Critique de film : Thermae Romae (2012)

Critique de film : Thermae Romae (2012)

Rome, 128 après Jésus-Christ. Lucius Modestus, architecte de thermes, voit son activité décliner faute d'idées novatrices. Alors qu'il réfléchit dans un bain, il se retrouve projeté à notre époque au Japon où il découvre d'incroyables innovations dont il va largement s'inspirer une fois de retour à son époque. Mais avec le peu de moyens disponibles, il va falloir s'adapter...

Sortis respectivement en 2012 et 2014, ces deux films réalisés par Hideki Takeuchi sont l'adaptation, encore une fois, d’une série de mangas populaires. D'abord adaptés en une série de six animés, les voici portés sur grand écran avec dans le rôle principal Hiroshi Abe, connu au départ comme mannequin, puis à la télévision notamment dans la série Trick. A ses côtés, dans le rôle de la jeune fille qui va systématiquement croiser sa route dans le monde moderne, Aya Ueto, actrice que l’on a pu voir dans la série des Azumi, mais aussi chanteuse solo ou dans le groupe Z-1.

On peut noter que Mami, son personnage dans le film, fera plusieurs fois allusion au personnage de dessin animé Kenshiro, plus connu en France sous le nom de Ken le Survivant, par la reprise d'une expression ou en prenant pour lui Lucius en le voyant pour la première fois. Détail plus qu'anecdotique car Hiroshi Abe a effectivement doublé la voix de Kenshiro dans plusieurs longs métrages dans les années 2000, et qu’il est particulièrement connu dans l’archipel pour son physique statuesque. Mangaka amateur, Mami passera d’ailleurs beaucoup de temps à dessiner Lucius sous les traits si particuliers des personnages de BD japonaises.

Fait peu courant pour un seinen (manga destiné plutôt aux garçons), l’oeuvre originale a été écrite par une femme, Mari Yamazaki, dont la vie se trouve très tôt étroitement liée à l’Italie. En effet, dès l’âge de 17 ans, elle a étudié la peinture à Florence où elle est restée une dizaine d’années avant d’épouser le petit-fils de son professeur. Après être rentrée au Japon, elle est plusieurs fois repartie à l’étranger (Portugal, Etats-Unis) avant de s’installer définitivement près de Venise où elle vit toujours actuellement.

La série des manga dont s'inspire le film.

Tenant à être dans la fiction aussi proche que possible de l’Histoire, elle s’est fortement documentée sur l’époque afin de glisser de nombreuses références historiques dans le manga original. Pour le prénom de son héros, elle s’est inspirée de Lucius Vorenus, l’un des personnages principaux de la série télévisée Rome dont elle était fan. Tournés au Japon, le premier film l’a également été en Italie, et le second en Bulgarie, ce qui est un peu déstabilisant car à l’exception des personnages principaux, tous les acteurs sont locaux.

On se retrouve donc à Rome avec des européens et quelques asiatiques qui parlent tous japonais, et au Japon avec des japonais qui voient un japonais comme un étranger ! Bien qu’il pense en japonais, Lucius s’exprime en latin lorsqu’il prend la parole au Japon. Passé le côté déroutant, on entre vite dans les films, et on apprécie l'humour décalé que cela crée, par exemple lorsque Lucius réfère aux japonais en tant qu'« esclaves au visage plat ». Cela se complique un peu quand Mami apprend le latin et qu’ils se mettent à parler ensemble dans cette langue, mais la réalisation passe alors au tout japonais.

Mami va se retrouver parachutée dans la Rome antique.

On a déjà vu plusieurs fois par le passé occidentaux et japonais se mêler étrangement dans un film, mais habituellement c’est plutôt dans l’autre sens, avec les étrangers au milieu des japonais, toujours dans la même idée de mettre en avant les acteurs vedette du pays producteur. Souvent, le scénario essaye plus ou moins adroitement de justifier ce que les anglo-saxons appellent le white washing, c'est à dire la présence de ces étrangers, ou même le remplacement d'un personnage japonais par un occidental. On peut penser par exemple à Tom Cruise dans Le Dernier Samouraï qui incarne un soldat étranger qui s’allie au clan japonais, ou Keanu Reaves dans 47 Ronins dont le personnage, bien que né au Japon, est le fils d’un marin britannique.

Une mention spéciale peut être attribuée toutefois à la controverse autour de la récente adaptation au cinéma de Ghost in the Shell, où l’héroïne Motoko Kusanagi est jouée par l'actrice américaine Scarlett Johansson mais dont la mère est incarnée par une actrice japonaise qui parle un anglais parfait dans la VO mais se retrouve affublée d’un accent caricaturalement asiatique dans la VF. Peu importe l’opinion que chacun se fait de ce remplacement ethnique, il est intéressant de noter que lorsque les japonais le font, cela attire beaucoup moins la critique que lorsque c'est dans l'autre sens.

A la recherche de nouvelles idées pour relancer sa carrière, Lucius Modestus voyage malgré lui dans le temps au son de grands airs d'opéra italien et se retrouve au milieu du Japon moderne. Lait aromatisé, saké, sumo pour ne citer que ces exemples, il va faire de très nombreuses découvertes, mais ce sont surtout les onsen, sentô, robinets d’eau froide et chaude, douches, washlets et tous ces éléments du confort moderne bien loins de son imagination qui vont retenir son attention. Quelle ironie de voir le « berceau de la civilisation » s’inspirer du modèle japonais, alors que c’est bien sur le Japon d’après-guerre qui s’est largement reconstruit sur le modèle de l’Ouest. Au rythme de plusieurs allers-retours, Lucius va pouvoir construire de nouveaux établissements qui lui apporteront le succès tant souhaité, et sera même remarqué par l'Empereur en personne qui lui fera des commandes bien spécifiques. Bien sûr, Lucius ne s’arrêtera pas à cela, car il se retrouvera impliqué au cœur de la politique, et aidera l'Empereur à gagner une guerre ou déjouer un complot contre lui.

L'arrivée de Lucius Modestus dans un sentô sera une surprise pour tout le monde.

Il est vrai que les citoyens de la Rome Antique et du Japon ont en commun un intérêt particulier pour les thermes. D'ailleurs, tout au long de l'Histoire, on peut effectivement noter de nombreuses similitudes dans l'évolution des thermes romains et des onsen et sentô japonais. Au Japon, les bains sont considérés dans la religion shintô comme un moyen de purifier le corps et l'esprit. Leur usage remonte donc quasiment aussi loin que la religion elle-même.

Par opposition avec les sentô, les onsen, dont l'entrée aujourd'hui encore peut être gratuite ou payante selon l'endroit, sont alimentés par des sources naturelles dont on prête aux eaux des vertus thérapeutiques grâce aux différents minéraux qu'elles contiennent. Parfois, elles sont naturellement tellement chaudes qu'on a dû mettre en place tout un système pour les refroidir, qui peut se faire autour d'un rituel comme une danse par exemple. Les onsen sont de véritables institutions : on dénombre sur tout le territoire japonais plus de 27 000 sources, et un peu plus de 3 000 stations thermales proches de ces sources chaudes, accueillant en moyenne 132 millions de visiteurs chaque année.

Lucius Modestus fera même un voyage dans celui de Kusatsu, qui est devenu l'un des plus célèbres de l'archipel après qu'il ait été recommandé pour ses qualités thérapeutiques à la famille impériale par son médecin personnel au début des années 1900. Comme Lucius Modestus en fera l'expérience, il est même possible d'y manger des onsen tamago : proches de nos œufs durs, ils sont cuits directement dans l'eau des onsen, ce qui leur fait garder une texture crémeuse car la température de cuisson est bien plus basse qu'en cuisine.

Lucius Modestus faisant l'expérience d'un onsen tamago avant celle du saké « maison ».

De leur côté, les sentô sont beaucoup plus récents : leur arrivée au Japon viendrait à l'origine des temples bouddhistes d'Inde via la Chine au huitième siècle. Ce sont des bains publics permettant au peuple de se laver et de se détendre, les salles de bains privées à domicile n'existant pas ou étant réservées aux classes aisées de la population. Comme tout le monde s'y retrouvait, ils ont eu très tôt un rôle important dans la société japonaise, car c'était l'occasion pour les gens de se retrouver et d'échanger. Ils ont également été d'une grande importance sociétale lors des plus graves évènements de l'Histoire, notamment ceux qui ont entraîné la destruction de nombreux bâtiments et habitations, comme les tremblements de terre ou les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale.

Par ailleurs, la nudité étant de rigueur, comme dans les onsen, certaines barrières sociales tombent, ce qui permet souvent une meilleure communication, entre collègues par exemple. De nos jours, les maisons sont équipées de salle de bain, et la fréquentation des sentô a fortement diminué. Les établissements doivent donc s'adapter en offrant d'autres services à la clientèle, tels des saunas ou jacuzzi, voire même pour certains toboggans, massages, bains médicinaux, salles de gymnastique, etc. Ils ressemblent alors plus à des parcs aquatiques où le port du maillot de bain devient de rigueur.

Bande annonce du film

C’est le côté paradoxal de Thermae Romae : non seulement c’est un manga destiné aux jeunes hommes qui pour certains n’ont peut-être jamais été aux bains publics, mais en plus, il fait l’apologie de ces bains comme le comble du progrès alors qu’aujourd’hui, ils ne sont fréquentés presque plus que par des personnes âgées, et sont donc considérés comme totalement démodés par les lecteurs ! A l'origine mixtes, les sentô ont plusieurs fois changé au cours de l'Histoire pour finalement rester définitivement sur la séparation des hommes et des femmes pendant la deuxième moitié du 19ème siècle, après l'arrivée du Commodore Matthew Perry.

Au fil de ses voyages, Lucius Modestus ramènera d'autres choses empruntées au Japon moderne, toujours avec autant de rires en perspective quand il s'agit de remplacer l'énergie électrique par celle des esclaves, de la musique dans les WC aux fauteuils massants, en passant par les bulles dans les bains bouillonnant, l’eau dans les toboggans et bien d'autres encore. Habitué des combats de gladiateurs, il ramènera également les combats de sumo, beaucoup moins sanglants, avec leurs jets de coussins bien plus moelleux et moins dangereux que des pierres ! Cet humour base sur le décalage constitue d’ailleurs le point fort du film et une fois qu'il s’émousse, on peut en arriver a trouve le temps un peu long, surtout dans le deuxième film.

Finalement, Lucius Modestus, dans cette série, n’est ni plus ni moins qu’un reflet du regard des étrangers sur le Japon et sa culture. Savoir ce que les étrangers pensent d'eux et de leur culture est un sujet qui passionne les japonais, et de nombreuses émissions à la télévision sont consacrées exclusivement à cela. En cela, Lucius a pratiquement les mêmes réactions, un peu exagérées certes, que la plupart des touristes qui arrivent au Pays du Soleil Levant pour la première fois. D’ailleurs, il est bien probable que vous-mêmes ayez fait ou ferez pareil...

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À-Propos

Site officiel de Guillaume Erard, auteur, instructeur et vidéaste résident permanent au Japon - 5e Dan Aïkido du Hombu Dojo de l'Aïkikai de Tokyo / 5e Dan Kyoshi (professeur) de Daïto-ryu Aïki-jujutsu du Shikoku Hombu Dojo.