Fukushima: Doses d'iode radioactif reçues par les habitants de Tokyo

Fukushima: Doses d'iode radioactif reçues par les habitants de Tokyo

J'ai écrit il y a peu un article traitant des risques d'exposition à la radioactivité liée à la consommation d'aliments au Japon. Cet article faisait suite à la publication de la première étude visant à estimer la distribution de césium radioactif dans les terres cultivables du Japon.[1] Ce mois-ci a vu la publication d'une nouvelle étude sur le sujet émanant de l'Université de Tokyo.[2] Cette fois-ci, les auteurs se sont attelés à la tâche difficile d'estimation des doses de radioactivité reçues par les habitants de Tokyo suite au relâchement d'iode 131 radioactif dans l'atmosphère après l'accident nucléaire de la centrale Fukushima Daiichi le 11 mars 2011. Cet effort vise à estimer les risques de cancers et de décès qui sont associés à cette exposition. Tout comme lors de la publication du papier précédent, je vous propose d'extraire les informations les plus importantes pour ceux résidant à Tokyo ou désirant s'y rendre prochainement.

Je suis sûr que la majorité des lecteurs seront tentés de sauter directement à la conclusion de l'article et je n'ai pas à cœur de maintenir le suspense. En deux mots, les auteurs du papier concluent que le risque de cancer associé à l'absorption d'iode 131 émise par la centrale endommagée de Fukushima est bien en dessous de celui lié à la présence de radioactivité naturelle (potassium 40). La mortalité associée tombe elle aussi très en dessous de celle causée par les accidents de la route ou bien la présence de polluants comme les gaz d'échappement. Avant de se réjouir, on se doit par contre de noter que ces résultats ne concernent que l'iode 131, et que l'exposition à d'autres radioisotopes comme le césium 134 et 137 doit être prise en compte si on veut aboutir à une estimation de la dose globale de radioactivité reçue par les habitants de Tokyo. Malgré ce bémol, les résultats de cette étude sont quand même probablement une bonne nouvelle, même si elle souffre tout de même un certain nombre de limitations qui diminuent un peu l'impact de celle-ci et de sa conclusion. Je vais m'efforcer de citer les principaux problèmes tout au long de cet article.

Tout d'abord, si on considère la nouveauté de ces données et la curiosité du public pour leur publication, on peut se s'interroger sur le fait que ceux-ci fussent publiés autre part que dans un journal majeur. Le journal Chemosphere a un facteur d'impact de 3,15, ce qui n'est pas négligeable, mais on est loin de celui de PNAS (9,771) dans lequel fut publié l'étude sur le césium radioactif dans les sols Japonais.[1] Je pense que l'explication se trouve en partie dans des incertitudes, certaines inévitables, et de certains raccourcis que les auteurs du présent papier ont pris pour y remédier. L'iode 131 (I-131) a une période de demi-vie de 8,04 jours , ce qui veut dire que la dose de radioactivité émise aujourd'hui par cet isotope, plus d'un an après la catastrophe, est négligeable. Ceci est évidemment du plus grand intérêt pour ceux qui n'étaient pas à Tokyo lors de la catastrophe, mais qui désirent s'y rendre prochainement. Pour ceux qui malheureusement y étaient, les chercheurs de Todaï proposent d'estimer les doses de radioactivité reçues à cause de la présence d'iode 131 selon deux situations ; avec ou sans l'application de contre-mesures.

Les contre-mesures appliquées pour limiter l'exposition à l'iode 131

En ce qui concerne la pertinence et l'efficacité de ces contre-mesures, la courte période de demi-vie de l'iode 131 signifie que celles-ci doivent être prises aussitôt que possible, dès que les premières suspicions de contamination apparaissent. Notez aussi que je n'ai pas listé ici en tant que contre-mesure le fait de bloquer les fenêtres et porter un masque puisque comme je l'ai expliqué précédemment, les doses maximums de radiations atmosphériques n'ont jamais excédé la moyenne mondiale de radiations naturelles et artificielles. Les données sont solides, elles furent mesurées en temps réel,[3][4] et donc je pense pouvoir me permettre de considérer cette voie d'entrée comme négligeable. À la suite de la détection de radioactivité dans plusieurs denrées alimentaires à partir du 21 mars[6], le gouvernement a interdit la distribution d'un certain nombre de produits venant de certaines préfectures. La détection d'iode radioactive (210 Bq kg-1)[7] dans une station de traitement d'eau de Tokyo le 22 mars a également poussé le gouvernement à distribuer des bouteilles d'eau pour la consommation des nouveau-nés à partir du 24 mars.

Poster d'information sur la radioactivité destine aux résidents étrangers au JaponPoster d'information sur la radioactivité destine aux résidents étrangers au Japon

Malheureusement, il n'existe aucune donnée sur la contamination avant ces dates alors que de lourdes retombées radioactives ont très probablement eu lieu immédiatement après l'accident de Fukushima, en particulier à cause des pluies soutenues qui sont tombées à ce moment-là. Une autre sévère limitation de l'étude de Murakami et Oki est que les auteurs ont considéré que les détections effectuées par le gouvernement[9] reflétaient l'ensemble de la radioactivité à ce moment-là. Pour faire court, ils ont considèré d'une part l'argument fallacieux qu'une absence de preuve est une preuve d'absence, et de l'autre que les restrictions ont été appliquées par l'ensemble des producteurs et distributeurs. Malheureusement, la découverte à l'étranger de radioactivité dans certains produits importés du Japon prouve que les deux considérations précitées sont fausses.

Limitation de la consommation en légumes à feuilles

Ceux qui ont quitté Tokyo ont-ils surréagi ?
Il devrait être évident à la lumière des faits cités plus haut, que ceux qui ont quitté Tokyo pour quelques jours ou plus ont de fait réduit de manière très significative la dose de radiation à laquelle ils pouvaient potentiellement être exposés. Ceci s'ajoute au fait que l'on sait à présent que TEPCO avait prévu d'abandonner la centrale et que le gouvernement avait considéré l'évacuation de Tokyo. Examinons en plus les points suivants :
  • Beaucoup d'entreprises employant des étrangers ont temporairement fermé leurs portes après la catastrophe, d'autres ont tout bonnement licencié leurs employés. Si l'on considère qu'ils ne laissaient derrière eux aucun dépendant ou loyer impayé, quel pouvait bien être l'intérêt de rester sur Tokyo ?
  • Pas mal d'étrangers ne maitrisent pas suffisamment bien la langue japonaise pour suivre efficacement les consignes d'urgence, en particulier en cas de panique. En plus de mettre leur propre vie en danger, ils exposent potentiellement et inutilement celle des Japonais qui ne manqueront pas de les aider.
  • Dans l'éventualité d'une évacuation d'urgence, n'est-il pas raisonnable de mettre préventivement à distance les populations précaires ou non essentielles au cas où ?
Les pressions sociales et familiales étaient très fortes à ce moment-là et ceux qui sont partis ont souvent eu du mal à revenir. Pourtant, si on regarde la situation d'une manière rationnelle et a posteriori, il me semble que l'attitude raisonnable à adopter était celle de s'éloigner. Les faits nous montrent que le principe de précaution était totalement justifié et que bien que les choses aient à peu près bien été, la situation aurait facilement pu être bien pire. Je pense que ce constat met fin une fois pour toutes à ce débat idiot des « fly-jin » contre les « stay-jin ». Si vous pensez le contraire, n'hésitez pas à poster votre opinion en bas de cet article, je serais très curieux de connaitre vos arguments.

Neuf légumes produits au Japon ont été considérés dans cette étude et les chercheurs ont basé leurs calculs sur la consommation moyenne de ceux-ci dans un régime alimentaire japonais typique. En tant qu'étrangers, je parierais que la plupart d'entre nous consomment moins de cela. Je pense également que la plupart des étrangers ont rapidement évité certains produits, bien avant les mesures gouvernementales. En passant, les résultats confirment ce que je suggérais dans mon article précédent, à savoir que les légumes racines sont susceptibles de contenir moins de radiation que ceux de surface (11,1 au lieu de 33,4 mSv an-1).

Limitation de la consommation de produits laitiers

J'expliquais qu'il est assez difficile de tracer la provenance de produits laitiers au Japon. Ceci est dû au fait que la loin ne requiert que d'indiquer le lieu de transformation, et pas de production. Dans le cas du lait, les produits de nombreuses préfectures sont souvent mélangés avant d'être conditionnés et vendus. Pour donner une certaine perspective à l'étendue de la contamination de la filière laitière, la concentration maximum en iode 131 dans le lait japonais était au moins huit fois inférieure à celle détectée après l'accident de Tchernobyl (5 300 et 40 000 Bq kg-1, respectivement).

Limitation de la consommation en eau du robinet

Étant donné qu'un nombre considérable d'eaux en bouteille sont tirées des mêmes sources que celles du robinet, je ne peux que m'interroger de l'effet réel de cette restriction sur l'exposition à la radioactivité. Je ne connais pas la loi japonaise dans ce domaine, mais je sais avec certitude qu'en Europe et aux États-Unis, les eaux municipales sont plus fréquemment et strictement contrôlées que celles en bouteille. Je pense donc qu'il faut prendre avec des pincettes les conclusions des auteurs au sujet de cette contre-mesure. Ceci exclut évidemment ceux qui ne consomment que de l'Evian, du Perrier, ou toute autre eau étrangère.

Radioactivité moyenne reçue suite à l'exposition à de l'iode 131 radioactif

Comme on pouvait le craindre, les doses reçues par les nouveaux nés ont été les plus importantes, suivies de celles des enfants, puis des adultes. Ceci est dû en partie aux différences d'alimentation, les adultes consommant moins de produits laitiers (la source principale d'iode 131pour les jeunes enfants) bien qu'ils aient consommé plus d'eau du robinet (la source principale d'iode 131 pour les adultes). L'autre facteur est le coefficient de dose d'ingestion qui est plus bas chez les adultes. Les résultats montrent que durant la période s'étendant entre le 18 mars 2011 et le 20 mars 2012, les doses moyennes reçues en l'absence de contre-mesures par les adultes, les enfants et les nouveaux nés s'élèvent respectivement à 0,55; 1,97 et 2.79 mSv. Sachant que la limite d'intervention établie par le gouvernement est de 50 mSv an-1, on est donc bien en deçà de doses alarmantes.

En ce qui concerne la santé, les rapports varient, mais selon les sources, la dose minimum ayant un effet probable sur le risqué de cancer se situe entre 10 et 50 mSv an-1[10]. Il est intéressant de noter que les contre-mesures établies par le gouvernement à partir du 21 mars 2011 sont estimées avoir réduit cette dose de contamination chez les adultes, les enfants et les nouveau-nés de 33, 35 et 45% respectivement. Notez cependant que les jours entre le 18 et le 21 mars (et probablement même ceux avant le 18) constituent le niveau maximum de contamination et qu'évidemment, les pourcentages évoqués ne reflètent que la diminution de ces valeurs. Cela illustre d'ailleurs bien le fait que pour que les contre-mesures aient une réelle efficacité, il aurait fallu qu'elles soient prises beaucoup plus tôt. Espérons que les habitants ont appliqué d'eux-mêmes ces mesures avant le gouvernement, surtout en ce qui concerne les produits alimentaires venant du nord, mais j'ai bien peur que les messages rassurants du gouvernement relayés par une presse japonaise plus que docile[5][6] aient été très contreproductifs dans cette crise.

Estimation des risques de cancer et décès associés

Dans certaines parties de leur étude, les auteurs ont considéré le pire des cas afin d'établir leurs prédictions. Ils confessent eux-mêmes avoir fait cela pour pallier les limitations et incertitudes de certaines de leurs démarches. Ce fut le cas en ce qui concerne l'estimation du risque de cancers ou ils ont considéré que celui-ci était corrélé de façon linéaire à l'exposition à la radioactivité. Ceci, de leur aveu, a probablement conduit à une surestimation du risque. Bien que la corrélation précitée ne soit encore pas bien comprise, il semble que la décision des auteurs soit un peu arbitraire et qu'elle fait perdre pas mal de valeur absolue à leurs résultats. Ce que les résultats de cette étude semblent montrer est que le risque de cancer du a l'exposition a l'iode 131 es inférieur à celui causé par l'exposition à la radioactivité naturelle (potassium 40), ou aux gaz d'échappement. En ce qui concerne la mortalité, celle-ci est inférieure au risque de mort par tabagisme passif, accidents de la route, noyade dans sa baignoire, ou assassinat. Vous noterez avec intérêt, je pense, qu'au Japon, vous avez plus de chance de mourir de la fumée d'autrui que sur la route. Les auteurs ont calculé que dans le pire des cas, c'est-à-dire si l'ensemble du régime alimentaire d'un individu était contaminé aux plus hautes valeurs de radioactivité détectées, les doses reçues entre le 21 mars 2012 et le 20 mars 2012 s'élèveraient pour les adultes, enfants et nouveau-nés respectivement à 5,0 ; 35,0 et 67,0 mSv. Cela veut dire que même dans le pire des cas, seuls les nouveau-nés auraient reçu une dose marginalement plus élevée que la limite légale (50 mSV an-1).

Conclusion

Est-ce que les Français ont « fui le pays dans la panique » ?
En un mot : Non. Selon le Club des Correspondants Étrangers au Japon[5], seulement 6% des Français présents au moment du tremblement de terre (7 744 sur 131 100), quel que soit le statut de séjour, ont quitté le pays entre le 11 mars et le 1er avril 2011. Ce chiffre est le même pour les Allemands et il est de 5% pour les Américains, les Canadiens, et les Australiens. Nous sommes donc très loin de l'exode massif que les médias étrangers ont suggéré. Le plus haut taux de départs a été enregistré chez les Indiens (16%), suivi des Chinois (13%). Évidemment, si on ne prend en compte que les résidents de Tokyo, ces taux augmentent probablement, mais ils n'ont toujours rien à voir avec les couvertures alarmistes des journaux[5][6].

L'aspect le plus décevant de ce papier est peut-être sa discussion plus que succincte. Selon moi, les auteurs n'ont pas suffisamment discuté les implications pratiques et les limitations de leurs résultats, en particulier en ce qui concerne les suppositions qu'ils ont du faire pour remédier aux incertitudes de leur méthodologie. Aussi, ils ne parlent pas de la période entre le 11 et le 17 mars 2011 alors que si on extrapole à partir de leurs résultats, ces dates ont été potentiellement les plus chargées en retombées radioactives. Il est par contre intéressant de noter a posteriori, et grâce aussi à ces résultats, que les précautions prises par les citoyens les plus prudents, en dépit des rapports trop optimistes du gouvernement et des quolibets de ceux qui y portaient une confiance aveugle, ont très certainement eu un effet très significatif sur les doses de radioactivité reçues, particulièrement en début de crise. Les auteurs mentionnent en fin de papier qu'ils s'apprêtent à publier une seconde étude portant cette fois-ci sur l'exposition aux césiums 134 et 137.

Ces résultats seront déterminants afin de juger la quantité globale de radiations à laquelle les habitants de Tokyo ont été exposés depuis le 11 mars 2011. Bien que le fait que le césium ait une période de demi-vie beaucoup plus longue que celle de l'iode 131 (134Cs; T1/2 = 2,1 ans et 137Cs; T1/2 = 30,1 ans) facilite grandement les mesures, cela implique aussi que les dangers de cette contamination sont toujours ressentis aujourd'hui et le seront pour encore de nombreuses années. J'attends impatiemment ces résultats et je me chargerai ben entendu de vous les communiquer dès leur publication.

Références

  1. Yasunari T. J., Stohl A., Hayano R. S., Burkhart J. F., Eckhardt S. and Yasunari T. (2011) Cesium-137 deposition and contamination of Japanese soils due to the Fukushima nuclear accident. Proceedings of the National Academy of Sciences; published ahead of print November 14, 2011, doi:10.1073/pnas.1112058108.
  2. Murakami, M. and Oki, T. Estimation of thyroid doses and health risk resulting from the intake of radioactive iodine in foods and drinking water by the citizens of Tokyo after the Fukushima nuclear accident. Chemosphere (2012). Doi:10.1016/j.chemosphere.2012.02.028
  3. MEXT: Reading of environmental radioactivity level by prefecture (2011/03/15)
  4. The Tokyo Metropolitan Institute of Public Health: Monitored data on environmental radiation levels in Tokyo
  5. Johnston, E., The Tohoku Earthquake and Tsunami, the Fukushima Nuclear Reactor, and How the World's Media Reported Them. The Japan Times News Digest. August 2011.
  6. Ogasawara, T. 3.11 - A Chronicle of events following the Great East Japan Earthquake. The Japan Times Special Report. June 2011.
  7. Detection of radioactive materials in tap water in Fukushima Prefecture and Tokyo. Ministry of Health, Labour and Welfare, Water Supply Division, Health Service Bureau. March 23, 2011
  8. Japanese imported vegetables in Singapore 'radioactive'. BBC News 24 March 2011
  9. Funabashi, Y. and Takenaka, H. Lessons from the Disaster – Risk management and the compound crisis presented by the Great East Japan Earthquake. The Japan Times. December 2011.
  10. Brenner DJ, Doll R, Goodhead DT, Hall EJ, Land CE, Little JB, Lubin JH, Preston DL, Preston RJ, Puskin JS, Ron E, Sachs RK, Samet JM, Setlow RB, and Zaider M. Cancer risks attributable to low doses of ionizing radiation: Assessing what we really know PNAS 2003 100 (24) 13761-13766; published ahead of print November 10, 2003, doi:10.1073/pnas.2235592100
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À-Propos

Site officiel de Guillaume Erard, auteur, instructeur et vidéaste résident permanent au Japon - 5e Dan Aïkido du Hombu Dojo de l'Aïkikai de Tokyo / 5e Dan Kyoshi (professeur) de Daïto-ryu Aïki-jujutsu du Shikoku Hombu Dojo.