Kobayashi Kiyohiro Sensei est le Secrétaire Général du Takumakai, il est d'ailleurs l'un des plus anciens pratiquants de cette organisation. En outre, il a aussi eu l'occasion de pratiquer l’Aikido à l'Aikikai du vivant de O Sensei, ainsi qu'aux quartiers généraux du Yoshinkan sous Shioda Gozo. Kobayashi Sensei est l'un des premiers élèves de Hisa Takuma Sensei et il enseigne régulièrement à son dojo d'Osaka. Il voyage aussi énormément au travers du Japon ainsi qu'à l'étranger dans le but de diffuser le Daito-ryu Aiki-jujutsu dans un esprit de simplicité et de partage peu commun des pratiquants japonais de cette trempe. Cet entretien a été conduit par Olivier Gaurin lors de l'un des stages mensuels que Kobayashi Sensei à Tokyo. Il a accepté de revenir pour nous sur les débuts du Takumakai ainsi que ses propres premiers pas dans la discipline que nous a légué Takeda Sokaku.
Sensei, pouvez-vous nous parler de l'origine du Takumakai ? Hisa Takuma Sensei avait commencé à apprendre en tant que deshi avec Ueshiba Sensei et il a bien sûr également été un disciple de Takeda Sensei, il n'y a de fait pas d'incompatibilité.
Pour commencer, il faut parler de Hisa Sensei. Hisa Takuma Sensei a été l'élève de Ueshiba Sensei et de Takeda Sensei. Cela étant dit, c'est avec Ueshiba Moriheï Sensei que Hisa Sensei a commencé, dans une discipline qui correspond un peu à l'Aikido Yoshinkan d'aujourd'hui. À l'époque, il s’entraînait au dojo du journal Asashi à Osaka avec Ueshiba, mais il n'appelait pas ça « Ueshiba-ryu », et il ne parlait pas non plus de « Daito-ryu ». C'était en 1938, peut-être même un peu avant.
Extraordinaire !
Oui, peut-être même en 1936 ou 1937, je ne suis pas sûr. En tout cas c'est en 1940 que Hisa a obtenu son menkyo kaiden [免許皆伝, licence de transmission totale] de la main de Sokaku Takeda. Alors qu'il étudiait avec Ueshiba Sensei, Takeda Sokaku est venu visiter le dojo d'Osaka. Il voulait améliorer le niveau de l'enseignement promulgué par Ueshiba lors des cours du matin et du midi, mais lorsqu'Ueshiba Sensei a su que Takeda Sokaku arrivait, il est reparti précipitamment vers Tokyo sans même le rencontrer. Hisa Sensei a donc continué à s’entraîner avec Takeda Sensei à partir de ce moment-là.
Shoden
Le shoden (初伝, enseignement primaire), curriculum de base du Daito-ryu est organisé en 5 catalogues [条, kajo] (ikkajo, nikajo, sankajo, yonkajo et gokajo) regroupant 12 à 30 techniques chacun, pour un total de 118 techniques. Le curriculum de l'aikido comporte également cette articulation en 5 principes [教, kyo] (ikkyo, nikyo, sankyo, yonkyo et gokyo) mais au contraire du Daito-ryu, un principe d'aikido ne contient qu'une seule technique au lieu de plusieurs. Par exemple, la technique ude osae très proche de la technique ippondori issue de ikkajo.
À cette époque, les techniques enseignées étaient chaque fois différentes, et les élèves devaient pourtant toutes les retenir. C'était très difficile à mémoriser, et donc ils ont décidé de prendre des photos pour garder une trace de tout cela. Cela a donné la série de photos techniques qu'ils ont appelée soden [総伝, recueil photographique des techniques étudiées au Journal Asahi] et que l'on peut toujours étudier de nos jours. En fait, d'un point de vue technique, le Daito-ryu était un peu désorganisé et se il dispersait. Takeda Tokimune Sensei [le fils de Takeda Sokaku] a proposé à son père de classer un peu mieux les techniques. Ueshiba Sensei, de son côté, enseignait selon la nomenclature d'aujourd'hui : ikkyo, nikkyo, sankyo, yonkyo... Et si on reprend l'exemple du Yoshinkan, il s'agit de ces quatre mouvements construits et ordonnés d'une façon hiérarchique verticale. Mais les mouvements d'Ueshiba étaient un peu différents dans leurs tenues, alors Tokimune a dit à son père qu'il faudrait rendre l'essence d'ikkajo [一ケ条, premier enseignement, un repertoire technique regroupant trente techniques] et du reste des 118 kihon [基本, les bases]. Son père lui a répondu : « Certains de mes disciples [NDR : dont Ueshiba Morihei] ont obtenu le kyoju-dairi [教授代理, certificat d'instructeur], je n'ai plus grand-chose à leur apprendre, n'est-ce pas suffisant, n'ont-ils pas le savoir désormais ? » Malgré cela, l'étape suivante dans l'enseignement du Daito-ryu a été amorcée. [caption id="attachment_469" align="aligncenter" width="1024"]
Kobayashi Kiyohiro et Guillaume Erard Sensei, vous avez aussi appris l'Aikido à l'Aikikai ? grâce à une introduction de Hisa Sensei j'ai pu rencontrer Takeda Tokimune Sensei, et suivre ses stages
Cela remonte à quelle période ? Quand j'étais élève de Hisa Sensei. Tout en allant régulièrement aux entraînements, j'étais aussi étudiant. Il fallait mettre cette situation à profit et j'ai monté un club d'aikido. J'ai donc fait venir des étudiants, et grâce à une introduction de Hisa Sensei j'ai pu rencontrer Takeda Tokimune Sensei et suivre ses stages. Et de là j'ai été suivre des cours aussi au Yoshinkan et au Honbu Dojo de l'Aikikai. C'est autour de mars 1966 que j'ai obtenu cette lettre d'introduction de Hisa Takuma pour aller me présenter à Ueshiba Sensei, son ancien professeur.
Extrait du registre des Takeda montrant le nom de Kobayashi Kiyohiro pour la période du 19 au 21 aout 1968. Il est spécifiquement écrit que l'entrainement a eu lieu au Daito-kan, le quartier général du Daito-ryu Aiki-jujutsu à Hokkaido [merci à Josh Gold, rédacteur en chef d'Aikido Journal, de m'avoir procuré ce document].
À l'époque, Ueshiba Moriheï enseignait-il encore au Honbu dojo ?
Oui, O Sensei enseignait au premier cours du matin, je ne sais plus quels jours, mais il enseignait. Ensuite c'était Ueshiba Kisshomaru Sensei qui enseignait aux autres cours du matin ou du soir. Il y avait aussi tous les cours des autres instructeurs et donc je m'entraînais tous les jours.
Kobayashi Kiyohiro effectuant la technique aiki-otoshi sur Guillaume Erard (mai 2008)
Aujourd'hui, beaucoup d'aikidoka qui viennent étudier le Daito-ryu à vos cours à Tokyo. Que pensez-vous du fait de venir de l'aikido pour étudier le Daito-ryu ? j'avais obtenu une lettre d'introduction pour aller m'entraîner chez Ueshiba Morihei Sensei et Shioda Gozo Sensei
Oui, comme je l'ai dit précédemment : Hisa Takuma Sensei avait commencé à apprendre en tant que deshi [弟子, élève] avec Ueshiba Sensei, et il a bien sûr également été un disciple de Takeda Sensei, il n'y a de fait pas d'incompatibilité. Que ce soit les techniques de Ueshiba ou celles de Takeda, il n'y avait pas de désaccord profond, car de façon très naturelle, les techniques de Daito-ryu deviennent des techniques d'aikido. Pour ces Sensei, nul doute que le Daito-ryu menait à l'aikido, et pour moi c'était pareil à Tokyo. Comme j'avais obtenu une lettre d'introduction pour aller m'entraîner chez Ueshiba Morihei Sensei et Shioda Gozo Sensei, je m'entraînais aux deux cours du matin et le soir à l'Aikikai, et je faisais l'entraînement du midi au Yoshinkan.
Ah bon ? Et qui enseignait alors au Yoshinkan ?
Les deshi de Shioda Sensei comme messieurs Kushida et Inoue. Shioda Sensei, lui, n'enseignait pas beaucoup, il était trop important. Il y avait aussi d'autres enseignants, des ceintures noires, mais je ne me souviens plus de leurs noms. C'est là-bas que j'apprenais, car les techniques du Yoshinkan d'Iidabashi ressemblaient vraiment beaucoup aux techniques que Hisa Takuma Sensei enseignait au journal Asahi d'Osaka. À l'Aikikai par contre, c'était un peu différent.
Pourquoi pratiquiez-vous le Daito-ryu et l'aikido en même temps ?
La raison pour laquelle je faisais du Daito-ryu et de l'aikido est que quand j'étais étudiant, j'ai monté un club à l'université. C'était en fait un regroupement de clubs avec des ramifications dans les diverses universités d'Osaka. Ces universités du Kansaï nous ont appelés pour nous rencontrer, car ils voulaient une introduction pour un Sensei permanent. C'est Kobayashi Hirokazu qui a été désigné, c'était un deshi d'après-guerre de Ueshiba Moriheï.
En fait, Hisa Takuma Sensei avait été sumotori et il avait les genoux en mauvais état, et il ne pouvait donc pas reprendre le club. Moi je me disais que quand je serais diplômé, le club allait peut-être disparaître de l'université et donc que ce serait peut-être mieux de changer pour Ueshiba Sensei puisqu'il y avait déjà une fédération d'aikido. J'ai donc proposé d'affilier le club à la fédération d'aikido et Hisa Sensei a accepté. Pour l'aspect technique dans le Kansai, c'est Kisshomaru Sensei qui était responsable, mais toujours sous la supervision et l'introduction de Hisa Takuma, dans un rapport courtois. Hisa Sensei a demandé à Kobayashi Hirokazu de reprendre le club puisque par le passé, Kobayashi avait avait appris de Hisa Sensei [NDR : Suite à la publication de cet entretien, certaines interprétations un peu excessives de cette phrase ont été formulées. Nous avons donc demandé à Kobayashi Kiyohiro Sensei de préciser son propos et il nous a expliqué que Kobayashi Hirokazu n'a jamais enseigné le Daito-ryu puisqu'il était un représentant de officiel de l'Aikikai et que l’étendue de son expérience en Daito-ryu était probablement limitée puisqu'il n'avait étudié avec Hisa Takuma que de façon sporadique. En outre, à partir du moment où Kobayashi Hirokazu a repris les dojos, les pratiques de l'aikido et du Daito-ryu ont été séparées]. Donc le club, bien qu'à l'origine un club de Daito-ryu, est passé à l'aikido avec Kobayashi Sensei. Hisa Sensei lui a dit qu'il avait bien œuvré, et que tout était réglé.
Documentaire sur Kobayashi Kiyohiro et son groupe de Tokyo
Et donc ça s'est fait comme ça. Tout le monde est parti faire de l'aikido mais moi de mon côté je n'étais pas très chaud pour ne faire que de l'aikido et donc j'ai continué les deux, c'est pour cela que je me suis entraîné à tous les dojos que j'ai cités plus tôt.
Kobayashi Sensei, vous venez désormais d'Osaka tous les mois pour enseigner le Daito-ryu à Tokyo, comment se fait-il que vous ayez commencé à enseigner le Daito-ryu ici ?
Kobayashi Kiyohiro : J'ai des anciens élèves qui sont à Tokyo, dont Kawabe Takeshi Sensei. Il voulait faire du Daïto-ryu à Tokyo, et il m'a demandé si je ne voulais pas l'aider. Il n'a en fait enseigné que trois ou quatre fois, mais il faut dire que c'est quelqu'un de très occupé et donc j'ai dû poursuivre son travail à sa place depuis ce temps-là...
Que pensez-vous du groupe de Tokyo ?
C'est assez facile à Tokyo. Une fois que les élèves intègrent le sens que je donne aux techniques, c'est plus facile. Et moi, même si je ne suis pas très doué, bien que j'aie beaucoup appris à Hokkaido [NDR : sous le direction de Takeda Tokimune], c'est bien de transmettre et de penser à l'avenir quand même.
Merci beaucoup.
Je vous en prie.
