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L'organisation Takumakai est le référentiel des connaissances acquises par Takuma Hisa de Takeda Sokaku. De même, Nakatsu Heizaburo (lire sa biographie ici), qui comme Hisa, a été formé au dojo du Journal Asahi à Osaka, a transmis ses connaissances techniques acquises de cette période dans la région de Shikoku. Nakatsu a rejoint le journal en 1930, où il a appris avec Hisa via l'enseignement de Ueshiba Morihei, puis Takeda Sokaku. Il a été nommé Représentant Instructeur (教授代理, kyoju Dairi) en 1937 par Takeda. Parce que Nakatsu était un Judoka, Takeda lui a aussi enseigné de façon privée des techniques pour vaincre un adversaire dans l'espace réduit d'un seul tatami. Nous avons interrogé Chiba Tsugutaka Shihan de Ikeda, préfecture de Tokushima, qui est connu pour être le meilleur élève de Nakatsu, et lui avons demandé de nous parler de son professeur et de ses techniques.

« Vainquez votre adversaire dans l'espace d'un seul tatami »

J'ai commencé la pratique du Daito-ryu avec Nakatsu sensei quand j'avais 20 ans. Il était un rebouteux et il utilisait sa salle d'attente comme dojo. La pièce faisait 6 mètres carrés tout au plus. Nous nous entraînions par paires, et on pouvait parfois être au plus huit élèves. Sachant cela, vous devriez être en mesure de deviner quel genre de techniques nous faisions : des techniques debout (立合い, tachiai). Nous commencions par des techniques de soumission (極め技, kiwamewaza), des techniques de lutte (固め技, katamewaza ), et des techniques de projection (投げ技, nagewaza), mais au lieu de projeter complètement, nous projetions vers le bas, pas horizontalement mais verticalement, nous projetions l'adversaire vers le bas au sein d'un seul tatami.

J'y ai travaillé si passionnément que je rêvais même à ce sujet. La nuit, je faisais des sauts de trois mètres au-dessus de ma femme et de mes enfants qui dormaient à côté de moi ! (Rires)

chiba-tsugutaka-guillaume-erard-06Chiba Tsugutaka projetant Guillaume Erard au dojo de Wakimachi (Photo par Olivier Gaurin).

Avant les cours, Nakatsu Sensei me demandait de l'aider à traiter ses patients. Et après cela, on pratiquait. Qu'on ait été un, deux ou trois, il nous regardait toujours pratiquer. Il n'y avait pas de règle quant au nombre de fois par semaine où nous nous entraînions.

Au cours des entraînements, il n'expliquait pas les choses d'une manière explicite comme : « faites comme ceci ou comme cela », mais parce qu'il était un rebouteux, il nous apprenait d'abord les détails sur le corps humain. Comme il connaissait le système circulatoire et les points de pression, il parlait des effets de pousser sur certains points.

Par exemple, il nous a dit « si vous attaquez ce point, l'adversaire décédera dans 15 ans ». Bien sûr, il serait illégal de faire une telle chose, alors il était en fait en train de nous mettre en garde contre cela, mais parfois, ce qu'on dit est le contraire de ce qu'on veut enseigner aux gens. Cela dit, même lorsqu'on se cassait les os, grâce à ses connaissances de rebouteux, Nakatsu Sensei était en mesure de les remettre sur place. C'était le genre d'environnement dans lequel on apprenait ; ses techniques étaient vraiment sévères, et il était vraiment strict. Il était très colérique, mais aussi très prudent.

chiba-tsugutaka-guillaume-erard-01Chiba Tsugutaka effectuant une technique de kyusho sur Guillaume Erard

Le judo que Jigoro Kano a fondé et qui est devenu largement adopté a au final été basé sur l'idée de gagner ou de perdre. Cependant, ce n’était pas comme ça à l'origine. Lorsqu'on étudie un système de combat traditionnel (武術, bujutsu), il est basé en la réalité sur vivre ou mourir. Je pense donc que Takeda Tokimune Soke (fils de Takeda Sokaku et chef de la ligne principale du Daito-ryu) a transformé cette idée et a ajouté le suffixe « Do » (道, chemin) au caractère « Bu » (武). « Bu » signifie « arrêter une lance », « arrêter les combats ». il a ajouté le caractère « Do » à cela.

asahi-shinbun-takeda-sokakuLe groupe du Journal Asahi autour de Takeda Sokaku. Au fond, deuxième à partir de la gauche : Nakatsu Heizaburo

« Ne deviens pas arrogant »

Nakatsu Sensei disait souvent : « Apprendre les techniques signifie oublier les techniques ». Quand j'ai entendu ça la première fois, je me suis senti comme s'il m'avait cassé le nez, il nous disait d'oublier et ne pas devenir des Tengu [Note: Dans la culture japonaise, le Tengu (天狗, « chien céleste ») est un personnage mythologique dont l'une des caractéristiques, l'arrogance, est représentée par son nez anormalement long. En disant que son nez a été cassé, Chiba Sensei veut dire que Nakatsu Sensei l'a remis à sa place, il a réduit son arrogance.]

Tokimune Sensei m'a dit que Sokaku Sensei enseignait la même chose. Il m'a dit que Sokaku Sensei s'est un jour arrêté devant un magasin de brochettes de mochi qui était tenu par une vieille dame. Elle jetait les bâtons laissés par ses clients par dessus son épaule, sans regarder, et ils atterrissaient à chaque fois en douceur dans le porte-bâton derrière elle. Sokaku Sensei a compris qu'on pouvait toujours tomber sur quelqu'un de meilleur que soi je suppose ! (rires)

chiba-tsugutaka-guillaume-erard-08Des techniques sévères mais effectuées sans ego

Sokaku enseignait de façon individuelle

Sokaku Sensei adaptait ses cours aux élèves présents. Hisa sensei était expérimenté en Sumo, et ainsi, Sokaku Sensei lui a enseigné les techniques qui étaient semblables à celles du Sumo. Nakatsu Sensei, lui, était un Judoka, donc sa posture (残心, zanshin) le conduisait à ce genre de gardes plus élevées (Chiba Sensei lève les deux mains). Ce que j'appris de Nakatsu sensei est ce genre de positions. On se tenait avec les jambes écartées, donc on était plus stable. La raison est que cette position vous permet de briser l'équilibre de votre adversaire avec vos jambes, tout en étant conscient des autres ennemis qui vous entourent. Si vous gardez votre visage à ce niveau, vous pouvez voir ce qui est autour de vous, à 180 degrés. C'est ce que j'ai appris au début.

Comme vous pouvez le voir sur les photos du Soden, [Note : Le Soden est un recueil en 11 volumes de photos prises au Journal Asahi entre 1933 et 1939, montrant les techniques enseignées par Ueshiba Morihei, puis Takeda Sokaku] Nakatsu Sensei apparaît dans la deuxième moitié, à partir du volume 8 ou 9, qui regroupe les techniques enseignées par Sokaku. La raison pour laquelle je pense qu'il apparaît dans ces volumes est que Nakatsu Sensei a été celui qui a appris les techniques directement de Sokaku Sensei.

nakatsu-soden-02Photo issue du Soden montrant Nakatsu Heizaburo

Sokaku Sensei n'enseignait pas tout à tout le monde, au contraire, il enseignait en fonction des capacités de l'individu. Si ses élèves, des personnes telles que Yoshida ou Kawazoe, faisaient une démonstration aujourd'hui, vous le verriez instantanément. Nakatsu Sensei, lui aussi, enseignait individuellement, tout comme le faisait Hisa Sensei, et comme moi aussi je le fais.

guillaume-chiba-03Chiba Sensei enseignant des points techniques avancés à Olivier Gaurin (uke : Guillaume Erard)

« Vous êtes manifestement un élève de Nakatsu »

J'ai rencontré Hisa Sensei quand Makita Soichi l'a invité à Tokushima (Komatsushima) en 1967. Hisa Sensei a fait une démonstration, et nous en avons fait une devant lui également. Il a regardé ma démonstration et a dit : « Vous êtes manifestement un élève de Nakatsu Sensei. Ceci est sans aucun doute du Daito-ryu. » Il m'a alors demandé d'enseigner à Osaka, et il a organisé des stages à deux ou trois reprises dans une maison de presse à Osaka. Je reçois encore des invitations parfois.

« La différence entre l'apprentissage par la pratique et l'apprentissage dans les livres »

Nakatsu Sensei m'a dit que lorsqu'on recevait un certificat de Sokaku Sensei, on devait écrire son propre catalogue technique (目録は, mokuroku), et qu'il se contentait de signer le parchemin une fois rempli (巻物, makimono) [Note : Dans les arts martiaux classiques, lors de l’attribution d'un rang, le destinataire reçoit également les rouleaux contenant toutes les techniques qu'il a apprises. Le contenu de ces rouleaux est généralement organisé par le chef de l'école].

scrollsChiba Sensei expliquant le contenu de ses rouleaux à Olivier Gaurin

La rédaction de votre propre makimono faisait partie intégrante de l'enseignement de Sokaku. Ce qu'est le vraiment mokuroku est une sorte d'aide-mémoire des techniques que vous avez déjà apprises. Si on apprend uniquement à partir des phrases qu'il contient comme « frapper sur la droite, revenir vers la droite », on ne peut espérer comprendre ce qu'elles veulent dire. Parfois, elles disent de faire le contraire de ce qu'on est supposé faire, et parfois la vérité. Suzuki Shinpachi Sensei [Note : l'un des instructeurs du quartier général du Daito-ryu à Hokkaido qui a enseigné à Chiba Sensei quand ce dernier est allé à Abashiri pour se former sous Takeda Tokimune] a également déclaré que certaines parties étaient écrites en dialecte Aizu [Takeda Sokaku est né dans le domaine Aizu (会津), situé à l'extrémité ouest de la préfecture de Fukushima].

En distribuant des makimono, on rend tout le monde heureux, mais il est indispensable de passer par le processus d'apprentissage réel avant, et l'important est d'apprendre la technique.

nakatsu-heizaburo-kyoju-dairi-1Diplôme de kyoju dairi de Nakatsu Heizaburo

Daito-ryu : compétences pratiques

Les techniques de Daito-ryu viennent du champ de bataille. Nakatsu Sensei disait : « Il n'y a pas de défense sans attaque. Vous ne pouvez pas vous défendre si vous ne savez pas comment frapper. » Il disait que même si on doit combattre avec plusieurs adversaires, on n'aura jamais dix d'entre eux sur nous en même temps. Il seront généralement trois ou quatre, tout au plus, car s'il étaient plus, ils finiraient par se frapper les uns les autres quand on esquiverait.

Il existe une histoire au sujet de Sokaku Sensei combattant 30 personnes durant l'ère Meiji. Si trois personnes viennent à nous, on doit faire face à l'un d'eux d'abord, et une fois qu'on a traité avec celui-là, cela nous donne la distance appropriée (間合い, maai) par rapport aux deux autres. Les techniques de Daito-ryu viennent de ce genre de situations de combat réel.

« Vous ne pouvez le ressentir qu'à travers votre sixième sens »

Nakatsu Sensei parlait également au sujet d'attaques au couteau par derrière. Quand on lui demandait : « Sensei, nous n'avons pas des yeux dans le dos », il répondait « Si, nous avons des yeux, ne le sentez-vous pas ? » Il parlait de quelque chose comme un sixième sens. Il disait que les femmes étaient plus susceptibles de le sentir. Il disait qu'il ne pouvait pas nous entraîner pour les cas dans lesquels on est attaqué par quelqu'un dans le dos, mais que c'était quelque chose que nous devions « sentir ». Nakatsu Sensei nous racontait ce genre d'histoire pour mettre les choses en perspective.

Comme j'étais l’élève de Nakatsu Sensei, j'ai commencé à absorber les aspects psychologiques en plus des techniques, comme sa rigueur.

Je dis toujours à mes élèves : « Vous êtes des œufs. Et il y a deux types d'œufs, fécondés ou non. Si vous voulez devenir quelque chose, vous devez être un œuf fécondé, de cette façon, vous pourrez éclore et vous développer. »

Cet article a été originalement publié en Japonais dans le numéro 129 (mai 2001) d'Aiki News. Il a été traduit par Guillaume Erard et reproduit avec la permission de Chiba Tsugutaka Sensei. Les photos au Dojo de Wakimachi sont d'Olivier Gaurin.

À propos de l'auteur
Chiba Tsugutaka
Auteur : Chiba Tsugutaka
Biographie

Chiba Tsugutaka (lire son interview ici) est né en 1931 dans la préfecture de Tokushima. Il a rejoint le dojo de Nakatsu Heizaburo en 1946. Il a également été formé à Hokkaido par Takeda Tokimune, le chef de la ligne principale du Daito-ryu, et a été reconnu par ce dernier comme titulaire légitime du catalogue technique de Takeda Sokaku de la fin des années 1930. En tant que tel, Chiba Tsugutaka est autorisé à utiliser le symbole du clan Takeda. Nakatsu Heizaburo lui a décerné les certificats de Hiden mokuroku (秘伝目録), Hiden Ogi (秘伝奥儀), Aikinojutsu (合気之術) et Goshin yo-no-te (御信用之手). Il est le prêtre en chef du temple Joko-ji à Ikeda, préfecture de Tokushima.