonstrations, des phases lors d'un mouvement où on atteint un état de déséquilibre, un état en suspension où les tensions sont arrêtées, un état où iki est arrêté.

Chiba Tsugutaka : C'est ce qu'on appelle zanshin [残心] ; « l'esprit qui demeure ».

olivier-chiba-3Chiba Tsugutaka et Olivier Gaurin

Olivier Gaurin : Ah, c'est dans ce sens !

Chiba Tsugutaka : C'est parce qu'il y a toujours la possibilité d'une contre-attaque. Il y a aussi le cas du tasudori [多数取り], lorsque plusieurs personnes viennent attaquer en même temps. Dans ce cas, on doit se mettre en garde tout de suite avant que l'attaque suivante arrive, par derrière ou d'on ne sait où. Donc, on se dirige habituellement vers l'adversaire pour se protéger de lui. C'est le sens originel de zanshin. Si on regarde ailleurs et si quelqu'un arrive pour attaquer, on ne voit rien. Si je vous regarde, je peux aussi voir à environ 180 degrés, je peux percevoir ce qui se passe sur les côtés. Donc, si une attaque vient du côté, je peux la sentir, la percevoir. Durant l'apprentissage, on travaille essentiellement sur les saisies, mais en réalité, on est séparé et c'est au moment où l'attaque arrive qu'on fait la technique.

Olivier Gaurin : Sur ikkajo et nikajo, on pratique la saisie, mais à partir de sankajo, on commence à travailler sur l'intention.

peu à peu, on s'éloigne des formes dans lesquelles les mains saisissent.

Chiba Tsugutaka : Oui, on se laisse saisir, ce sont les formes fixes du kata [型, la forme]. On doit donc étudier et mémoriser les formes, et peu à peu, on s'éloigne des formes dans lesquelles les mains saisissent. Ensuite, on passe à deux ou trois adversaires, et on apprend à travailler dans ces conditions. On apprend à saisir, à projeter, etc. On apprend à faire face à ces types d'attaques dans une perspective aiki, ainsi, l'apprentissage devient de plus en plus vaste. Fondamentalement, l'être humain n'a pas besoin d'être éduqué à ce niveau, il sait déjà comment faire. C'est le honnon [本能], l'instinct de l'aiki. Celui qui esquive comme cela peut éviter la menace.

Olivier Gaurin : On retrouve la même chose chez les animaux, comme les chats n'est-ce pas ?

Chiba Tsugutaka : Oui, les humains appartiennent au royaume des animaux et les animaux ont des instincts. En aiki, cet instinct est le ki.

Olivier Gaurin : Mais cela ne se voit pas pendant l'entraînement n'est-ce pas ?

Chiba Tsugutaka : Mais si, bien sûr, si ce n'était pas le cas, on ne pourrait pas le faire. Je vous montrerai demain.

Olivier Gaurin : Dans quel sens le mot aiki était-il utilisé dans les temps anciens ?

Chiba Tsugutaka : Il est difficile de savoir ce que les gens se ressentaient dans les temps anciens.

Olivier Gaurin : Oui, au cours de la période des guerres féodales, tout devait être très différent, et puis encore différent dans l'ère Edo...

Chiba Tsugutaka : Il est difficile de comparer le travail à l'épée des anciens budo [武道, voie guerrière] avec les techniques d'aujourd'hui utilisant des fusils ou des missiles. C'était très différent en termes de distance par exemple. Il s'agit d'un problème de période. Maintenant il y a des fusils, mais avant il y avait l'arc et les flèches. Dès qu'on a inventé l'arc et les flèches, on a dû inventer l'armure pour s'en protéger. Le problème était de savoir comment atteindre un homme quand il était monté sur un cheval. Lui tirer dessus était inutile parce qu'il avait une armure d'écailles, les flèches ne pouvaient pas passer à travers. Cependant, on pouvait tirer sur le cheval ; cela fonctionnait, le cheval tombait.

Olivier Gaurin : Ainsi, la problématique est celle des armes ?

Chiba Tsugutaka : Oui, l'aiki s'est développé en fonction de cela.

Olivier Gaurin : Peut-on trouver le concept de aiki dans d'autres budo que l'aikido et de Daito-ryu ?

Mais c'est parce qu'on utilise un shinai qu'on peut faire cela. Avant, avec une vraie épée, on ne pouvait pas faire l'imbécile comme ça.

Chiba Tsugutaka : Bien sûr, mais on ne peut pas le voir clairement. Il s'agit d'un problème de période, mais l'aiki est réellement présent. Ces derniers temps, on parle plus de kokyu et de respiration. Le kiai [気合, cri court fait pendant une attaque] en kendo, c'est la même chose, le fait de sortir de la ligne d'attaque, c'est de l'aiki. Bien sûr, de l'extérieur, on voit surtout la vitesse. Par exemple, ce mouvement de la main menuchi [面打ち, frappe sur le devant de la tête] est typique de la pratique actuelle, mais c'est parce qu'on utilise un shinai qu'on peut faire cela. Avant, avec une vraie épée, on ne pouvait pas faire l'imbécile comme ça. Donc, on ne dirigeait pas l'épée vers l'autre, elle était utilisée d'une manière plus verticale, avec une garde haute, de sorte qu'on pouvait « redonner » [dans le sens de kokyu décrit précédemment]. C'est pour cela qu'à l'entraînement, on utilisait de gros morceaux de bois, car ça ne durait pas une minute, mais deux ou trois. C'est pourquoi les gardes hautes de type hasso-kamae [八相構, toutes les (huit) directions] ont été inventées. Les techniques de sankajo et yonkajo viennent de là. Ces mouvements sont le reflet de ces gardes, et c'est comme cela qu'on contrôle l'autre. On contrôle en synergie le poignet, le coude, et les structures osseuses de l'épaule. Ce sont les techniques au-delà de sankajo.

chiba-tsugutaka-guillaume-erard-08Chiba Tsugutaka et Guillaume Erard

Olivier Gaurin : Celles-ci doivent être considérées comme des techniques de sabre ?

Kaeshi, qui veut dire « redonner », est l'ura de la technique. Aiki c'est le ura de cette technique.

Chiba Tsugutaka : Oui. Le style n'est pas ce qui importe, c'est le contenu qui est important. Ce n'est pas parce que vous imitez la forme que le mouvement est bon. Si vous ne comprenez pas l'essence, il n'est pas bon. Si vous ne verrouillez pas le mouvement, vous prenez un coup. C'est le kaeshiwaza [返し技, retournement de technique], c'est l'aiki. Les gens pensent que l'aiki est une technique de « faire » ou « donner », mais en réalité, l'aiki se situe dans la une technique ura, qui est une technique de « rendre ». Kaeshi, qui veut dire « redonner », est l'ura de la technique. Aiki c'est le ura de cette technique. Si vous savez comment faire sankajo, alors vous pouvez le faire. Avant, on ne décernait pas sandan aussi facilement et ouvertement que maintenant, mais aujourd'hui, tout le monde arrive au septième ou huitième dan. Il y avait chuden et okuden. Il s'agit d'un changement fondamental dans l'enseignement. On disait : « Chuden sera dévoilé, mais les secrets [okuden] seront bien gardés ». C'était un peu différent de maintenant n'est-ce pas ?

Olivier Gaurin : Qu'est-ce qu'un professeur ?

Chaque enseignant est une vérité en lui-même. La vraie question est : « Comment était le sensei de ce professeur ? »

Chiba Tsugutaka : Chaque enseignant est une vérité en lui-même. La vraie question est : « Comment était le sensei [先生, né en premier] de ce professeur ? » Tout vient de là.

Olivier Gaurin : C'est ce que représente ce rouleau ? Une lignée, une source commune ?

Chiba Tsugutaka : L'ironie est que cela implique également une notion d'être juste une marionnette. Pour devenir le meilleur, il faut devenir comme une branche. Nous cherchons notre tronc d'origine pour devenir une branche forte. Par conséquent, on peut dire qu'on vient de ce tronc particulier. La seule vraie question est de savoir si on est une petite ou une grosse branche. Plus les branches poussent, le mieux c'est, car alors, le tronc croit avec elles, et si le tronc se développe, les branches aussi.

genealogychibaGénéalogie de Daito-ryu de Chiba Tsugutaka

Olivier Gaurin : Pour moi, c'est la même problématique. Pourquoi suis-je ici devant vous ? C'est pour la raison inverse. Je suis arrivé par le bas, et je me demandais lequel de mes sensei allait dans la bonne direction. Trois de ces enseignants semblaient aller dans une direction particulière et en les suivant vers l'intérieur, je suis arrivé à vous. Ce dont vous parlez maintenant est le point de vue opposé, celui qui va vers l'extérieur.

« Quoi qu'il arrive, le premier sensei que l'on adopte restera toujours notre sensei »

Chiba Tsugutaka : Il faut réfléchir à comment on peut transmettre des connaissances et devenir un guide. Tel est le sens du mot sensei. Il y a des enseignants qui ne savent pas comment choisir le bon chemin. Quand je les laisse faire ce qu'ils veulent, je peux le voir clairement. Bien que ce qu'ils font marche pour eux, cela ne fonctionne pas aussi bien pour quelqu'un d'autre. Si on prête attention à cela, on peut corriger les défauts, mais cela exige beaucoup de bon sens. Là réside l'individualité de chacun de nous. En tant qu'élève, quand on commence à penser des choses comme: « En dépit de mes efforts, ça ne marche pas », quelques mots avec le sensei peuvent nous sortir de l'ornière. Il suffit de dire : « Sensei, j'ai fait comme vous avez dit, mais cela ne fonctionne pas, regardez... » C'est ce qu'on doit dire. On doit devenir des êtres humains ! C'est le sens de deshi.

Bien sûr, il y a des gens qui ne reçoivent jamais cela parce qu'ils n'ont pas quelqu'un qui leur en donne l’opportunité, c'est à ce moment que le guerrier incompétent commence à faire des choses impossibles.

Il y a un célèbre dicton japonais qui dit : « Quoi qu'il arrive, le premier sensei que l'on adopte restera toujours notre sensei ». Cela signifie que si on suit un sensei pendant un certain temps, il sera très difficile de changer, alors il vaut mieux ne pas se tromper. Le sensei ne doit pas réprimander l'élève, il doit prêter attention. Sinon, l'élève pensera : « Il se fâche contre moi, mais je ne peux pas le faire ». Qu'est-ce que ce blâme alors ? Le sensei devrait dire : « Regarde, ce n'est pas la bonne façon de le faire, fais comme ceci plutôt ». C'est plus facile de cette façon, parce que l'on enseigne en homme juste. C'est de cette façon que l'on apporte des connaissances. Bien sûr, il y a des gens qui ne reçoivent jamais cela parce qu'ils n'ont pas quelqu'un qui leur en donne l’opportunité, c'est à ce moment que le guerrier incompétent commence à faire des choses impossibles. On ne peut rien y faire. Même moi, si je faisais quelque chose d'impossible, je serais coincé. C'est ce qui arrive quand on fait des choses impossibles.

Olivier Gaurin : Et d'autre part, il existe de véritables génies.

Chiba Tsugutaka : La meilleure chose à faire est de suivre le chemin des mouvements au mieux de notre capacité. Telle est la vraie question. On doit saisir sa chance et tenter de devenir une bonne branche. Celui qui vient sans cette question, avec ou sans avis, doit être enseigné cela. C'est le rôle de l'enseignant. Si cela se produit, cela crée un lien entre les êtres humains [ningendoshi, 人間年]. Ningen [人間] est écrit comme l'« espace » entre les personnes [ou personnes au sein de leur propre « espace »]. C'est ce qui les relie, il y a un espace entre eux. Si cet espace n'était pas là, cela créerait des conflits.

Olivier Gaurin : On touche au lien entre la « marionnette » et l'« être humain ».

Chiba Tsugutaka : Oui. Cet espace, ma [間] représente le socle sur lequel l'être humain est construit. Il faut ouvrir cet espace, sinon il se distend. Si l'être humain se déconnecte, il devient une partie de la « masse » des personnes. Tout cela est très bien mis dans les caractères kanji...

Olivier Gaurin : Avant de vous rencontrer, j'avais pratiqué la forme fixe kata avec d'autres sensei. Quand je vous ai vu, j'ai pensé que ce que vous faisiez était très différent. C'était en partie du kata, mais les techniques avaient plus de vie. En aikido, on parle de nagare [流れ, écoulement] lorsque les techniques sont effectuées de façon fluide. Par conséquent, je me demandais si nagare était la forme ultime de la pratique du Daito-ryu ?

Chiba Tsugutaka : C'est une question d'individu, certaines personnes sont plus ou moins « agitées ». Ce que vous devez comprendre, c'est qu'on s'entraînait dans des espaces très restreints. Vous devez penser à ça. Il est très difficile de déséquilibrer le partenaire quand on ne peut pas se déplacer beaucoup. C'est ça l'aiki. Si le partenaire revient, il faut reprendre sa distance [間合い, ma-ai, intervalle]. C'est très important. Dans ce cas, lorsque l'attaquant vient, il n'a qu'à faire un pas, un pas et demi au maximum, pour être en mesure de saisir. C'est dans cet espace qu'il va développer son attaque et qu'il est le plus facile d'« entrer ». Par conséquent, on doit l'attendre.

guillaume-chiba-02Chiba Tsugtaka, Guillaume Erard et Olivier Gaurin

Olivier Gaurin : Quelle garde doit-on prendre ?

Chiba Tsugutaka : La garde qu'on adopte aura une incidence sur la façon dont il viendra, ce qui est humain n'est-ce pas ? Si on prend une garde à gauche, il viendra par la gauche. Il ne viendra pas de l'avant. Il s'agit d'un point essentiel caché [極意, gokui] : il n'y a pas de garde. La position naturelle [自然体, shizentai] viendra et on sera en mesure de contrer.

Olivier Gaurin : Comment voyez-vous l'intérêt grandissant pour le Daito-ryu manifesté à l'étranger ?

Chiba Tsugutaka : Aujourd'hui, il semble y avoir un intérêt de la part des étrangers qui viennent au Japon, nous devons répondre à ce besoin tout en continuant notre travail. C'est pourquoi je pense que la recherche seule n'est pas suffisante. On a vu cela clairement lors de nos derniers rassemblements au Takumakai.

Olivier Gaurin : En ce qui concerne la propagation du Daito-ryu à l'avenir, quels sont vos espoirs ou vos plans particuliers ?

Les mots font partie du folklore, ils sont juste une sorte de maquillage.

Chiba Tsugutaka : Un espoir ? C'est une question de corps, tout comme nous l'avons dit. Mon espoir est que nous puissions nous unir par la pratique, et que le Daito-ryu devienne un moyen de rencontres, de fusion à travers le cœur. C'est ainsi que nous pourrons le faire durer. J'enseigne deux stages par an et les gens viennent absorber à travers leurs yeux les techniques de Shikoku qui, une fois qu'elles sont intégrées, peuvent contribuer à la croissance de branches solides pour que le tronc grandisse et que l'ensemble de l'arbre croisse. C'est ce que je veux. Mais d'abord, nous devons sortir de la médiocrité actuelle, parce qu'en ce moment, beaucoup de ces gens ont une opinion un peu trop haute d'eux-mêmes. Les mots font partie du folklore, ils sont juste une sorte de maquillage.

Olivier Gaurin : Oui, ma question n'était pas très bonne, ce que je voulais dire, c'est : « Quel est votre espoir, pas nécessairement en tant que sensei, mais en tant que l'être humain Chiba Tsugutaka ? »

Chiba Tsugutaka : Jusqu'à présent, le Daito-ryu de Shikoku était un peu caché, ce qui lui a permis de conserver ses spécificités, mais s’il s'ouvre, il risque de se perdre.

Olivier Gaurin : Alors, quelle est votre opinion personnelle sur l'ouverture le Daito-ryu aux étrangers et la diffusion à l'étranger ?

Chiba Tsugutaka : Par exemple, toi et Guillaume pratiquez avec beaucoup de dévouement et d'enthousiasme, j'espère que vous pourrez promouvoir notre approche en France et ailleurs, pour montrer les techniques aux gens et les aider à comprendre au-delà des quelques images qu'ils ont vues. C'est toujours préférable de pratiquer entre êtres humains. Parce que nous devons à la fois nous intégrer et aller vers les autres.

chiba-elevesChiba Tsugutaka entouré d'Olivier Gaurin et Guillaume Erard

Olivier Gaurin : Sensei, merci beaucoup !

À propos de l'auteur
Olivier Gaurin
Auteur : Olivier GaurinSite web : http://www.oliviergaurin.com
Biographie
Olivier Gaurin est un Aïkidoka français installé au Japon depuis de nombreuses années. Il est l'auteur de nombreux livres sur la pratique de l'Aïkido ainsi que d'oeuvres de fiction. > Voir le profil complet

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