Critique de film : L’été de Kikujiro (1999)

Critique de film : L’été de Kikujiro (1999)

Le petit Masao s'ennuie en ce début de vacances d'été. De père inconnu, élevé par sa grand-mère, il rêve de retrouver sa mère partie il y a plusieurs années. Ayant trouvé par hasard une adresse, il décide de partir seul la retrouver bien loin de chez lui, mais il croise une amie de sa grand-mère qui décide d'envoyer M. Takeda, son compagnon, avec lui pour le protéger tandis qu'elle racontera qu'ils sont partis ensemble quelques jours à la mer. Le voyage ne sera bien évidemment pas de tout repos et l'occasion d'improbables rencontres et aventures.

De et avec Takeshi Kitano, plus connu au Japon sous le pseudonyme de Beat Takeshi, au curriculum vitae plus qu'impressionnant (humoriste, animateur TV, acteur, réalisateur, poète, romancier, peintre et même créateur d'un jeu vidéo !), le titre de ce film réalisé en 1999 signifie littéralement L'été de Kikujiro.

Le montage est assez original car le film est découpé en plusieurs parties, chacune avec son propre titre tout le long du parcours de nos deux personnages, ce qui peut faire penser aux réalisations de Quentin Tarentino, comme Pulp Fiction, à la différence tout de même qu'ici les scènes sont diffusées dans l'ordre !

Tout commence par l'arrivée d'un colis. Le livreur demande à Masao, alors seul à la maison, s'il a le sceau (hanko), et c'est en le cherchant qu'il trouve des photos et documents sur sa mère. Notons que la signature n'a pas de valeur juridique au Japon. Pour signer les documents officiels, on utilise un sceau appelé « inkan » ou « hanko » avec de l'encre rouge. Outre le fait qu'il soit totalement indispensable pour tout japonais, il peut revêtir pour certains d'avantage d'importance car sa taille, sa complexité, le style des caractères ou le matériau utilisé pour le fabriquer sont autant de détails qui peuvent afficher le statut social de son propriétaire. Les étrangers peuvent s'en passer mais il devient rapidement obligatoire pour certaines démarches, comme l'ouverture d'un compte bancaire ou la création d'une entreprise.

Parti avec son sac sur le dos à la recherche de sa mère, Masao se retrouve donc à faire le voyage accompagné de M. Takeda. Maladroit, menteur, joueur, voleur, violent, insolent, vulgaire, les mots ne manquent pas décrire cet homme qui n'est en réalité pas vraiment réjoui de faire ce voyage. On voit alors le pauvre Masao suivre bêtement et tristement tête baissée son aîné, une troublante ressemblance avec un petit garçon déjà vu dans un autre film : Junnosuke dans Always : Sanchôme no Yuhi. Le premier endroit où le garçon se retrouve est un stade vélodrome où il voit M. Takeda perdre une grande partie de l'argent confié par sa femme pour le voyage dans les paris. 

kikujiro-4Une piste de keirin

Et oui, alors qu'en France on parie sur des chevaux, au Japon on parie sur des coureurs cyclistes ! Né en 1948, le keirin est une course cycliste où les concurrents, généralement 9, suivent un vélomoteur qui augmente progressivement sa vitesse, de 25 à 50 km/h, avant de s'écarter environ 600 m avant la ligne d'arrivée pour le sprint final d'un parcours qui aura fait 2 kilomètres. Malgré les apparences, il ne s'agit pas seulement de pédaler vite car différentes règles imposent une grande part de stratégie et donc une certaine part d'incertitude. Le fait que les paris y soient ouverts a fortement contribué à un fort succès populaire dès le début. Très lucratif au Japon, les cyclistes courent très peu sur la scène internationale car c'est financièrement moins intéressant, et, fierté nationale oblige, moins prestigieux. Mais participer à ces courses n'est pas offert à tout le monde, seulement 10 % des candidats à l'École japonaise de keirin réussissent à y entrer pour suivre un entraînement de 15 heures par jour sanctionné par un examen final pour devenir coureur professionnel, sans parler des nombreuses blessures facilement associées à un tel rythme de travail !

Précisons également qu'il n'est pas du tout étonnant que Mme Takeda ait décidé de la somme d'argent allouée à son mari pour le voyage. En effet, l'usage veut que dans le foyer japonais ce soit la femme qui gère le budget familial et décide de l'argent de poche de son mari. Cela n'a donc rien à voir avec le fait que M. Takeda soit présenté comme un parfait idiot.

kikujiro-3Tout le monde ne porte pas ce genre de tatouage au Japon

Heureusement les relations entre Masao et M. Takeda vont petit à petit s'adoucir, ce dernier apprenant à apprécier le garçon et vraiment montrer de l'intérêt pour lui, tout en révélant un caractère plus ou moins violent, allant jusqu'à voler un taxi parce que le chauffeur était trop long à revenir, ou frapper un homme ayant essayé d'agresser Masao (le Japon est bien connu pour la sécurité qui y règne mais il a aussi malheureusement son lot de détraqués !), et bien d'autres encore. Ce tempérament est-il lié à son passé de yakusa...

Quoi qu'il en soit, il fera également tout pour le distraire et le rassurer, aidé par plusieurs compagnons de fortune (ou d'infortune ?) rencontrés au détour des chemins, parfois eux-mêmes bien étranges aussi. Takeshi Kitano va d'ailleurs en profiter pour retrouver un court instant son vieux compagnon Nirô Kaneko, plus connu sous le nom de Beat Kiyoshi, dans le rôle du paysan à l'arrêt de bus. La conversation entre les deux sera courte, mais totalement improbable et incompréhensible. Quand on sait qu'ils formaient ensemble dans les années 1970 le manzai The Two Beats, d'où les pseudonumes Beat Takeshi et Beat Kiyoshi, on comprend mieux le dialogue de sourd ! En effet, un manzai au Japon est un duo comique dont les gags reposent sur des jeux de mots et des quiproquos, l'un des deux étant particulièrement idiot, un peu comme dans nos spectacles de cirque, avec le clown blanc et l'auguste.

kikujiro-2M. Takeda fera faire tout et n'importe quoi à leurs compagnons de voyage pour distraire Masao

Nous voyons donc dans ce film évoluer avec un mélange de tendresse et d'humour les relations entre un petit garçon et un homme qui ne se connaissaient pas au départ. M. Takeda essayera tout au long du voyage de rendre le sourire à Masao, faisant au passage bien rire le spectateur, le tout servi par une bande son douce et mélancolique rappelant les mélodies de Okuribito. On ne peut qu'imaginer à la fin que les deux se reverront et auront bien d'autres histoires ensemble.

Thème principal du film pas Joe Hisaishi

Par ailleurs, bien que M. Takeda se prenne d'affection pour Masao, on peut noter qu'il n'a finalement que peu à lui transmettre comme on aurait pu le croire dans une relation d'adulte à enfant pendant une période aussi longue. Masao ne sait pas nager par exemple, ce qui ne parait pas choquant de la part d'un petit garçon, orphelin de surcroît, mais plus rare chez un adulte. Ajouté à son caractère violent, on peut alors imaginer que M. Takeda a lui aussi souffert d'un certain manque de cadre parental et donc qu'il est lui aussi orphelin. On notera également le symbole de pureté, d'innocence donné à Masao dès le début du film. En effet, le générique montre des peintures d'ange avant de voir Masao arriver avec son petit sac à dos doté comme par hasard d'étranges ailes... 

Par ailleurs, Takeshi Kitano ayant l'habitude de peindre lui-même les tableaux présents dans ses films, comme dans Hana-bi ou Battle Royale, il est fort probable que ces dessins soient également de sa propre main. Enfin, tout est fait pour tromper le spectateur, mais les plus malins l'auront deviné bien avant la fin : M. Takeda se prénomme... Kikujiro. L'usage japonais aide à nous induire en erreur car Masao utilise exclusivement le terme "Ojichan" pour s'adresser à son aîné. Littéralement, il signifie "oncle", et est utilisé pour s'adresser à un homme d'âge moyen dont on ne connaît pas le nom, là où on emploierait en français le vouvoiement, on peu comme si on appelait "tonton" les inconnus. Il faut bien reconnaître que celui des deux qui voit le plus son personnage évoluer est bien lui.

Contrairement à ce qu'on a pu croire au début, ce n'est donc pas l'histoire du petit garçon qui nous est racontée mais celle de cet homme. En fait, Kikujiro était le prénom du père de Takeshi Kitano. Relativement proche du milieu des yakusa, sans toutefois en être membre lui-même, il était aussi un joueur invétéré doublé d'un alcoolique et perdait beaucoup d'argent au jeu. Sachant que Kitano ne s'est pas contenté de réaliser le film, mais en a également écrit le scénario, on peut alors imaginer que ce film est bien plus qu'une simple fiction. Ce ne sont bien sûr que des suppositions, mais on peut imaginer qu'il a repris le rôle de son propre père, Masao incarnant son enfance. Peut-être a-t-il voulu par ce film vivre une relation père/fils qu'il n'a pas eue en corrigeant les erreurs paternelles, ou au contraire témoigner de ce qu'il a vécu avec son père. Il est cependant intéressant de considérer le fait que le milieu du show business japonais est contrôlé par beaucoup de groupes criminels et que sa société de production, l'Office Kitano, en particulier est connue pour ses relations avec la pègre et ses méthodes violentes ayant parfois fait la une des journaux japonais. Ceci associé au fait que Kitano dépeint souvent des gangsters dans ses films, on peut donc penser qu'en faisant de son père un yakuza tatoué, il peint de lui une vision idéalisée.

Quoi qu'il en soit, Masao vivra une aventure hors du commun, inoubliable. Entre la représentation onirique des évènements les plus marquants pour lui et toutes les images précieusement conservées, il a manifestement le désir de garder le plus de souvenirs possible de cette aventure. M. Takeda a donc réussi son pari : divertir le petit garçon tout en le protégeant du danger et des mauvaises nouvelles. En effet, ils finiront bien par retrouver sa mère, mais celle-ci a refait sa vie et a un autre enfant. M. Takeda fera croire à Masao qu'il y avait une erreur et qu'ils n'étaient pas au bon endroit.

Bande annonce du film L’ÉTÉ DE KIKUJIRO

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À-Propos

Site officiel de Guillaume Erard, auteur, instructeur et vidéaste résident permanent au Japon - 5e Dan Aïkido du Hombu Dojo de l'Aïkikai de Tokyo / 5e Dan Kyoshi (professeur) de Daïto-ryu Aïki-jujutsu du Shikoku Hombu Dojo.