Critique de film : ALWAYS Sanchome No Yuhi (2005)

Critique de film : ALWAYS Sanchome No Yuhi (2005)

Réalisé en 2005 par Takashi Yamazaki, ce film, dont le titre signifie littéralement « Soleil couchant sur la Troisième Rue », retrace la vie d'un petit quartier de Tokyo à la fin des années 50. C'est le premier volet d'une trilogie.

Tiré d'un célèbre manga né en 1974 et comptant à ce jour 63 volumes, nous y découvrons le Tokyo d'après-guerre, en 1958 exactement. Le Japon a commencé à cicatriser des plaies de la défaite de la Seconde Guerre mondiale, renoue avec les jours heureux, et connaît une nouvelle croissance économique. Toute une époque symbolisée par la construction d'un monument majeur : la Tour de Tokyo, construite sur le modèle de la Tour Eiffel, mais avec 13 mètres de plus, ce qui en fera alors la tour la plus haute du monde. 

always-mangaPlanche du manga original (San-Chome no Yuhi Yuyake no Uta) ayant inspiré le film

Alors que de simples choux à la crème forment un dessert d'exception, c'est également une époque où une certaine révolution est en marche avec l'arrivée de la machine à laver, du réfrigérateur, du Rockabilly, du Coca-cola et surtout de la télévision qui sera un véritable évènement dans le quartier et mettra tout le monde en émoi le temps d'un match de catch.

 L’arrivée de la première télévision crée l’évènement dans le quartier L’arrivée de la première télévision crée l’évènement dans le quartier

Comme dans de nombreux films de ce genre, ne vous attendez pas ici à de grandes scènes d'action, nous nous contenterons de suivre la vie de quelques habitants de ce quartier, avec leurs hauts et leurs bas, leurs joies et leurs peines, leurs espoirs et leurs désillusions. Nous nous attacherons cependant très vite à tout ce petit monde, d'un patron tyrannique à un écrivain raté, en passant par une gérante de bar très charmante, une jeune provinciale pleine de rêves, un petit garçon perdu rejeté de tous et bien d'autres encore. Chacun pourra s'attacher plus ou moins à celui qu'il préférera, à tel point qu'il est plutôt difficile de déterminer quel est le personnage principal du film. On a bien envie de dire au premier abord qu'il s'agit de l'écrivain mais en fait... est-ce si sûr ? Par ailleurs, tous ces personnages brossent le portrait tout en nuance des différentes couches de la société japonaise : le patron d'une petite entreprise qui réussit plutôt bien malgré le fait que son métier de mécanicien soit socialement inférieur (c'est le seul à avoir les moyens de s'équiper de nouveaux appareils), l'écrivain sans le sou qui se bat pour réussir mais se trouve être la risée de tous bien que son statut de diplômé de Todai (la très prestigieuse Université de Tokyo) lui assure à vie un statut d'intellectuel supérieur, l'enfant illégitime d'un grand patron d'entreprise qui se recherche une famille, la jeune provinciale issue d'une famille nombreuse et très modeste avec son accent régional....

Bande annonce du film ALWAYS : Sanchome No Yuhi

La première vision qu'a cette dernière (la jeune Mutsuko) en arrivant à Tokyo est l'impressionnante foule que brasse la gare de Ueno. Notons au passage la reconstitution impeccable de cette gare, les trains d'époque, les affiches des horaires suspendues, les guichets... Puis elle fait connaissance avec la famille qui va l'accueillir, ceux-ci ne liront pas correctement les kanji 六子 de son nom et vont l'appeler Roku-chan, et surtout ne jamais faire l'effort de se corriger. Coup du hasard ou pas, Roku signifie 6 en japonais et la jeune Mutsuko est justement la sixième de sa fratrie. Intimidée au début, elle finira par l'accepter et fera surtout de nombreux efforts pour effacer son accent du Tohoku et parler "correctement" pour les Tokyoïtes.

La jolie Hiromi (interprétée par l'actrice Koyuki dont beaucoup se souviennent sûrement pour son rôle dans Le Dernier Samouraï aux côtés de Tom Cruise) représente elle aussi une catégorie particulière de la population. Danseuse "comme les geishas féodales", elle a voulu se refaire une vie plus respectable et a donc quitté ce métier pour ouvrir son bar. Même si ce métier n'est pas aussi inavouable, il fait lui aussi partie de ce que l'on nomme les métiers du "commerce de l'eau" (mizu shōba,i水商売), qui couvre l'industrie de la distraction (légale, illégale et à la limite des deux). De fait, c'est un personnage un peu en marge et elle a au début bien peu de relations avec les autres en dehors de son bar. Autre témoin de la civilisation de l'époque : le petit Junnosuke. Issu d'une relation hors mariage, il se retrouve rejeté par sa mère et tous ceux à qui il est confié, qu'il va suivre inlassablement, son petit sac à dos aux épaules, jusqu'à enfin trouver le bonheur.

Images d'archives de la NHK datant de l'époque où se déroule le film

Nombreux sont ceux qui pourraient être surpris de voir les habitants du quartier fêter Noël, ce qui peut effectivement sembler étrange dans un pays où les chrétiens sont peu nombreux face aux bouddhistes et shintoïstes ! En fait, Noël au Japon ressemble beaucoup à notre Saint-Valentin. Le soir du réveillon, les amoureux s'offrent en cadeau des bijoux ou des objets qu'ils ont confectionné eux-mêmes. Un garçon qui inviterait une fille à dîner au restaurant ce soir là sous-entendrait forcément qu'elle ne le laisse pas indifférent. Les amis s'offrent des cadeaux et les enfants ont quand même la visite du Père Noël qui dépose des cadeaux au pied de leur lit. Comme il ne s'agit pas d'une fête religieuse, et avouons-le bien d'un évènement commercial, ce n'est pas un jour férié et donc les adultes travaillent et les enfants vont à l'école. Décors, costumes, tout est fait pour nous faire revivre le Japon de l'époque et son ambiance avec succès.

Le film est d'ailleurs fameux en tant que prouesse technique car il associe décors réels et images de synthèses de façon subtile pour produire un réalisme bluffant. Pas de grands immeubles, peu de voitures, difficile à imaginer quand on connaît le Tokyo d'aujourd'hui ! Le Japon ayant toutefois réussi l'exploit d'évoluer tout en conservant son passé, on ne manquera pas de reconnaître le style typiquement japonais des petites rues et des petites maisons que l'on peut encore bien arpenter aujourd'hui.

always-05Le charme des petites rues de Tokyo

A cela s'ajoutent de très bons acteurs, crédibles dans leur rôle, avec un très bon jeu, notamment les enfants. Nous partagerons vraiment avec eux leurs émotions, ce qui fera des deux heures que dure le film un moment très agréable pour tous les amateurs du Japon et de son histoire. SI vous êtes sensibles aux comédies sentimentales, vous ne regarderez sûrement pas les dernières minutes du film sans un petit pincement au coeur. Le film commence sur une tour de Tokyo en construction, nous la verrons petit à petit grandir, et avec elle les habitants de ce quartier qui ne seront pas peu fiers lorsqu'elle sera finalement achevée à la fin du film et dominera Tokyo du haut de ses 333 mètres.

En y réfléchissant bien, au delà de tous les efforts de l'équipe du film et de ses acteurs pour nous immerger dans le Tokyo des années cinquante et plus que tout le reste, c'est vraiment elle le symbole de cette époque. Et si c'était elle le personnage principal du film ? Alors bien sûr, les ficelles dramatiques sont parfois grosses et on joue clairement sur la corde sensible de nos sentiments. La nostalgie teinte l'ensemble du film dans sa dépiction d'une époque et de personnages un peu trop parfaits, mais il serait vraiment dommage de bouder son plaisir pour si peu et de ne pas se laisser entraîner dans un voyage vers une époque certes fictive, mais tellement attractive tant tout semblait plus simple.

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À-Propos

Site officiel de Guillaume Erard, auteur, instructeur et vidéaste résident permanent au Japon - 5e Dan Aïkido du Hombu Dojo de l'Aïkikai de Tokyo / 5e Dan Kyoshi (professeur) de Daïto-ryu Aïki-jujutsu du Shikoku Hombu Dojo.