Né en 1939, Sugano Seiichi est entré à l'Aikikai en 1957 et est devenu uchi deshi environ un an plus tard. Il a quitté le Japon en 1965 afin de diffuser l'aïkido en Australie et en Nouvelle Zélande, avant de partir pour la Belgique en 1979. Il a ensuite résidé aux États-Unis et a enseigné à l'Aïkikaï de New York avec Yamada Sensei tout en continuant continuant à œuvrer à la tête des organisations d'aïkido en Australie et en Belgique jusqu’à sa disparition en 2010. Cet entretien a été réalisé au cours du stage de Noël New York Aikikai de 2000.
David Halprin : Comment avez-vous entendu parler de l'aïkido ?
Sugano Seiichi : Il y avait un article à ce sujet dans un hebdomadaire japonais, c'est comme ça que j'en ai entendu parler la première fois.
David Halprin : C'est un article à propos d'O Sensei ?
Sugano Seiichi : Non, c'était un article au sujet de l'aïkido en général. Cela a piqué mon intérêt et je suis allé voir et c'est Ueshiba Kisshomaru Doshu qui était au Hombu Dojo à ce moment-là.
David Halprin : Vous lui avez demandé si vous pouviez pratiquer ?
Sugano Seiichi : Oui.
David Halprin : Aviez-vous pratiqué d'autres arts martiaux ?
Sugano Seiichi : J'avais fait du judo pendant six ans.
David Halprin : Qu'est-ce qui vous a tant intéressé dans cet article ?
Sugano Seiichi : Je ne me souviens pas très bien. Globalement, l'article présentait ce qu'était l'aïkido et il me semblait que techniquement, ça pouvait être intéressant. À cette époque, vous auriez pu appeler ça aïkido ou jujutsu, le public ne connaissait pas trop, et moi ça me semblait intéressant, surtout qu'il semblait y avoir une sorte de philosophie derrière tout ça.
David Halprin : Quand avez-vous formellement débuté la pratique ?
Sugano Seiichi : En 1957 ou 1958, je crois.
David Halprin : Comment était la pratique au Hombu Dojo à l'époque ?
Sugano Seiichi : C'était évidemment assez différent par rapport aux entraînements de judo, on se concentrait sur la répétition des formes. En judo, on combat, on projette quelqu'un, mais en aïkido, la pratique est différente.
David Halprin : L'ajustement a-t-il été difficile ?
Sugano Seiichi : Ce n'était pas exactement un processus d'ajustement, mais il m'a fallu un peu de temps pour accepter l'aïkido en tant que voie ou système d'entraînement.
David Halprin : Quand avez-vous commencé à être en charge des cours ?
Sugano Seiichi : (Rires) Ça a dû commencer au début des années soixante. Au début, évidemment, on devait porter le sac de Kisshomaru Doshu où qu'il aille, et on devait l'assister. C'est à cette époque que l'aïkido a commencé à se développer et qu'on a commencé à l'enseigner en dehors du Hombu Dojo. Bien que nous fussions jeunes, nous devions aller enseigner. Dans la plupart des cas, les élèves étaient plus âgés que moi. La première fois que je l'ai vu [O Sensei], il m'a plus fait l'impression d'un chef spirituel d'une secte que d'un combattant.
David Halprin : Est-ce à ce moment que vous avez réalisé que l'aïkido serait votre métier ?
Sugano Seiichi : Non, j'ai commencé l'aïkido uniquement par intérêt pour la pratique, c'est tout. Je n'ai jamais pensé un jour enseigner, je voulais juste pratiquer.
David Halprin : Pourriez-vous nous raconter vos souvenirs d'O Sensei ?
Sugano Seiichi : La première fois que je l'ai vu, il m'a plus fait l'impression d'un chef spirituel d'une secte que d'un combattant. Une énergie était perceptible dans ses mouvements, mais elle n'était pas visible, donc on ne sentait rien, mais en même temps, il y avait une sorte de cœur en acier très dur. Il s'exprimait avec une forme physique, mais c'était très différent lorsqu'il nous projetait.
David Halprin : Que pensez-vous du processus de création de l'aïkido d'O Sensei ?
Sugano Seiichi : Il a débuté dans les arts martiaux traditionnels, mais il s'est ensuite dirigé vers une quête religieuse. Je pense que cela a affecté la façon de s'entraîner par rapport aux autres arts martiaux traditionnels. Évidemment, ses explications sur l'aïkido faisaient appel à des idées issues de ses concepts religieux.
David Halprin : Ces concepts étaient-ils issus de la religion Omoto ? l'Omoto était une sorte de mouvement New Age Sugano Seiichi : Oui, l'Omoto. À cette époque, l'Omoto était une sorte de mouvement New Age. C'était lié au Shinto, mais c'était plus une sorte de Shinto mystique. On ne peut pas dire que c'était un Shinto normal ou traditionnel.
David Halprin : Deguchi Onisaburo était-il encore en vie à l'époque ?
Sugano Seiichi : Non je ne crois pas. Bien qu'O Sensei expliquait l'aïkido en tant que concept religieux, il n'attendait jamais de ses élèves qu'ils suivent sa vision religieuse. C'était probablement une bonne chose pour nous. Il parlait de l'aspect spirituel, mais ne nous a jamais donné un système pour l'étudier de cette façon. Son point de vue était que l'aïkido était une forme physique d'entraînement qu'il appelait des mouvements de misogi ou de kotodama, etc. C'était son approche du développement de la spiritualité. Par conséquent, ceux qui s'intéressaient à ces aspects devaient étudier de leur côté des systèmes comme le yoga ou le zazen en fonction de leurs besoins. C'est probablement semblable à la façon dont il enseignait les armes à mon avis. Évidemment, il portait un intérêt particulier aux armes et il s'exprimait en faisant des démonstrations d'armes, mais il n'a jamais fourni un système pour le faire. Évidemment, différents enseignants avec des expériences différentes s'exprimaient également via plusieurs façons d'enseigner.
David Halprin : Pensez-vous qu'il considérait que le simple fait de faire les mouvements d'aïkido était suffisant, ou partait-il du principe que les élèves devaient étudier autre chose ?
Sugano Seiichi : Dans la plupart des cas, malheureusement, la relation entre élève et maître est unidirectionnelle, il n'y a pas de question ni de réponse. C'est un peu dommage, nous aurions une meilleure compréhension si nous avions fait ça, mais ça ne se faisait pas, et nous devions donc deviner ce qu'il voulait. Qu'il explique quelque chose ou lise un extrait de livre ou de poème, nous devions interpréter ce qu'il voulait dire de façon individuelle.
David Halprin : Vous n'aviez donc pas de sessions de questions-réponses avec O Sensei ?
Sugano Seiichi : (Rires) non.
David Halprin : Pensez-vous que s'il était là aujourd'hui, ce serait pareil ?
Sugano Seiichi : Je n'en doute pas une seconde (rires).
David Halprin : Il n'aimait pas ça ?
Sugano Seiichi : Pour commencer, il n'était pas plus intéressé que ça d'être un enseignant. Dans la plupart des formes d'art, les maîtres démontrent leurs compétences, mais ils ne sont pas forcément de bons professeurs. Ils n'ont pas de système pour « enseigner » de la façon dont nous le faisons aujourd'hui.
David Halprin : Était-ce la façon traditionnelle de transmettre la connaissance ?
Sugano Seiichi : Oui, ce n'était pas spécifique à l'aïkido, c'était commun à toutes les formes d'art, que ce soit la musique, la peinture, etc. Si vous vouliez suivre un maître, vous deviez juste copier le plus que vous pouviez.
David Halprin : O Sensei était évidemment un homme remarquable, et il a eu une forte influence sur beaucoup de gens, quelles étaient selon vous les qualités qui le rendaient si unique ?
Sugano Seiichi : Il était un croyant fervent, très préoccupé par ses recherches religieuses et spirituelles, et je pense que c'est ce qui a fait quelque chose d'unique, même par rapport à l'aïkido. Pour moi la technique ça va, mais si vous regardez différentes écoles, vous vous apercevez que leur technique est similaire. Je pense que l'aïkido est particulier parce qu'O Sensei s'est séparé de ce qu'on appelle les concepts d'arts martiaux traditionnels. Lorsque j'étudiais l'aïkido, j'essayais toujours de revenir à ce constat. Il ne s'agit pas uniquement de se préoccuper de comment faire les techniques. En général, dans les arts martiaux, il y a un système de techniques de combat, mais il a laissé de côté cette idée, et c'est pour moi l'élément le plus important.
David Halprin : Les gens disent souvent que chacun des élèves d'O Sensei a intégré en lui-même une partie différente d'O Sensei. Pensez-vous que c'est vrai et si oui, quelle influence O Sensei a-t-il eue sur vous personnellement ?
Sugano Seiichi : Je pense qu'il m'a rendu plus sensible au fait que l'aïkido est quelque chose que je devais continuer à chercher. Il n'a pas offert de système ; il avait un système qui faisait en sorte que vous le suiviez toujours, mais il ne le partageait pas. L'individu devait chercher par lui-même. Peut-être que ce qu'une personne veut, l'autre ne le désire pas. Cela pourrait bien être l'influence qu'il a eue sur moi. Même si on regarde la technique pure, personne n'est comme lui, il était un individu unique et personne ne pouvait le copier. Peut-être que son influence principale était de faire que chacun était libre de chercher ce qu'il voulait individuellement. la première fois où je l'ai rencontré [Ueshiba Kisshomaru], sa personnalité était semblable à celle d'un professeur d'université.
David Halprin : Vous avez dit plus tôt qu'une de vos tâches était de porter le sac du Second Doshu Ueshiba Kisshomaru. Comment décririez-vous son travail en termes du développement de l'aïkido ?
Sugano Seiichi : Je pense qu'il a fait beaucoup pour l'acceptation de l'aïkido par le grand public. Je me souviens de la première fois où je l'ai rencontré, sa personnalité était semblable à celle d'un professeur d'université. Vous auriez été surpris si vous vous étiez attendu à un combattant au physique supérieur ou à l'attitude différente des autres. Je pense que c'est grâce à sa personnalité ou bien à la façon dont il promouvait l'aïkido que c'est devenu quelque chose que la société normale pouvait accepter, pas quelque chose de « différent ». Même aujourd'hui, en général, le combattant ne contribue pas beaucoup à la société, c'est juste quelqu'un qui est assez fort pour connaître des techniques, balancer des gens, ou les tuer. (Rires) C'est d'un niveau bien médiocre. Je pense que Doshu avait une bien meilleure approche pour que l'aïkido devienne accepté par le public, et c'est comme cela qu'il l'a promu.
David Halprin : Y avait-il des choses que le Second Doshu vous a enseigné et qui ont eu une influence particulière sur vous ?
Sugano Seiichi : Globalement, je ne pense pas, mais techniquement, il a probablement eu une influence assez grande sur moi. Techniquement, sa façon d'enseigner était très modérée, elle ne contenait rien d'extrême. Il se préoccupait principalement de l'idée que la société devait accepter l'aïkido. Son approche de l'aïkido était un peu plus intellectuelle. C'est là que j'ai dû subir son influence via sa façon d'enseigner. Techniquement, je n'envisage pas l'aïkido de façon extrême. Il nous rappelait qu'en général, il est préférable d'agir de façon normale.
David Halprin : Pourriez-vous partager avec nous vos souvenirs de l'ancienne génération d'instructeurs du Hombu Dojo tels que Osawa Sensei père, Tada Sensei, Arikawa Sensei, et Yamaguchi Sensei ?
Sugano Seiichi : Ils étaient tous des gens très forts. Bien que nous soyons tous ensemble au Hombu Dojo, notre relation était très proche de celle de maîtres à élèves. Il n'y avait rien de difficile dans cette relation, mais il n'y avait pas de contact personnel, je pense. La barrière n'est pas tout à fait la même, mais d'une façon un peu différente, la relation est similaire.
David Halprin : Entre les maîtres et les élèves ?
Sugano Seiichi : Ou les gens avancés.
David Halprin : Était-ce la même chose que d'apprendre d'O Sensei : Vous alliez à leurs cours et essayiez de comprendre ce qu'ils faisaient ?
Sugano Seiichi : Oui, oui.
David Halprin : Y a-t-il quelque chose de particulier que vous avez reçu de ces gens ?
Sugano Seiichi : Tohei Koichi était l'instructeur en chef, il était beaucoup plus fort, physiquement et techniquement. Il était le seul capable de donner une explication claire sur pourquoi et comment une technique marche. Ça me semblait assez unique. (Rires)
David Halprin : Comment étaient ses cours ?
Sugano Seiichi : En général, il commençait par une explication de la technique. Il utilisait la terminologie du ki plus que n'importe qui d'autre. En fait, il était probablement le seul à utiliser ce terme ! Sans le savoir, j'ai dû être très influencé par sa façon d'expliquer.
David Halprin : Vu que vous parlez du ki, comment expliquait-il cela ?
Sugano Seiichi : Le bras impliable ?
David Halprin : Comment expliquez-vous le ki aux gens ou bien comment vous l'expliquait-il à vous ?
Sugano Seiichi : À l'époque, il y a 30 ou 40 ans, cette explication marchait, mais aujourd'hui, je ne suis pas sûr qu'elle soit aussi pertinente. Ses explications se résumaient à un genre de formule « un plus un égale deux » basée sur la coordination de l'esprit et du corps. Utiliser l'esprit en pensant de façon positive est une façon de créer de l'énergie qui peut être décrite comme du ki en mouvement. Il étudiait le yoga japonais et je pense que c'est de là que son explication venait. Il était membre du Tempukai, certains autres aussi comme Tada Sensei. Il me semble que Tada Sensei pratique aujourd'hui lui aussi des exercices de ki et de perception, ce genre de choses.
David Halprin : Est-ce que cette organisation existe toujours ?
Sugano Seiichi : Il me semble, même si les membres les plus importants sont morts. Je les ai rencontrés une fois ou deux. Je pense que Tohei Sensei a pris des choses du Tempukai de la même manière qu'O Sensei a emprunté à l'Omoto. Il essayait d'expliquer quelque chose et pour expliquer quelque chose, on doit utiliser des concepts. La plupart des sports comme le judo utilisent des concepts scientifiques, par exemple le principe d'équilibre. En ce qui concerne O Sensei, il était tellement absorbé par l'Omoto-kyo qu'il avait tendance à utiliser cela pour exprimer ses idées, et par conséquent, il abordait beaucoup plus les aspects spirituels. L'expression de ses mouvements prenait racine dans les arts martiaux, mais sa façon d'exprimer ses idées était beaucoup plus imprégnée de spiritualité. Suite à cela, d'autres personnes ont commencé à pratiquer le zazen ou le yoga, des disciplines qui contiennent des enseignements qui peuvent été utilisés pour expliquer les idées de l'aïkido, ou bien développer une explication de l'aïkido.
David Halprin : Pratiquiez-vous le zazen ?
Sugano Seiichi : J'ai pratiqué le zazen de façon intensive pendant trois ans. La période la plus intense était lorsque j'ai suivi un maître de zen chinois pendant trois mois. À part cela, j'ai fait des soutras de yoga, car ils ont des interactions et une logique très claires, ce que j'apprécie.
David Halprin : Dans le système de yoga ?
Sugano Seiichi : Oui, dans certains d'entre eux. Le soutra Patanjali est bon, on obtient des connaissances différentes et notre aïkido évolue. Par contre, ils ne doivent jamais être mélangés. Certaines personnes essaient de convertir l'aïkido en yoga ou le yoga en aïkido et ils commencent à mélanger des choses totalement différentes.
David Halprin : Il est donc bon d'étudier des disciplines différentes, mais il est important de ne pas les mélanger, de les garder distinctes ?
Sugano Seiichi : Oui. On a besoin d'outils pour reconnaître certaines des choses que l'on expérimente via l'aïkido. La connaissance est juste comme un langage. On peut ressentir des choses physiquement, mais il nous manque le langage pour les reconnaître et les exprimer. La forme physique et la chose intellectuelle se rencontrent. En ce qui concerne O Sensei, évidemment, il exprimait ses sensations de pratique via la religion Omoto, mais il ne suivait pas cet aspect de façon exclusive, bien que ce fût le plus qu'il ait le plus développé de tous. Le judo est évidemment la façon d'expliquer scientifique de Kano. Presque tous les arts martiaux classiques empruntent d'une façon ou d'une autre certains concepts religieux pour exprimer leur style ou leurs techniques. Malheureusement, lorsqu'ils commencent à emprunter une autre terminologie, n'importe laquelle, le sens change. De façon similaire, je pense que traduire en Anglais change un peu les nuances de la terminologie Japonaise. La terminologie elle-même donne une aura quasi-mystique, elle donne une impression spéciale aux autres gens, même lorsqu'il s'agit juste du nom d'une technique. La façon qu'a l'aïkido de nommer les techniques comme ikkyo, nikyo, etc., est en fait un système de numérotation. Dans beaucoup d'autres arts martiaux comme le Daito-ryu Aiki-jujutsu, chaque technique a un nom « extrême ». L'idée est d'impressionner les « gens de l'extérieur ». Même le judo a certaines techniques où la terminologie exprime le sentiment de la technique, mais où aussi le nom lui-même permet l'expression du caractère de la technique. Il y en a une qui s'appelle gamseki otoshi, ce qui veut dire « le rocher qui tombe » ou quelque chose comme cela. La terminologie peut être un langage commun qui aide à la compréhension, mais il existe beaucoup de gens qui aiment utiliser une terminologie « extrême ».
David Halprin : Parce que ça sonne bien ?
Sugano Seiichi : Ça sonne bien et c'est une des propriétés de la langue japonaise, ce qui lui donne un certain sens.
David Halprin : Cela exprime donc quelque chose d'important ?
Sugano Seiichi : Le fait d'utiliser un langage commun pour décrire les choses facilite la compréhension. En aïkido, « utilise ton ki » est une clé. Lorsqu'on dit « ki », et même si les gens en parlent sans comprendre vraiment ce que c'est, ils ont l'impression de faire quelque chose de spécial. (Rires) Cela a été emprunté d'autres systèmes comme la religion qui a typiquement plusieurs terminologies. autrefois, il y avait énormément de phénomènes que l'on n'arrivait pas à expliquer de façon scientifique et le fait de décrire le ki comme la cause de toutes ces choses était la seule façon que nous avions de le faire, et donc les gens ont commencé à l'utiliser L'origine du terme provient certainement du Taoïsme, mais en Chine, tout est organisé de façon logique, dont le ki lui-même. Lorsqu'il est arrivé au Japon, on a commencé à l'utiliser de plusieurs façons différentes. On a commencé à identifier le ki comme la cause de quelque chose d'inexplicable. Pourtant en Chine, ils ont fixé chacun des sens du mot ki, ils ont tous été définis précisément. En Chine, c'est un système très logique, il y a trois ou quatre types de ki différents, au moins trois en tout cas : kuki, uchiki et uanchi. Ils parlent principalement du chi ou du ki en tant que puissance sexuelle. Kuki est lié à la consommation de nourriture et d'air, cela part des poumons. Un autre type de ki se concentre sur la source du corps. Ils ont trois types de ki différents avec des sens exacts et logiques. Lorsque le terme est arrivé au Japon, on a commencé à l'utiliser de façons différentes comme pour le temps qu'il fait, « tenki », ou bien lorsqu'on dit « genki-desuka » [NDR : comment allez-vous]. La chose importante à comprendre est qu'autrefois, il y avait énormément de phénomènes que l'on n'arrivait pas à expliquer de façon scientifique et le fait de décrire le ki comme la cause de toutes ces choses était la seule façon que nous avions de le faire, et donc les gens ont commencé à l'utiliser. Je pense que Tohei Sensei est celui qui a principalement promu la terminologie du ki. Je ne pense pas qu'O Sensei ne l'ait jamais utilisée. De nos jours, je ne suis pas sûr que même au Japon, qui que ce soit décrive les choses de l'entraînement en utilisant la terminologie du ki. Je pense que Tohei Sensei est celui qui a principalement promu la terminologie du ki. Je ne pense pas qu'O Sensei ne l'ait jamais utilisée. Il utilisait parfois « ki no kunoki » pour expliquer, mais c'est la seule façon dont il utilisait le terme. Dans la religion Omoto, dans le Shinto mystique, ils utilisaient les méthodes et les principes du kotodama, tumoni, kuzitama, etc. Ils avaient trois ou quatre principes. La majeure partie du kotodama n'est pas très logique. C'est illogique et on ne peut vraiment la pratiquer qu'en langue japonaise.
David Halprin : Pensez-vous que le fait d'utiliser le ki pour expliquer est une bonne chose ou bien est-ce que cela crée de la confusion ?
Sugano Seiichi : En disant cela, vous divisez le ki entre positif et négatif. Comme je l'ai dit plus tôt, il ne me semble pas que qui que ce soit l'utilise pour décrire quoi que ce soit dans l'entraînement. Dans le kotodama, il me semble qu'ils ont deux systèmes différents, mais aucun d'entre eux n'est utilisé, pas vraiment en tout cas. On peut donc suivre certains points, bien que ça vienne principalement d'O Sensei lorsqu'il parlait de vibrations dans le corps. On peut comprendre l'idée via la terminologie japonaise. Par exemple, dans le mot « kami », qui veut dire les dieux, on divise entre « ka » et « mi ». Le son ka est l'équivalent du feu et le mi est l'eau. Lorsqu'ils sont ensemble dans « kami », le feu est vertical et l'eau est horizontale, les symboles forment une croix et vous êtes là. C'est de cette façon que s'utilise le kotodama. Il n'est peut-être pas nécessaire d'y croire en tant que religion en tant que telle. Il est beaucoup plus facile de suivre une religion, car on commence avec un attachement émotionnel, et donc on n'a pas besoin d'être logique. Si on veut étudier ça en tant que système, on regarde ça d'une façon intellectuelle et logique et ça peut être dur à suivre dans ces conditions. C'est la même chose pour le Zazen. On peut pratiquer le Zazen sans nécessairement suivre un ordre religieux, en extrayant juste le système d'assise.
David Halprin : En l'utilisant comme un exercice ?
Sugano Seiichi : Oui, un exercice. O Sensei n'avait probablement pas achevé le développement de l'aïkido. Il a laissé de nombreux écrits, mais dans la plupart des cas, on doit deviner ce qu'il essayait de dire.
David Halprin : J'ai entendu dire qu'O Sensei ne s'intéressait pas à rendre l'aïkido populaire, ni à sa dissémination dans la société.
Sugano Seiichi : Il avait évidemment une idée sur la façon de créer la paix dans le monde entier, et c'était le même concept que celui de Deguchi. Il avait des idées de relations internationales. C'est pour cela qu'ils étaient affiliés avec un groupe religieux en Chine appelé la Société de la Croix Rouge, ou quelque chose comme ça. Ils étaient également associés à B'hai et je pense qu'à un moment donné, ils essayaient de promouvoir l'Esperanto. Ils essayaient de créer des organisations internationales et je pense que c'est là qu'O Sensei a eu l'idée de créer la paix dans le monde. Cependant il avait également des idées nationalistes extrêmes au sujet du Japon. Le cœur de la religion Shinto voit le Japon comme son centre. C'était là aussi certainement l'influence de Deguchi.
David Halprin : O Sensei avait-il aussi une conception plus traditionnelle en ce qui concerne les arts martiaux ?
Sugano Seiichi : Les deux sont basés sur la même cosmologie, l'idée de création, c'est-à-dire que le Japon est au centre, c'est le Shinto. C'est l'idée que Dieu a créé plusieurs aspects différents, dont ceux martiaux, et donc, ce qui est martial protège le Dieu de la création. Il ne s'agit pas de combattre pour combattre, mais en fait de protéger. C'est l'idée de base et par conséquent, il n'y a jamais d'idée qu'art martial = combat. À partir de ce concept, l'aïkido ne sera jamais un art de combat, mais un art de protection. De façon similaire, en Shinto, ils n'ont pas de conception de bien ou de mal, au lieu de ça ils ont pur et impur. Ceci explique l'importance du misogi, la purification du corps et de l'esprit. Ce concept est différent de l'idée actuelle qui tend à voir des contradictions ou des oppositions. Ils n'avaient pas une telle idée de combattre avec les arts martiaux, mais de protéger la création. D'une certaine façon, nous essayions d'interpréter l'aïkido, ce qui crée beaucoup de contradictions. Ceci est une contradiction. O Sensei n'a jamais fixé le concept de technique, mais l'aspect spirituel. Il a créé et fixé l'aïkido pour qu'il soit harmonie, amour, paix, etc. Pourtant, la plupart du temps, les gens sont fascinés par les techniques, le système de combat, mais si ce n'est que combat, la contradiction sera toujours là. L'idée d'harmonie ou de paix dont parlait le plus O Sensei était particulièrement en relation à son dieu. Pourtant, techniquement, la façon dont nous nous entraînions n'était pas une relation de personne à dieu, mais de personne à personne et la contradiction est évidemment là. L'idée d'O Sensei passe par le dieu pour aboutir à une harmonie pacifique ensemble, et elle ne s'occupe pas tellement des rapports de personne à personne. Je vois beaucoup de gens faire attention aux relations de personne à personne et forcément, ils y trouvent une contradiction. Je pense qu'au niveau de l'aspect martial, techniquement, O Sensei était beaucoup plus linéaire, le mouvement circulaire étant le résultat ou la continuation d'un mouvement linéaire. L'essence est assez simple. Il y a beaucoup d'explications qui concernent les mouvements circulaires, mais ils sont le résultat d'une continuation de mouvements linéaires. Ses idées techniques étaient beaucoup plus simples. Il y a autre chose, le fait que l'aïkido n'a pas de compétitions a permis de faire des progrès au niveau de cette idée que tout le monde se rassemble, s'unisse. Lorsqu'on a des compétitions, seule l'élite peut se rencontrer lors de rassemblements internationaux. En aïkido, il n'y a pas de compétitions, et donc même un débutant, où qu'il aille dans le monde, peut aller pratiquer. Les stages d'aïkido sont ouverts à tous.
David Halprin : Quels souvenirs gardez-vous de vos années en tant qu'uchi deshi aux côtés de Tamura Sensei, Yamada Sensei, Kanai Sensei, et Kurita Sensei ?
Sugano Seiichi : On s'entraînait tous ensemble. À l'époque et encore aujourd'hui, nous étions des individus indépendants. On se rassemble pour s'entraîner, mais on n'a pas beaucoup d'occasions pour se voir de façon informelle.

Sugano Seiichi en compagnie de Tamura Nobuyoshi et Yamada Yoshimitsu
David Halprin : Vous vous connaissez donc principalement via l'entraînement ?
Sugano Seiichi : Oui, juste l'entraînement. En dehors de l'entraînement, chacun d'entre nous était très indépendant. Celui avec lequel je passais le plus de temps était Yamada Sensei. J'allais assez souvent dans sa maison près de la plage, à une heure et demie de Tokyo. Il enseignait aussi dans les bases américaines et on allait parfois visiter et boire dans les bases.
David Halprin : Est-ce que les uchi deshi pratiquaient beaucoup ensemble ou pratiquaient-ils surtout avec d'autres gens ?
Sugano Seiichi : Principalement d'autres gens. De temps en temps on s'entraînait ensemble, mais la plupart du temps, en particulier au cours du matin, on devait s'occuper des débutants. Lors de certains cours spéciaux, on ne prenait que l'ukemi. Parfois, lors de grandes démonstrations, on y allait avec Doshu et nous allions tous dîner ensemble après. Il n'y avait pas beaucoup d'opportunités pour les rapports de personne à personne. C'était différent. D'une certaine façon, c'était beaucoup plus indépendant. Bien sûr, la plupart du temps, nous restions au dojo et mangions avec la famille Ueshiba et le soir, nous allions au cours de Kisshomaru Doshu, Tohei Sensei, ou qui que ce soit d'autre. Après le cours, le professeur nous emmenait en général manger dehors donc on mangeait ensemble.
David Halprin : Les membres de ce groupe ont-ils beaucoup changé depuis ce temps-là ?
Sugano Seiichi : Les personnalités ne changent jamais, elles restent toujours les mêmes. Non, je ne pense pas qu'ils aient beaucoup changé. Je ne sais pas si O Sensei n'a jamais eu d'uchi deshi, et s'il en avait, ils devaient payer pour rester là et s'entraîner.
David Halprin : Depuis votre groupe, il y a eu plusieurs générations d'uchi deshi. Est-ce que ce système a beaucoup changé depuis ?
Sugano Seiichi : Depuis que nous sommes partis, je ne pense pas qu'ils aient gardé un système d'uchi deshi. Même avant, je pense que nous étions les seuls uchi deshi. Je ne sais pas si O Sensei n'a jamais eu d'uchi deshi, et s'il en avait, ils devaient payer pour rester là et s'entraîner. Nous n'avions pas à payer donc je pense que notre groupe était dans une situation assez unique. Je ne suis pas sûr, mais il ne me semble pas qu'O Sensei ait eu beaucoup d'uchi deshi. Dans la plupart des cas, de nos jours, ils paient pour rester au dojo. Aucun d'entre eux n'est devenu professionnel, quelle que soit la durée de leur séjour.
David Halprin : Comment se fait-il que ça s'est passé comme ça pour votre groupe à ce moment-là ?
Sugano Seiichi : Je pense que ça s'est passé au moment où l'aïkido commençait à se développer. Il est probable que Kisshomaru Doshu a pensé qu'il aurait besoin d'uchi deshi pour l'aider. La première fois que je suis allé au Hombu Dojo, après avoir lu cet article dans un magazine, la personne qui est venue m'accueillir à l'entrée n'était autre que Kisshomaru Doshu, c'est lui qui interviewait les gens qui voulaient devenir uchi deshi. Au début, il n'était pas possible financièrement d'avoir des uchi deshi et il m'a suggéré de venir m'entraîner et qu'au bout d'un certain temps, la situation changerait peut-être. Au début, on dormait là et ils nous nourrissaient. C'est le moment où l'aïkido commencerait à se diffuser et des dojos en dehors du Hombu Dojo commençaient à s'ouvrir, les universités et certaines entreprises ouvraient des clubs d'aïkido, et c'est comme ça que la diffusion a démarré. Petit à petit, nous avons commencé à enseigner en dehors du Hombu Dojo. Entre 1964 et 1966, nous avons tous commencé à recevoir des sollicitations pour quitter le Japon, mais ce n'est pas quelque chose qui avait été planifié.
David Halprin : Comment est-ce que les choses se sont passées lorsque vous avez quitté le Japon pour aller en Australie ?
Sugano Seiichi : Rien n'était prévu, ça s'est juste passé comme ça. Ma femme était une Australienne qui vivait au Japon et je devais aller voir sa famille.
Vidéo Australienne d'introduction à Sugano Sensei.
David Halprin : Était-ce la première fois que vous quittiez le Japon ?
Sugano Seiichi : Oui.
David Halprin : Qu'avez-vous ressenti à votre arrivée en Australie ?
Sugano Seiichi : Lorsque j'y suis allé, les seuls qui connaissaient l'existence de l'aïkido étaient quelques judokas. L'un de leurs professeurs de judo enseignait un soi-disant aïkido à partir d'un livre. C'était leur style. Il me semble que le livre de Tohei Sensei était déjà sorti à l'époque et je pense que son idée était « parlons de ki », car son aïkido était comme cela. Ça intéressait certains pratiquants de yoga. Mes premiers élèves étaient plus des gens issus du yoga que du judo ou du karaté.
David Halprin : Qu'est-ce que ça vous a fait d'être soudainement dans un pays étranger ?
Sugano Seiichi : Je n'ai pas eu de choc culturel. En fait il m'a fallu plus de temps pour m'adapter à la Belgique. Évidemment, j'étais beaucoup plus jeune quand je suis allé en Australie pour la première fois, donc je pense que ça rendait les choses plus faciles, mais culturellement, je n'ai pas eu de problèmes. Je pense que c'est dû en partie au fait qu'au Japon, j'ai été beaucoup exposé aux Américains lorsque j'enseignais dans les bases militaires, donc j'avais déjà l'habitude des Américains. Ma femme était Australienne et elle avait vécu au Canada et nous avions de nombreux amis parmi les aïkidoka étrangers vivant au Japon. Culturellement, j'ai mis plus de temps à m'habituer aux habitudes en Europe et la Belgique, car elles étaient différentes. Cela m'a pris du temps, mais je m'y suis fait.
David Halprin : Avez-vous aimé vivre en Australie ?
Sugano Seiichi : C'était bien.
David Halprin : Vous y avez vécu pendant dix ans n'est-ce pas ?
Sugano Seiichi : Oui, et j'y retourne toujours.
David Halprin : Vous êtes ensuite allé en Belgique et vous avez eu plus de mal à vous ajuster...
Sugano Seiichi : Plus de mal non, il m'a juste fallu plus de temps. Je pense que la différence principale se trouve entre les Teutons et les Latins, car ils ont des attitudes et des idées différentes. En dehors de cela, peut-être que je ne suis pas totalement Japonais, ça a sûrement du jouer. Même après quelques années en Australie, la nourriture japonaise ne me manquait pas, alors que la soupe miso manque à la plupart des Japonais. (Rires) Au Japon, je ne buvais pas de soupe miso. En Belgique, rien n'est pareil, la religion est différente, la façon de vivre est différente. Je me souviens une fois, j'étais dans un ascenseur et j'attendais que la porte s'ouvre, mais non, il fallait l'ouvrir soi-même, j'ai attendu, attendu, et elle ne s'est jamais ouverte ! (Rires) Ils ont aussi l'habitude de se serrer la main. Quand on se rencontre et quand on se dit au revoir, tout le monde se serre la main individuellement donc tu as intérêt à serrer la main à tout le monde !
David Halprin : C'est comme au Japon où on a du mal à se retenir d'ouvrir la porte du taxi nous-mêmes. (Rires)
Sugano Seiichi : La façon de compter les étages d'un bâtiment en Europe est différente également, le deuxième étage est le premier et il est facile de se tromper d'étage. (Rires)
David Halprin : On dit parfois que chaque pays a sa personnalité, voyez-vous ça aussi en aïkido ?
Sugano Seiichi : Oui et non. Quand on voyage du nord vers le sud de l'Europe, les personnalités changent. En général, les gens qui parlent anglais ou allemand sont assez similaires. Quand on va vers le sud, en France ou en Italie, cela change. Ça change aussi la façon dont je pensais. Lorsque tu utilises une langue germanique ou bien latine, ta façon de penser change.
David Halprin : J'ai quelques questions au sujet de la pratique. Quels sont les principes clés que les pratiquants doivent observer dans leur pratique ?
Sugano Seiichi : La question est : « Comment étudier les choses importantes ». Évidemment, il est très important d'observer ce que le professeur fait avec attention, comment il applique les points techniques. Les principes de base sont la distance et la direction. Avec n'importe quelle technique, on doit connaître la distance et la direction. Si on les connaît, on peut appliquer n'importe quelle technique dans notre entraînement et sans eux, il n'y a pas de technique. Dans l'entraînement classique, on n'enseigne pas et on n'applique pas vraiment les aspects spirituels, et la seule chose qu'on peut faire est d'expliquer comment pratiquer. On parle parfois des yeux comme d'une fenêtre sur l'esprit. L'esprit guide le corps et il est donc important d'observer attentivement. La pratique de l'aïkido est basée sur une idée d'harmonie unique, et le système doit être enseigné comme cela. Cela se résume en la façon dont on pratique, car cela fait une grande différence. La technique elle-même est une chose, mais évidemment, on pratique soit pour tuer ou contrôler quelqu'un, soit pour se défendre. Le résultat est là, et il dépend de la façon de s'entraîner. La seule façon de faire quelque chose différemment est de changer la façon dont on appréhende ces objectifs via l'entraînement. On essaie d'appliquer le concept d'harmonie, etc. Ensuite, le processus de la pratique devient une sorte de contemplation de notre esprit moral, et il change notre pratique. Le résultat technique ne change pas, c'est la façon dont on approche la pratique qui fait une différence, et donc on peut approcher la pratique en tant que simple pratiquant d'arts martiaux, et apprendre à tuer quelqu'un ou se défendre, ou bien on peut appliquer le principe d'harmonie, etc. Ces processus cultivent l'esprit et le sens moral, et ils ont donc une sorte de valeur dans la vie de tous les jours. Par conséquent, on ne pratique pas uniquement dans un contexte où une technique revient à utiliser un art pour tuer, mais on l'approche de façon différente pour cultiver des choses différentes. Techniquement, le résultat ne change pas, mais en suivant cette voie, on peut développer un but différent, je pense.
C'est la raison pour laquelle on ne doit pas se soucier trop du résultat de la façon dont on applique une technique, car dans ce cas, on ne s'entraîne qu'à l'utilisation d'une technique de combat. Ce faisant, on ne s'intéresse qu'au résultat en termes de qui est le plus fort, ou bien pour se défendre ou tuer. Cette façon de faire est en contradiction avec l'idée d'O Sensei. Quand on commence l'aïkido, ce qui fait la différence est l'approche que l'on a de la pratique. Si on ne pense qu'à projeter quelqu'un, ou à se défendre, on développe évidemment une attitude et un processus mental particulier, mais si on vient juste s'entraîner pour apprendre à s'harmoniser avec les autres, on développe évidemment une bonne coordination du corps. On a une bonne coordination du corps même lorsqu'on n'y fait pas attention, et l'efficacité technique vient de là. La façon dont on vient s'entraîner dépend beaucoup de ce que l'on veut retirer de l'aïkido, plutôt que l'aïkido nous donnant quelque chose. On a ikkyo, mais à chaque fois qu'on fait ikkyo, ce n'est pas exactement la même chose, cela s'oppose à la forme du kata qui requiert que la technique soit faite d'une façon particulière, précisément. Encore une fois, c'est dur à dire, mais une grande proportion de pratiquants vient s'entraîner dans un but récréatif, et ça ne va pas plus loin. Si quelqu'un veut étudier plus en profondeur, c'est une tout autre chose, mais en général les gens viennent pour s'amuser. Afin de comprendre comment aborder l'entraînement, les gens doivent trouver ce qu'ils veulent retirer de l'aïkido. Si on veut strictement l'aspect martial, c'est comme ça qu'il faut s'entraîner. Dans la plupart des techniques ou des systèmes, du moment qu'on continue à bouger, on devient probablement plus efficace techniquement, plutôt que de devenir formel via le kata. C'est une façon de s'entraîner qui n'est pas fixe, et c'est la façon de s'entraîner d'O Sensei. Il a rompu avec l'idée des arts martiaux traditionnels. La plupart des idées traditionnelles fixent la forme dans le kata. Même maintenant, les gens tendent à penser que c'est martial, et l'entraînement devient plus formalisé et statique que mobile. O Sensei a supprimé cela en bougeant spontanément, c'est la raison pour laquelle il n'a jamais fixé les techniques. On a ikkyo, mais à chaque fois qu'on fait ikkyo, ce n'est pas exactement la même chose, cela s'oppose à la forme du kata qui requiert que la technique soit faite d'une façon particulière, précisément. Une partie de l'entraînement d'aïkido est que chaque répétition est un peu différente.
Chaque élève doit chercher ce qu'il veut. La plupart des élèves voient l'enseignement en termes d'un professeur qui donne de l'information, plutôt que d'un élève qui doit prendre cette information. Il y a aussi le problème de certains professeurs qui disent que les choses doivent être faites d'une certaine manière, que l'on doit faire comme ceci ou comme cela. La plupart des élèves sont probablement pareils, c'est-à-dire qu'ils ont besoin de guidance claire et stricte afin de suivre. En revanche, d'autres ont besoin de plus de liberté. Il y a tellement de choses en aïkido que c'est pour cela que techniquement, je me concentre beaucoup plus sur la distance et la direction. En ce qui concerne les détails de la technique, comment faire la technique, chacun a ses préférences, chacun fait un peu différemment. Quelle que soit la façon dont vous faites la technique, vous avez besoin du concept de distance et de direction.
David Halprin : Pouvez-vous nous parler de l'ukemi ?
Sugano Seiichi : À l'heure actuelle, l'ukemi est affecté par le développement de cette idée qui consiste à enseigner quelque chose ou développer un système d'enseignement, ainsi que celle où les élèves s'attendent à recevoir une instruction. Tout ceci a affecté l'idée de l'ukemi et comment le prendre. À l'origine, il n'y avait pas tellement de système, on attaquait, on se faisait projeter, et graduellement, on développait une perception sur la façon de le faire, on devait être attentifs. Idéalement, si on commence plus jeune, on n'a pas à s'en soucier, tout se passe automatiquement, quelle que soit la situation. Dans ce cas il n'y a pas de système de développement de l'ukemi. De nos jours, les gens réfléchissent plus à comment prendre un certain ukemi dans une certaine situation. C'est une influence de la notion d'enseignement et d'instruction. Vous devez être attentif, en particulier avec l'ukemi. Encore une fois, idéalement, ça se fait à un jeune âge donc il est possible physiquement de s'en sortir quand quelqu'un nous projette. Si un adulte débute l'entraînement, ce ne sera probablement pas la même chose que pour un jeune. On ne fait que s'entraîner et le corps devient automatiquement plus attentif au mouvement. Il n'y a pas besoin d'avoir un uke qui bouge de telle ou telle façon. Si je me souviens bien, c'est de cette façon que l'on a appris l'ukemi.
Une fois qu'il est formalisé, il devient artificiel. Aujourd'hui, les gens discutent à propos de comment prendre l'ukemi. Même en Europe, dans certains groupes, ils enseignent aux gens à sauter. Ils enseignent à l'uke de sauter en avant sur iriminage. Idéalement, on devrait juste s'entraîner, et tout cela se mettrait en place automatiquement. Fondamentalement, l'ukemi est un état de perception et de réaction du corps supérieur. Une fois qu'il est formalisé, il devient artificiel. Évidemment, on doit être capable de rouler en avant et en arrière. L'idée principale est de conditionner les muscles, car on n'est pas habitué à un tel exercice au début. On doit constamment le faire pour maintenir ce niveau de conditionnement, et c'est la seule raison pour laquelle on enseigne les roulades avant et arrière. C'est comme cela que les muscles apprennent à réagir. Une fois qu'on a établi cela, il est aisé de prendre l'ukemi. Frapper le tatami n'est pas nécessaire à part en cas de besoin. Sans vraiment savoir pourquoi, les gens prennent l'idée du judo. En judo, ils ont une raison de frapper le tatami, car c'est une façon de réduire le choc. Mais en aïkido, on utilise le mouvement circulaire pour réduire ce choc, donc les deux approches sont différentes. Une fois qu'on prend une habitude, c'est dur à perdre.
David Halprin : J'ai une dernière question. Durant quarante ans, nos professeurs ont eu une relation étroite avec le Hombu Dojo et la famille Ueshiba, ainsi qu'entre eux. Vous vivez tous en occident à présent et vous travaillez toujours ensemble. Qu'est-ce qui vous a permis de garder cette sorte de loyauté et cette connexion pendant si longtemps ?
Sugano Seiichi : Ça fait partie de l'Aikido.
