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Hakama

Cet article est une traduction du papier d'examen que j'ai soumis pour la promotion au premier Dan de Daito-ryu aiki-jujutsu au sein du Takumakai (l'original en japonais est disponible ici). Ce sujet est l'un des huit proposés pour ce grade en particulier ; chaque grade ayant une série de sujets qui lui sont spécifiques. Cet article s'intéresse à l'origine du port du hakama dans les arts martiaux japonais. J'ai choisi ce sujet car j'avais déjà plus ou moins couvert les autres dans mes articles précédents, et quitte à écrire un texte, autant que celui-ci soit inédit. Gardez bien en tête que tout au long de l'article, mon référentiel est le Daito-ryu aiki-jujutsu, et donc les usages et règles en vigueur peuvent varier un peu par rapport à celles de l'aikido ou d'autres arts martiaux. Elles sont par contre en grande partie communes aux deux grands courants du Daito-ryu que sont le Takumakai et la branche de Takeda Tokimune sensei. L'écriture de cet article s'est révélée être un exercice particulièrement périlleux puisqu'il s'est agi de voir un peu plus clair par rapport à des préconceptions parfois erronées, tout en respectant les choix et usages propres à mon propre koryu et ce, quelque soit leur origine ou historicité. Il a également fallu opérer en dépit d'un très faible nombre de références académiques ou historiques sur lesquelles s'appuyer.

Histoire du hakama

nobakamaLe Hakama est un vêtement traditionnel japonais qui fut a l'origine porté par-dessus le kimono par les hommes des classes supérieures de la société japonaise. Les spécialistes pensent que l'origine du hakama remonte plus loin que cela, dès l'ère Heian (794-1185), lorsque les femmes de la cour impériale prirent pour habitude de porter sous leur kimono de longues culottes dont le nouage rappelle celui du hakama d'aujourd'hui. Un peu plus tard dans la même ère, ce sont les hommes qui commencèrent à porter le kariginu et le suikan, et tous deux comportaient des pantalons en forme de robe. À partir du début de la période de Kamakura (1185-1332), les hommes à cheval appartenant aux classes guerrières commencèrent à porter des hakama aux jambes séparées dont la fonction était de protéger les jambes des cavaliers contre les buissons et feuillages. C'est à partir de ce moment que le port du hakama commença à se répandre dans les hautes couches de la société nippone, adoptant une très grande variété de formes, tissus, et longueurs. En particulier, le nombre de plis à l'avant et à l'arrière pouvait être très variable. Peu de temps après, le port du hakama s'est généralisé aux couches inférieures de la société, commençant avec les soldats à pied qui portaient le momohiki attaché aux mollets, puis dans la population civile chez les lettrés et les marchands. Les travailleurs des champs eurent aussi leur propre version du hakama, le nobakama.

Au fur et à mesure que l'influence occidentale prit pied au Japon, le port du hakama devint relégué uniquement aux événements formels (cérémonies religieuses, mariages, etc.) et il ne resta un élément de l'habit de tous les jours que chez les prêtres et les pratiquants d'arts martiaux.

Hakama comme symbole de rang

hakama pliéDans la plupart des kobudo, mais aussi dans les gendai-budo comme le iaido, le kyudo, et le naginatado, le hakama a toujours été porté par tous, et dès le premier jour de pratique. Ceci est d'ailleurs toujours le cas aujourd'hui dans la plupart des disciplines précitées. Sachant qu'à part dans un nombre réduit de disciplines, le pantalon de keikogi ne se porte pas sous le hakama, il est assez facile de comprendre pourquoi aucun pratiquant n'oserait venir au dojo sans son hakama. Il existe un nombre conséquent de témoignages de professeurs reconnus qui disent qu'avant la Seconde Guerre mondiale, le port du hakama était également obligatoire en Daito-ryu mais aussi en aikido (sachant que les deux groupes n'étaient pas encore distincts a l'époque).

Cependant, à cause de la pauvreté généralisée qui engloba le Japon après la guerre, certaines écoles décidèrent de soulager leurs élèves du fardeau d'avoir à se procurer un hakama durant leurs premières années de pratique. Le temps passant, cette dérogation devint une règle, jusqu'au point où le port du hakama devint de « non obligatoire jusqu'à tel grade » à « interdit avant tel grade ». Il est intéressant de noter que des écoles telles que le Yoshinkan de Shioda Gozo sont allées encore plus loin en interdisant le port du hakama avant le quatrième Dan, alors que d'autres, en judo et jujutsu en particulier, en ont pratiquement abandonné le port à part durant les kata ou les travaux aux armes.

Le temps passant, il est donc compréhensible que le port du hakama soit devenu associé à la notion de rang. Le système de grades Dan étant une invention récente (1883) du fondateur du Judo Kano Jigoro (1860–1938) qui fut ensuite adoptée par d'autres arts martiaux dont le Daito-ryu aiki-jujutsu, l'aikido, le iaido et beaucoup d'autres encore, il semble raisonnable de penser que le lien entre le port du hakama et un grade soit apparu à peu près à ce moment là. Il ne semble donc rien avoir de « traditionnel » ni dans l'un, ni dans l'autre. Ce changement est en fait assez bien documenté en ce qui concerne l'aikido, et étant donné les liens très étroits qui existaient avant-guerre entre les élèves de Ueshiba Morihei, Takuma Hisa, et Takeda Tokimune, il semble logique de penser que le Takumakai a adopté les mêmes règles que les deux autres écoles en ce qui concerne les grades et le port du hakama, même si je n'ai pas été en mesure de retrouver des documents attestant formellement de ce changement. On sait par contre que certains cadres du Takumakai dont Chiba Tsugutaka et Kobayashi Kiyohiro Okabayashi ont été envoyés à Hokkaido par Takuma Hisa afin d'étudier avec Takeda Tokimune sensei, et qu'à leur retour, ces deux enseignants ont infusé le Takumakai avec un certain nombre d'usages initialement en vigueur dans le groupe d'Hokkaido.

Quelle que soit l'historicité du lien entre l'habit et le grade, celui-ci peut tout de même être à l'origine d'un certain nombre de notions intéressantes à propos desquelles le pratiquant de Daito-ryu aiki-jujutsu peut réfléchir lorsqu'il enfile son hakama pour la première fois. Tout d'abord, historiquement parlant, le hakama était initialement et incontestablement une marque de statut pour les nobles de la classe samourai, et si on se place dans ce contexte, on peut donc considérer l'association entre rang et hakama comme un retour à la normale, en particulier puisque le système de Dan est calqué sur celui des grades dans l'armée.

Une autre interprétation qui pour moi semble avoir plus de valeur est le fait que le niveau de shodan, bien loin d'être synonyme d'un quelconque degré de maîtrise, est en fait littéralement le « grade de départ ». On peut donc dire que c'est uniquement à partir du shodan que le pratiquant commence réellement son étude du Daito-ryu aiki-jujutsu. Avant cela, il n'est même pas considéré comme membre de l'école à part entière. Le serment que l'on fait en recevant le shodan confirme la signification de ce grade comme réel moment d'entrée dans une école. On peut donc voir le port du hakama comme une extériorisation du fait que quelqu'un est formellement intégré dans une lignée sur le chemin de l'Aiki. Le hakama qui est attribué au yudansha illustre donc plus un sens de responsabilité que celui d'une distinction.

Couleur et forme du hakama

umanori hakamaPour des raisons pratiques évidentes, le hakama principalement porté par les pratiquants d'arts martiaux est le umanori puisqu'il dispose de jambes séparées. Certains ko-ryu lui préfèrent le port du nobakama qui possède la même structure, mais des sections de jambes plus étroites et donc plus commodes pour bouger. Une exception concerne certaines écoles de kyudo où les femmes portent le hakama sans jambes séparées, le andon bakama. En aucun cas le hakama est-il supposé cacher le mouvement des jambes, celui-ci fut-il d'ailleurs souvent retroussé ou attaché par les samourai aux cours de batailles ou de duels.

Bien que le livre officiel du Takumakai ne mentionne pas la forme du hakama, le port du umanori semble être généralisé au sein de notre école, au même titre que dans beaucoup d'autres ko-ryu. Il est par contre explicitement écrit que les pratiquants à partir du shodan et au-dessus doivent porter un hakama bleu, alors que les shihan, kyoju dairi et shibucho portent le noir. Ceci est une spécificité de notre école et beaucoup d'autres ko-ryu ont une approche beaucoup plus souple en termes de couleur et forme du hakama. En Toda-ha Buko-ryu, le style de hakama umanori est la norme, mais les couleurs comme le blanc, bleu, et noir sont acceptables, alors qu'au Shinbukan de Kuroda sensei, n'importe quelle couleur ou quel style est acceptable. Au Kobukan Dojo de Ueshiba Morihei avant-guerre, il semble que le port du hakama blanc ait été autorisé. Il est dit que Nakayama Hakudo, le fondateur du Muso Shinden Ryu, demandait à ses élèves de porter des hakama blancs afin de pouvoir plus facilement s'assurer de leur hygiène. Historiquement parlant, il semble évident que la couleur bleue était bien plus répandue que le noir car beaucoup moins couteuse à produire. La teinture à l'indigo aizome était effectivement très largement utilisée pour la fabrication de vêtements traditionnels, dont les hakama. Le noir n'a commencé à se répandre globalement qu'à partir de l'introduction des teintures et tissus synthétiques.

hakama blancJe n'ai pas réussi à trouver d'informations sur une éventuelle signification particulière de la couleur du hakama, mais certains points de réflexion sur l'aspect du hakama valent certainement que l'on s'y arrête. D'un point de vue général, le hakama sert de lien entre le pratiquant contemporain, étranger ou domestique, et la culture traditionnelle japonaise. L'ensemble des rituels associés avec le port du hakama me semble avoir une importance particulière. Le nouage du hakama au début de la pratique sert de portail d'entrée dans un état esprit approprié à la pratique du Daito-ryu, et le pliage intriqué à la fin du cours permet de préserver sa forme et est aussi utile comme moment de calme, presque de méditation, avant un retour à la vie ordinaire. La forme complexe et la couleur du hakama sont donc directement liées au soin que le pratiquant porte à son vêtement et par conséquent, l'aspect de son hakama peut en dire long sur l'état d'esprit d'un pratiquant. Tout pratiquant qui se respecte prendra donc grand soin de son uniforme afin de projeter une bonne image de lui-même, de son professeur, et de son école.

Puisque le hakama nous vient de la noblesse, il porte avec lui une certaine dignité et un sens des responsabilités. Il est évident qu'un pratiquant qui porte le hakama ne se tient et ne se déplace pas de la même façon que sans, on appelle ça le hakama sabaki. L'écoulement fluide du tissu encourage l'écoulement des mouvements et des déplacements, et il existe un parallèle intéressant entre l'écoulement du ki et celui du tissu. J'ai aussi souvent entendu parler d'instructeurs réprimandant leurs élèves lorsque ceux-ci étaient débraillés à la fin d'un cours, leur disant que le fait que leur hakama soit défait montrait qu'ils bougeaient n'importe comment.

Les sens des plis du hakama

Plusieurs arts martiaux partagent la notion que chaque pli du hakama représente une valeur morale et que prises dans leur globalité, ces valeurs forment la base du code étique du guerrier.

L'origine des valeurs morales du guerrier japonais

Ce système de valeurs a probablement infusé les sociétés guerrières du Japon en tant que sous-produit de l'introduction du Confucianisme Chinois, en particulier le Wu-ch'ang (cinq constantes), qui représentent les cinq valeurs cardinales servant de base à la société :

  1. Jen : empathie
  2. I : propriété
  3. Li : respect des rituels et traditions
  4. Chih : perspicacité, sagesse
  5. Hsin : confiance mutuelle

Plus tard, le célèbre homme d'épée japonais Musashi Miyamoto (宮本 武蔵, 1584-1645) fit siennes ces valeurs et il les écrivit dans son Livre des Cinq Anneaux (Go Rin No Sho), les listant comme :

  1. Jin : bienveillance
  2. Gi : vérité et justice
  3. Rei : courtoisie
  4. Chi : sagesse
  5. Shin : piété

À partir de ce moment, ces valeurs semblent avoir été globalement acceptées par l'ensemble de la classe guerrière de l'ere Tokugawa (徳川幕府 1600-1868) et ce, jusqu'à la restauration Meiji. Effectivement, ce code moral a fortement décliné en même temps que la disparition de la classe samourai, mais face à l'influence grandissante de l'occident et de sa culture, un renouveau des valeurs chevaleresques s'est opéré pendant l'ère Meiji, plus particulièrement grâce au livre de l'écrivain japonais Nitobe Inazō (新渡戸 稲造) : Bushido, l'âme du Japon. C'est de plus ce livre, écrit en Anglais, qui a présenté pour la première fois ces concepts aux lecteurs occidentaux et ce n'est qu'ensuite que le livre a trouvé son succès au Japon, permettant aux valeurs des samourai de réinvestir les écoles d'arts martiaux, en particulier dans les gendai-budo.

L'origine de l'association entre les valeurs confucéennes et les plis du hakama

Bien que l'adoption des valeurs confucéennes par la classe samourai soit bien documentée, le point précis au cours duquel celles-ci se sont vues associées aux plis du hakama reste obscur, et les historiens pensent même qu'il s'agit en fait d'une invention récente datant de l'ère Meiji. Si on se souvient que l'origine du hakama vient en partie de la noblesse, et en partie du shinto, on s'aperçoit que l'association des valeurs bouddhiques confucéennes et de l'uniforme shinto procure une illustration très intéressante du syncrétisme qui a eu lieu au Japon entre les deux systèmes de pensée.

Quelle que soit l'origine de cette association, plusieurs instructeurs hauts-gradés ont écrit sur le sujet, dont Saotome Mitsugi qui dans son livre : The Principles of Aikido, les énumère comme suit :

  1. Jin (仁) : bienveillance
  2. Gi (義) : honneur et justice
  3. Rei (礼) : courtoisie et étiquette
  4. Chi (智) : sagesse et intelligence
  5. Shin (信) : sincérité
  6. Chu (忠) : loyauté
  7. Koh (孝) : piété

Ceci est l'une des nombreuses variations sur le sujet. Étant donné la difficulté à trouver des preuves historiques et la grande variété qui existe en termes de nombre de valeurs et de plis dans un hakama, nous devons donc être prudents dans l'établissement d'une quelconque liste « exhaustive » ou « officielle ». Effectivement, d'autres listes alternatives existent avec des nombres de plis différents, par exemple celle utilisée en kendo et décrite par Inoue Masataka dans son livre : Ken No Koe (la voix du sabre) :

  1. Chu (忠) : loyauté
  2. Ko (孝) : justice
  3. Jin (仁) : humanité, compassion
  4. Gi (義) : honneur
  5. Rei (礼) : respect

Le sens des plis du hakama en Daito-ryu aiki-jujutsu

iaido hakamaLes règles du Takumakai stipulent que les valeurs morales associées au hakama consistent en les cinq citées précédemment tirées du Confucianisme, plus une allouée au pli arrière qui représente le chemin de sincérité que le pratiquant doit emprunter.

Même si le lien entre les plis et les valeurs morales n'est pas clair, il est indéniable que celles-ci ont été adoptées par les samourai et en tant que pratiquants de ko-budo, les pratiquants de Daito-ryu aiki-jujutsu se doivent de les respecter.

Conclusion: Le hakama en tant que représentation physique de notre lignée et notre devoir

Nous avons vu précédemment que le hakama est un habit qui date de l'ère Heian, ce qui est tout-à-fait contemporain au travail révolutionnaire de Shinra Saburo Minamoto no Yoshimitsu (1045-1127), le maitre qui est crédité avec la découverte du principe Aiki, et celui qui a initié la transmission ininterrompue du Daito-ryu de génération en génération. Le hakama peut donc être considéré par les pratiquants de Daito-ryu comme le symbole de cette lignée et des connaissances précieuses qui leur sont transmises par leurs aînés. Cette réflexion doit donc provoquer un sentiment de reconnaissance et de respect pour cette lignée d'enseignement millénaire ininterrompue qui nous a permis, nous récents yudansha, de pouvoir apprendre le Daito-ryu aiki-jujutsu.

Le hakama est également un signe clair qu'en tant que pratiquants de ko-budo, nous avons un intérêt et un respect profonds pour les coutumes du passé. On ne doit jamais oublier que même au Japon, il est très rare de porter un hakama et que par conséquent, les pratiquants de ko-budo sont responsables pour la pérennité de cette tradition, et qu'il est de leur devoir de la transmettre sans l'altérer.

Pour finir, pour moi, le hakama, au même titre qu'un grade, ne tient sa valeur la plus véritable que dans le coeur de celui qui le reçoit, et par rapport à celui qui le décerne. Plus qu'un signe de statut, il s'agit de la représentation physique du lien entre enseignant et élève. C'est pour cette raison qu'au-delà des preuves historiques et des innovations en termes d'usage, le hakama porte toujours un sens très fort. Il s'agit de la reconnaissance par nos pairs de notre capacité et notre légitimité à marcher sur le chemin de l'Aiki.

Références

Remerciements

Je tiens à remercier particulièrement Ellis Amdur, Grant Periott et Jordy Delage pour leur assistance et leur expertise tout au long de la rédaction de cet article. Merci également à Stanley Pranin pour avoir bien voulu vérifier et confirmer plusieurs de mes hypothèses alors que je me préparais à écrire. Un grand merci à Komai Kentaro sempai pour avoir traduit mon article de l'anglais au japonais, ainsi qu'à Suzuki Madoka pour ses corrections en vue de la publication dans le journal du Takumakai. Toutes les photos ont été aimablement fournies par BudoExport, qui ont également écrit un complément très intéressant à cet article.

À propos de l'auteur
Guillaume Erard
Biographie
Fondateur du site en 2007, Guillaume est un passionné de culture et d'arts martiaux Japonais. Après avoir pratiqué le Judo pendant l'enfance, il débute l'Aïkido en 1996 et le Daïto-ryu Aïki-jujutsu en 2008. Il détient actuellement les grades de 4e Dan en Aïkido (Aïkikaï) et 2e Dan en Daïto-ryu Aïki-jujutsu (Takumakaï). Guillaume est également passionné de science et d'éducation et il détient un doctorat en Biologie Moléculaire depuis 2011. Il vit à Tokyo et travaille comme consultant pour la recherche médicale. > Voir le profil complet

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