Critique de film : Lost in Translation (2003)

Critique de film : Lost in Translation (2003)

Réalisé en 2003 par Sofia Coppola, Lost in Translation nous raconte l'histoire de Bob (Bill Murray), un acteur quinquagénaire venu à Tokyo tourner une publicité pour du whisky, et de Charlotte (Scarlett Johansson), une jeune femme accompagnant son mari photographe bien trop absorbé par son travail pour faire attention à elle. Tous deux vont très vite s'ennuyer et se demander pourquoi ils sont là et, séjournant dans le même hôtel, il vont bien sûr finir par se rencontrer et se lier d'amitié, et peut-être plus... ou pas.

L'hôtel en question est le très célèbre Park Hyatt. Situé au cœur du quartier de Shinjuku, il occupe les 14 derniers niveaux de la plus haute des 3 tours de la Shinjuku Park Tower culminant au 52ème étage à 232 m de hauteur. Tout en haut se trouve le New York bar offrant une vue magnifique sur l'ensemble de Tokyo avec ses parois panoramiques, y compris le toit en verrière triangulaire. A travers le quotidien des deux personnages principaux et leur regard parfois perdu devant le choc des cultures, ce film dévoile au spectateur une partie de la vie tokyoïte. Tous ceux qui seraient déjà intéressés par le sujet sans avoir encore pu aller au Japon auront forcément encore plus envie de faire le voyage après l'avoir vu. Les autres auront à plusieurs reprises l'occasion de vivre de véritables séquences de nostalgie, parfois sur des instants complètement banals, comme la séquence de début en taxi ou Bob est dans un état presque second à cause du long voyage semble hypnotisé par les éclairages nocturnes de Shinkjuku, ou le fait d'entendre dans le train de la Yamanote Line cette charmante voix indiquant aux voyageurs l'arrivée en gare ("mamonaku Shibuya, Shibuya").

Scène mythique où Bob, dans un état second, arrive à Shinjuku. Beaucoup d'entre nous s'y identifieront.

Ce film est donc l'occasion de voir ou de revoir tout un tas de petits détails de la vie japonaise, parfois par des instants auxquels on ne ferait pas forcément attention au premier coup d’œil. Il est à noter que la musique du film semble avoir été choisie spécifiquement par la réalisatrice afin de faciliter cette contemplation, comme la très belles séquence ou Charlotte observe Shinjuku depuis sa chambre.

Charlotte (Scarlett Johansson) profitant de la vue sur Shinjuku depuis sa chambre du Park Hyatt

On peut remarquer par exemple qu'un jeune homme lit dans le train un manga où les dessins sont plus qu'explicites quant au sexe, sans être gêné le moins du monde par le regard des autres usagers. Il semble en effet que les japonais soient bien moins complexés avec ce genre de dessins que nous autres occidentaux. Il suffit pour s'en rendre mieux compte de voir certains anciens et très célèbres nishiki-e érotiques, voire même carrément pornographiques, comme la série Formes d'accouplement (ehon tshuhi no hinagata) ou Le rêve de la femme du pêcheur, également connu sous le nom de La plongeuse et le poulpe (tako to ama), signés Hokusai au 19ème siècle.Nishiki-ePlanche de nishiki-e de Suzuki Harunobu datant de 1770

Autre élément marquant pour nous habitués à l'absence de tabac dans tous les lieux publics : l'omniprésence de la cigarette. En fait, il n'y a pas à l'heure actuelle de restriction nationale sur le sujet. Chaque ville adopte donc sa propre réglementation. Ainsi, à Shinjuku, où se passe la majorité de l'action du film, le tabac est strictement réglementé dans la rue, avec des emplacements spécialement dédiés, mais pas dans les lieux publics, où l'on peut tout de même trouver dans certains cas une séparation en deux zones fumeur et non fumeur, dans d'autres une restriction par des plages horaires. La barrière de la langue sera bien sûr l'occasion de rire un peu. Deux scènes illustrent particulièrement ces instants de solitude : quand il tourne la publicité tout d'abord, entre un réalisateur qui lui explique quoi faire et une traductrice visiblement limitée qui réduit les phrases au plus strict minimum, ou encore lorsqu'un vieil homme essaye de lui demander depuis combien de temps il est là, sans jamais réussir à se faire comprendre. 

Bob Harris et un vieil hommeBob (Bill Murray) se heurtant à la barrière de la langue

On ne manquera pas de remarquer également certains usages des plus basiques, comme leur manière de compter sur leur main, commençant la main ouverte et refermant le poing au fur et à mesure, à l'inverse de nous autres occidentaux, ou encore l'importance de respecter le silence dans un ascenseur bondé, rendant l'atmosphère limite pesante. Autre détail de la vie quotidienne qui surprendra les touristes la première fois : les portes du taxi qui s'ouvrent et se referment toutes seules ! Et oui, ici le client n'est pas roi, il est Dieu ! Tout est fait pour lui faciliter la vie.

Charlotte en taxi à ShinjukuCharlotte en taxi à Shinjuku

Les deux personnages vivant ensemble des instants de vie quotidienne banals, nous avons l'occasion de voir avec eux de nombreux éléments typiques de la société japonaise. Cela va de ces immenses salles de jeux vidéo où se côtoient des joueurs de tous les âges et tous les styles, du jeune en T-shirt/casquette au quadragénaire en costume trois-pièces, avec des jeux semblant tous plus originaux les uns que les autres, au karaoke bar en passant par les bars à sushi ou le carrefour de Shibuya, célèbre pour la foule qui y passe toute la journée. Foule qui remplit les rues à perte de vue, tout le temps, à toute heure du jour et de la nuit, partout à Tokyo. 

Charlotte et Bob à ShibuyaCharlotte et Bob à Shibuya

A travers leur regard perdu découvrant tout cela, la réalisatrice en profite pour passer en revue un certain nombre de clichés sur le Japon. C'est ainsi que très rapidement l'acteur principal donne l'impression d'être un géant au milieu des autres. N'avons nous pas cette idée que les japonais, et tous les asiatiques en général d'ailleurs, sont petits ? Il faut bien admettre toutefois que mesurant 1m88, Bill Murray n'est pas parmi les plus petits, même pour nous. Pour autant, le Japon a aussi ses joueurs de basket-ball ! Si le niveau de l'équipe nationale est loin d'être celui de l'équipe américaine, elle compte tout de même parmi ses rangs des joueurs comme J.R. Sakuragi (2m06) ou Takeuchi Kosuke (2m05). 

Bill Murray dans un ascenseur du Park HyattBill Murray dans un ascenseur du Park Hyatt

Les programmes télé ne sont pas en reste non plus. Si les jeux japonais sont réputés pour être complètement déjantés (nombreux sont les bêtisiers à nous en présenter régulièrement une sélection), chaque occasion de voir la télévision dans le film est saisie pour nous montrer à quel point ils sont farfelus ou les animateurs excentriques. Nous avons également cette image où l'on a toujours l'impression qu'ils sont en train de se disputer lorsqu'ils parlent ensemble. Le réalisateur de la publicité est bien là pour nous le rappeler lorsqu'il explique d'une façon aimablement sèche ce qu'il attend de son comédien. Enfin, le Japon étant connu comme l'exemple parfait du mariage réussi entre les deux, se trouvent côte à côte l'ultra-moderne et le plus ancien. C'est ainsi qu'on ne manque pas des instants de calme autour d'une séquence d'ikebana ou qu'après avoir pris le shinkansen (TGV) avec sa forme si particulière, on ère dans Kyoto et voit passer un couple en plein mariage vêtu des kimonos traditionnels.

Charlotte seule dans Kyoto

Au final, deux types de spectateurs différents pourront apprécier ce film selon le regard qu'ils y posent. Les premiers vivront intensément l'amitié naissante entre cet homme et cette femme, se demandant jusqu'où elle va aller. Les autres ne verront au contraire aucun intérêt à cette histoire, cette dernière n'étant qu'un prétexte pour nous faire découvrir quelques unes des nombreuses facettes de la vie japonaise. Certaines personnes se sont offusquées lors de la sortie du film à cause de l'image négative, ou au mieux clichée, du Japon et de ses habitants. Il s'agit à mon avis d'une incompréhension du thème du film. En effet, tout nous y est présenté à partir du point de vue de Charlotte ou de Bob, le regard n'est jamais neutre. Évidemment ce regard est forcément le reflet de l’état d'esprit et des a priori de ces deux américains qui n'ont pas d’intérêt particulier pour le Japon et ne s'y trouvent qu'un peu malgré eux, Charlotte à cause de son mari, et Bob à cause de son agent.

Au final, ce film est plus un regard critique de nombreux touristes et businessmen qui séjournent à Tokyo dans une bulle protectrice (le Park Hyatt) et souvent, n’interagissent qu'avec d'autres expatriés à peu près aussi paumés qu'eux. C'est en fait la raison principale pour laquelle ce film parle tant à ceux qui ont fait ou qui comptent faire leur premier séjour au Japon, car c'est dans cet état d'esprit que la vie Tokyoïte nous est présentée et que souvent, consciemment ou pas, ils se trouveront à éprouver les choses de façon très similaire à Charlotte ou Bob. Pour les autres, vous aimerez peut-être juste vous laisser entraîner dans cette relation subtile entre deux personnages et dans l'onirisme du film.

Bande annonce du film Lost in Translation (VOST)

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À-Propos

Site officiel de Guillaume Erard, auteur, instructeur et vidéaste résident permanent au Japon - 5e Dan Aïkido du Hombu Dojo de l'Aïkikai de Tokyo / 5e Dan Kyoshi (professeur) de Daïto-ryu Aïki-jujutsu du Shikoku Hombu Dojo.