Entretien avec André Nocquet, 8e Dan, pionnier de l’Aikido Européen

Entretien avec André Nocquet, 8e Dan, pionnier de l’Aikido Européen

André Nocquet, 8e Dan Aikido, 4ème Dan de Judo, a été l'un des pionniers du Budo en Europe. Il a été le premier uchi deshi étranger de Moriheï Ueshiba et le partenaire d'entraînement de Tamura Nobuyoshi. Cette interview a été réalisée pour la station de radio France Culture en 1988, suite à la publication du premier livre de Maître André Nocquet intitulé "Moriheï Ueshiba - Présence et message". Pour l'occasion, le journaliste a interrogé Maître Nocquet à propos de son expérience au Japon, son apprentissage de près de trois ans en tant que disciple à domicile de Moriheï Ueshiba Sensei et ses travaux ultérieurs pour développer l'Aikido en France et en Europe. J'ai publié ici l'entrevue audio complète avec des sous-titres ajoutés en anglais, ainsi qu'une transcription complète de la pièce pour une plus grande commodité de lecture.

France Culture : Vous venez de publier un livre « Maître Moriheï Ueshiba - Présence et Message » aux éditions Guy Trédaniel. Je crois que quand vous-même vous avez commencé l'Aikido, vous vous étiez déjà intéressé à d'autres pratiques, notamment le Judo, comment êtes-vous passé de l'un à l'autre ? Je me suis dit que dans la rue, si quelqu'un t'attaque et que tu le tiens, ce n'est pas très bon. J'ai donc considéré que le Judo et l'Aikido ensemble étaient quelque chose de très complet.

André Nocquet : Mon itinéraire est assez long. J'ai commencé à l'âge de 17 ans. J'ai trouvé dans le grenier de mon père un petit bouquin de la méthode de musculation Sandow, et comme je n'étais pas très grand, je me suis dit qu'il valait mieux avoir des muscles pour ne pas toujours me faire battre par les copains de l'école. Je me suis donc fait des muscles, et j'ai monté à Angoulême une salle de culture physique et un cabinet de kinésithérapie. Après cela, le maître Kawaishi, le fondateur du Judo français était là et il est évident que j'ai voulu faire du Judo.

France Culture : Comment êtes-vous passé du Judo à l'Aikido ?

André Nocquet : J'ai développé le Judo dans tout le Sud-Ouest et ensuite, un Japonais du nom de Minoru Mochizuki est venu en France. Là, il n'y avait plus de contact, ni de positions préarrangées. Je me suis dit que dans la rue, si quelqu'un t'attaque et que tu le tiens, ce n'est pas très bon. J'ai donc considéré que le Judo et l'Aikido ensemble étaient quelque chose de très complet.

France Culture : Où aviez-vous entendu parler de l'Aikido, par vos lectures ?

André Nocquet : Non, c'est justement lors de la venue en France du maître Japonais Minoru Mochizuki, qui avait été invité par le fondateur du Judo français maître Kawaishi que j'ai vu travailler cet homme, et que je me suis tout de suite inscrit au cours.

France Culture : Vous vous êtes dit que c'était cela qu'il vous fallait ?

André Nocquet : J'ai trouvé cela remarquable, c'étaient des mouvements très ronds, très beaux, les chutes n'étaient pas plaquées au sol. Je peux considérer que le Judo est un sport de premier plan, mais que l'Aikido, c'est quelque chose qui est différent, mais les deux s'adaptent bien. Le professeur Jigoro Kano qui a créé le Judo était un élève, non, un ami de maître Ueshiba. Il a dit en voyant maître Ueshiba travailler « Ça, c'est mon Budo idéal ». Il l'admirait beaucoup.

France Culture : Qu'est-ce que le Budo ?

André Nocquet : J'ai demandé à un moine de Kamakura ce que voulait dire Budo exactement. Do, c'est la voie et Bu, le fait d'arrêter l'épée, c'est-à-dire de faire la paix. J'ai lu des livres en Anglais qui parlaient de l'esprit agressif des Japonais. Ce n'est pas vrai du tout, il n'y a pas d'agressivité, on cherche la paix dans les arts martiaux, on cherche à ne plus se battre.

France Culture : À cette époque, c'est dans les années 50-55 que vous êtes parti au Japon ?

André Nocquet : Je suis parti au Japon sous l'influence du deuxième maître d'Aikido qui est venu en Europe, Abe Tadashi, qui m'a dit « vous André Nocquet, vous avez l'air d'aimer beaucoup l'Aikido, il faudrait donc que vous voyiez maître Ueshiba qui est le fondateur de l'Aikido ». J'ai répondu « attention, à Bordeaux j'ai un club de 300 élèves, je ne peux pas quitter Bordeaux comme ça ». J'ai réfléchi pendant des mois et des mois, me demandant que faire.

France Culture : À ce moment-là, vous enseigniez toujours la culture physique ?

André Nocquet : Non, le Judo, j'ai formé tous les professeurs du sud-ouest, de Poitiers à Biarritz, j'ai tout fait en Judo.

France Culture : Lorsque vous êtes parti au Japon, vous êtes resté trois ans ?

André Nocquet : Je suis parti sous les conseils de monsieur Duhamel de l'Académie française, qui était un ami de ma famille. Il m'a dit « Ne prenez surtout pas l'avion, parce qu'il faut mériter le Japon par petites étapes ».

France Culture : Vous avez pris le bateau de la messagerie maritime ?

André Nocquet : Oui, messagerie maritime par le paquebot « le Laos », j'étais en quatrième classe.

France Culture : Vous étiez seul ?

André Nocquet : J'étais seul en quatrième classe, je donnais des cours de Ju-jutsu aux officiers et quand il faisait trop chaud, ils me donnaient une cabine de première classe, ce qui était très gentil à eux. J'ai mis un mois pour aller là-bas.

France Culture : Comment s'est passée votre arrivée, vous ne parliez pas le japonais ? Ishin-denshin, c'est cela. On n'a pas besoin de parler avec Ueshiba André Nocquet : Je ne parlais pas le japonais, mais vous savez que l'Anglais est une langue commerciale, et que la plupart des Japonais parlent anglais. Alors avec un Anglais que j'avais appris au lycée, je me débrouillais bien et donc avec les Japonais, il n'y avait pas de problème.

France Culture : Maître Ueshiba ne parlait pas l'anglais ?

André Nocquet : Pas du tout, il parlait seulement japonais, mais vous savez, avec un tel maître, il n'y a pas besoin de parler, l'enseignement se fait de mental à mental.

France Culture : Ce que vous appelez Ishin-denshin ?

André Nocquet : Ishin-denshin, c'est cela. On n'a pas besoin de parler avec Ueshiba. Il a dit, « ce n'est pas commode de faire entrer dans la tête d'André Nocquet l'Aikido ».

France Culture : Comment avez-vous compris qu'il avait dit cela puisqu'il parlait en japonais et vous en français ?

André Nocquet : Il l'a dit par le truchement de mon interprète. Je me suis donc demandé comment il allait m'apprendre l'Aikido. Il a répondu « je vais lui apprendre quand il dort, car quand il dort, il ne peut rien dire alors je peux pénétrer plus facilement » (rires).

France Culture : Racontez-nous André Nocquet quand vous êtes rentré dans le dojo de maître Ueshiba à Tokyo, est-ce que vous étiez le seul étranger ?

André Nocquet : Oui j'étais le premier au monde à avoir été invité directement par le maître Ueshiba, dans sa famille même.

France Culture : Vous viviez avec sa famille ?

André Nocquet : Je prenais les repas avec le maître, je couchais par terre. Je mangeais une nourriture assez frugale, beaucoup de riz évidemment et du poisson. J'avais des problèmes d'urticaire géante à des moments et le maître me soufflait dans le visage et le lendemain, c'était parti. C'est très drôle n'est-ce pas ?

France Culture : Comment le maître se comportait-il dans l'intimité ? Est-ce que c'est quelqu'un qui connait l'intimité ou est-ce qu'il est toujours le même quelles que soient les circonstances ?

André Nocquet : Dans l'intimité, maître Ueshiba considérait que tous les hommes, tous ses élèves étaient ses propres fils.

France Culture : Il avait d'autres élèves à demeure avec lui ?

André Nocquet : Il y avait beaucoup d'Américains qui venaient, mais ils ne couchaient pas dans le dojo, ils venaient comme ça, d'une manière épisodique. Moi je couchais par terre et je me levais le matin à 5 heures. Il fallait nettoyer, je nettoyais le dojo avec maître Tamura.

France Culture : Qui depuis est maître en France...

André Nocquet : Oui et Noro aussi, Masamichi, c'étaient mes partenaires favoris. Nous étions dans le dojo pendant une heure et après, le maître arrivait et on commençait la leçon. On s’entraînait 5 heures par jour. C'était un peu un enfer, pour un Occidental comme moi c'était vraiment très très dur.

France Culture : Le rythme était différent ?

André Nocquet : Le rythme, c'est-à-dire que les Japonais pratiquent l'Aikido d'une manière un peu différente des Européens, parce que nous somme formés par Descartes nous, nous sommes cartésiens. L'homme pratique, et quand il a pratiqué le mouvement mille fois, l'esprit est complètement parti, c'est terminé, et le corps prend.

France Culture : On veut comprendre avant de faire...

André Nocquet : Tandis que les Japonais, non. Les Japonais ont un esprit global.

France Culture : Ils font, ils font et un beau jour ils découvrent.

André Nocquet : On pratique les mêmes mouvements pendant des heures et des heures, ça décroche du mental et ça se transmet au corps, c'est l'aspect zen de l'Aikido. L'homme pratique, et quand il a pratiqué le mouvement mille fois, l'esprit est complètement parti, c'est terminé, et le corps prend. En Europe, on montre un mouvement, et les élèves pratiquent le mouvement, et d'un seul coup ils veulent voir un autre mouvement, puis après encore un autre. Ils ne comprennent pas grand-chose.

France Culture : Vous avez mentionné le Zen en Aikido, est-ce que vous pouvez nous retracer l'itinéraire personnel est spirituel du maître Ueshiba, le fondateur de l'Aikido ?

André Nocquet : Le maître Ueshiba était un homme qui n'a pu marcher jusqu'à l'âge de sept ans, très chétif. Il a donc voulu être très fort, car il était de petite taille. Moi je ne suis pas d'une très grande taille, mais il a tout de même dix centimètres de moins, il ne faisait qu'1m55, pas plus. Petit à petit, via certains mouvements, il est devenu de plus en plus fort. Pour apprendre les esquives, quelques élèves lui lançaient des pierres ou des betteraves, et lui essayait d'éviter tout ça. C'est comme ça que le Tai Sabaki est né. Mais dans le chemin de maître Ueshiba, pas son itinéraire spirituel, mais physique, il a rencontré de nombreux maîtres.

France Culture : En Hokkaido par exemple ?

André Nocquet : Oui, mais avant Hokkaido, il allait dans les dojos, il se promenait, il était là, et quand il voyait un maître travailler, tout de suite, il demandait un test pour essayer de voir s'il pouvait le battre. Il en battait beaucoup, et il disait, je n'ai rien à apprendre de gens que je bats. Un jour, en Hokkaido, il a rencontré un maître qui s'appelait Takeda. C'était derrière une auberge, une petite salle, il a vu ce maître et fut très étonné de voir qu'il faisait beaucoup d'esquives.

France Culture : Comment a-t-il pu savoir que c'était un maître ? J'ai reçu l'enseignement japonais et j'essaie de transcender, de faire ce qu'on appelle en religion un œcuménisme, de mettre l'enseignement global des Japonais avec l'enseignement cartésien, mais ce n'est pas facile.

André Nocquet : On lui avait dit que c'était maître Takeda qui descendait de telle école. Il l'a vu travailler et lui a demandé tout de suite s'il pouvait se battre contre lui. Là, il s'est passé quelque chose d'extraordinaire, le petit corps d'Ueshiba a été projeté soixante fois en quelques minutes. Il avait trouvé son maître et commença à travailler avec lui. Il s'est passé quelque chose d'étonnant, Takeda l'a pris comme élève, mais il ne lui enseignait que 5 minutes par jour, même pas. Le reste de la journée, il fallait laver le maître et lui préparer les repas. C'est ça au Japon, on ne paie pas, mais on donne de soi-même pour son maître. Ça ne se produit pas en Europe.

France Culture : Aujourd'hui que vous êtes vous-même maître d'Aikido, ce n'est pas la même forme d'enseignement que vous voulez transmettre ?

André Nocquet : J'ai reçu l'enseignement japonais et j'essaie de transcender, de faire ce qu'on appelle en religion un œcuménisme, de mettre l'enseignement global des Japonais avec l'enseignement cartésien, mais ce n'est pas facile.

France Culture : Après, dans l'itinéraire de maître Ueshiba, je crois qu'il a rencontré quelqu'un de la secte Omoto.

André Nocquet : Oui il a fait beaucoup de choses, il est allé en Mandchourie, il a fait la guerre, il a manqué de tuer, il y a eu beaucoup de choses. Il était de trop petite taille pour faire son service militaire, mais il a écrit à l'empereur en lettres de sang et a pu le faire après. C'est un homme extraordinaire Ueshiba. Alors il a rencontré à l'Omoto kyo un homme qui s'appelait Omoto [en fait, Deguchi Onisaburo] et qui parlait du principe de l'amour entre les hommes. Ça, ça l'a beaucoup ravi et étonné. Son Aikido vient un peu de cela, mais pas complètement. Lors d'une tempête de neige à l'Hokkaido, son maître est devenu un peu comme fou. Il a dit « Ueshiba, sors dans la tempête de neige, il y a un ennemi qui est là, qui m'attend ». Ueshiba sort, mais ne voit rien, mais Takeda a dit « si, il est là ». C'est parce que Takeda avait tué des hommes. C'était encore l'époque de la chevalerie, presque moyenâgeuse. Ueshiba a dit, « si le Budo créé par mon maître nécessite qu'on tue les autres, ce n'est pas un vrai Budo ». Pour lui, un vrai Budo, c'est l'amour de tous les hommes, ne tuer personne et maîtriser les hommes, c'est tout. L'Aikido est né ce jour-là dans ce sentiment et cette tempête de neige dans l'Hokkaido. J'ai un article très important que je pourrai publier un jour qui a été écrit par un autre japonais, mais je ne suis pas sûr de pouvoir le publier.

France Culture : C'est dans les années 1920 qu'il a créé l'Aikido si on veut le dater.

André Nocquet : Il a créé l'Aikido en différentes étapes, on ne peut pas créer tout de suite l'Aikido en une fois, ce n'est pas possible.

France Culture : C'est un mouvement.

André Nocquet : Oui un mouvement. Il y a des maîtres français actuellement qui préfèrent l'Aikido qui était pratiqué par le maître Ueshiba, par exemple quand c'était très dur, les techniques carrées, alors que le maître travaillait très rond à la fin de sa vie. Il y a un cheminement du maître. Nous sommes tous les mêmes, il y a toujours un cheminement dans tout ce que nous faisons.

France Culture : On peut donc peut-être dire qu'en fait, l'Aikido est né à la mort de Ueshiba. l'Aikido s'est développé parce que les Japonais envoient beaucoup de maîtres dans les différentes parties du globe.

André Nocquet : L'Aikido est né, pas à la mort, mais lorsqu'il avait à peu près 75 ans.

France Culture : C'était à peu près à la même époque, en 1959 je crois, que l'Aikido a commencé à se diffuser hors du Japon.

André Nocquet : Oui, l'Aikido s'est développé parce que les Japonais envoient beaucoup de maîtres dans les différentes parties du globe. Moi je suis arrivé en France au début 1959, après avoir enseigné aux États-Unis à la police. Je suis arrivé là, j'étais seul. Après, maître Tamura est venu en 1964. Un autre expert japonais qui s'appelle Noro Masamichi, lui aussi très fort en Aikido, est venu, mais il a développé une méthode légèrement différente actuellement qui s'appelle le Kinomichi. C'est de très beaux mouvements, mais ce n'est pas l'enseignement réel de maître Ueshiba. On peut dire que c'est Tamura, avec qui je travaille, et qui était mon partenaire à Tokyo. Il m'a fait beaucoup souffrir quand j'étais à Tokyo. Il travaillait les mouvements, qu'il fallait travailler pendant une heure et quelques fois, ça souffrait un peu les épaules quand même.

France Culture : André Nocquet, comment peut-on définir exactement l'Aikido, si on remonte au kanji japonais, Do c'est la voie, et Aiki, c'est la recherche de l'harmonie ?

André Nocquet : Le maître Japonais, pendant sa jeunesse, a pratiqué tous les arts martiaux japonais et extrême orientaux, ce qui lui a permis de réaliser que la plupart de ceux-ci visaient à détruire l'agressivité de l'adversaire en détruisant l'adversaire lui-même. Cette constatation l'amena à penser qu'il y avait là une carence, et cette carence, pour lui, du fait de la base mentale de ces arts martiaux était la violence. La grande idée du maître était de détruire l'agressivité de l'adversaire en faisant sentir à celui-ci qu'elle est inutile.

France Culture : Toute cette idée de non-agression de l'un à l'autre s'inscrit dans une perspective générale de l'univers même et de l'origine qu'il arrive à expliquer par l'Aikido, quand il explique l'origine de la matière et le Ki, mais pourtant, vous indiquez bien dans votre livre « Moriheï Ueshiba, Présence et Message », que l'Aikido n'est pas une religion. le maître Ueshiba a toujours dit que l'Aikido est le Zen en action

André Nocquet : Non, l'Aikido n'est pas une religion. Un jour, j'ai posé la question à mon maître, maître Ueshiba « Vous dites toujours maître, que l'Aikido est Amour, alors, est-ce qu'il n'y a pas un sens très étroit avec le Christianisme ? » Il m'a dit « Oui, il y a un sens très étroit avec le Christianisme, mais si vous allez en Europe, ne dites jamais que l'Aikido est une religion. Si vous pratiquez bien l'Aikido, vous serez peut-être un meilleur chrétien, mais si un bouddhiste pratique bien l'Aikido, il sera un meilleur Bouddhiste. » L'Aikido fait comprendre mieux les religions et les philosophies, mais ce n'est pas une religion, voilà ce qu'il m'a dit.

France Culture : Quelle est l'influence du Zen dans la fondation, dans l'esprit de l'Aikido ?

André Nocquet : C'est très simple, au niveau du Zen et de l'Aikido, le maître Ueshiba a toujours dit que l'Aikido est le Zen en action. Il est évident que c'est vrai, car nous travaillons dans l'instant, d'où l'économie du geste, alors que dans un sport, comme le Judo, on travaille dans la durée. Il y a un effort dans le temps. Alors que pour nous, il y a un effort dans le moment, dans l'instant, on ne se fatigue pas.

France Culture : D'ailleurs, vous dites dans votre livre que cette voie, l'Aikido, peut aider aussi bien aider le guerrier à manier son épée, que le musicien son archet, l'architecte son compas, le poète sa plume, le peintre son pinceau.

André Nocquet : Oui, mais ça pas été spontané, je l'ai écrit en gommant, avec le temps.

France Culture : Vous parlez de vigilance spirituelle, est-ce le but de l'Aikido d'arriver à affiner cette vigilance ?

André Nocquet : Je pense que l'Aikido, au début, il ne faut pas trop pratiquer la philosophie. Il ne faut pas en faire une recherche spirituelle. Il faut mater le corps, et pratiquer beaucoup les mouvements sans penser à cette recherche spirituelle. Le maître Ueshiba a dit, « l'Aikido, c'est 95% de transpiration et 5% de philosophie ». J'ai tout dit. Ça veut dire qu'il faut beaucoup pratiquer, et quand on a un grade de troisième ou quatrième Dan d'Aikido, on peut commencer à se pencher sur l'aspect spirituel. Moi quelquefois, au dojo, je lisais, mais le maître me disait « Non, non, non, monsieur Nocquet, ne lisez pas, il faut pratiquer plus avec votre corps, mais vous ne pratiquez pas assez ». Je lui ai répondu que j'étais fatigué, et il a dit « il n'y a pas de sens pour un Aikidoka de parler de la fatigue, ça n'existe pas ». Ce livre Présence et Message, j'ai mis beaucoup de temps à le faire.

France Culture : Vous parlez d'ailleurs de tout l'enseignement que vous avez reçu de maître Ueshiba, l'ouvrage paraît aujourd'hui en 1988, et vous étiez au Japon dans les années 1955-1959, donc c'est vraiment le fruit de toute une vie.

André Nocquet : Oui c'est le fruit de toute une vie, et le prochain livre que je vais faire, je l'appellerai le cœur épée, car le maître m'a dit en partant « projette ton cœur plutôt que ton épée ». C'est très important de projeter le cœur, et nous savons qu'il y a une médiation entre le cœur organe et l'esprit. Je discutais de cela avec des médecins et ils m'ont dit « c'est bien symbolique ce que vous dites », mais quand je leur ai dit que c'est Claude Bernard, le grand physiologiste du 19e siècle qui a fait des recherches tellement fortes en démontrant que le cœur organe et l'esprit, le cerveau, sont ensemble.

France Culture : Ca l'orient le comprend beaucoup mieux que l'occident.

André Nocquet : Oh oui. Un homme, s'il n'a que le cerveau qui entre en action, il tranche dans la chair vive, il est quelquefois méchant et mauvais, mais dès que le cœur, en médiation, marche avec lui, le cœur devient bon. C'est pourquoi l'Aikido est une question de cœur. Il n'y a pas d'adversaire, si un homme attaque, je considère que l'homme est inscrit dans une sphère, comme le voyait Léonard de Vinci France Culture : Vous dites que l'Aikido n'est pas un entraînement psychologique uniquement, mais que c'est un entraînement de toute la personne.

André Nocquet : Qu'est-ce que c'est que la psychologie en Aikido ? Pour moi ça serait de terrasser les autres avant qu'ils nous terrassent, anticiper les mouvements.

France Culture : D'ailleurs l'adversaire en Aikido est simplement une force relative, ce n'est pas un adversaire absolu.

André Nocquet : Il n'y a pas d'adversaire, si un homme attaque, je considère que l'homme est inscrit dans une sphère, comme le voyait Léonard de Vinci. Quand les deux sphères s'interpénètrent, c'est le Judo, parce qu'on se tient. On ne tient pas en Aikido et comme on ne se tient pas, les deux sphères, la mienne et celle de mon partenaire sont tangentielles. Donc l'Aikido est l'art de l'action tangentielle. Il y a une très belle image pour comprendre l'Aikido ; regardons une toile d'araignée. Cette toile d'araignée est un cercle et l'araignée se tient au centre, et elle attend. Moi aussi, dans mon cercle, j'attends, et c'est quand quelqu'un rentre dans mon cercle, que je peux agir. Il faut attendre que l'autre attaque et qu'il pénètre un peu dans votre cercle.

France Culture : C'est une pratique individuelle.

André Nocquet : Oui c'est une pratique individuelle, alors je tourne autour de l'adversaire et les principes de non-opposition, le Yin et le Yang deviennent complémentaires. C'est ce que les gens devraient comprendre.

France Culture : Vous dites qu'en France et aux États-Unis, notamment, il y a une certaine méprise dans l'approche de l'Aikido, car on le vit comme une self-défense, alors que pour vous, ce n'est pas du tout ça.

André Nocquet : C'est une excellente self-détente.

France Culture : Mais ce n'est pas uniquement ça.

André Nocquet : Non ce n'est pas que ça, mais il est évident que dans la rue, si nous sommes attaqués, on peut se défendre, car il existe tout de même des atémis, qui sont des coups que l'on peut porter. Si on homme m'attaque avec un poignard, ce n'est pas évident de faire Amour avec un homme qui a un poignard. L'Aikido c'est l'Amour, mais si l'homme attaque avec un couteau, vous pouvez être tué par cet homme, il faut bien le désarmer, alors là on a le droit de porter un coup sur des régions vitales qui n'entraînent pas la mort, on a le droit. Moi j'aime beaucoup l'entraînement avec les armes. Mais si un homme a une arme, un couteau, un sabre, je considère toujours les armes comme le prolongement du bras. Il n'y a pas de fixation de mon mental sur l'arme. Il faut voir l'homme dans son ensemble, et ne pas regarder ce qu'il a à la main.

France Culture : Le mouvement...

André Nocquet : Oui l'ensemble du mouvement. L'Aikido est très beau, il peut être pratiqué par des jeunes garçons, et des dames, car les chutes ne sont pas brutales, et de plus en plus de gens pratiquent, même si ça ne développe pas aussi vite que le Judo ou le Karaté parce que chez nous il n'y a pas de compétitions. Aucune compétition n'est possible.

France Culture : Comment est-ce que peut se transmettre cet enseignement de l'Aikido ? Par des disciples ?

André Nocquet : J'ai fait beaucoup de disciples en France et en Europe occidentale, j'ai formé l'Union européenne, il y avait à peu près onze nations et dans mes meilleurs élèves, il y a des Français bien sûr, mais les plus fidèles, et ceux que j'aime le plus, ce sont les Allemands. C'est drôle madame, je suis un ancien prisonnier de guerre évadé, je me suis battu contre les Allemands, et moi je leur enseigne l'Aikido, c'est beau ça. D'enseigner à des hommes où il y avait la guerre, et maintenant il n'y a plus de guerre. J'ai dit l'autre jour à un Allemand, « s'il y avait une autre guerre entre nous, qu'est-ce que tu ferais », je lui ai dit à Rolf Brand, qui est le président, « moi j'ai un fusil et toi tu as un fusil, et on se rencontre, il y a la guerre entre les deux nations ». Il m'a dit « on met nos fusils par terre est on va faire les mouvements d'Aikido ». J'étais très content, c'est formidable ça, vous ne trouvez pas ? L'amour n'a pas de frontière.

France Culture : Dans votre livre, vous parlez aussi d'un sens caché de l'enseignement, qu'est-ce que vous voulez dire ?

André Nocquet : Ce n'est pas commode à expliquer, l'Aikido se pratique, mais ne s'explique pas. Il faut beaucoup pratiquer l'Aikido et on le comprend par la pratique, mais les paroles prononcées sans le travail ne servent à rien. Le sens caché serait plutôt de triompher de notre nature agressive, de beaucoup de choses en nous qui sont mauvaises.

France Culture : Est-ce qu'il y a une sélection dans les élèves qui rentrent dans le dojo ?

André Nocquet : Non il n'y a pas de sélection. Les élèves apprennent petit à petit. En général, les gens qui sont débutants sont toujours formés par des plus forts, des ceintures noires, premier ou deuxième Dan, et on s'occupe des débutants comme ça, petit à petit. Il y a un cheminement, in change tous les dix ans. Un homme au bout de dix ans, il a compris quelque chose. J'ai demandé une fois à maître Ueshiba « maître, puis-je vous poser une question ? », il m'a regardé, et m'a dit « je ne peux pas répondre à votre question parce que vous n'êtes pas au niveau pour comprendre. Je lui ai demandé quand je serai au niveau et il m'a répondu « je déciderai moi-même ». Au bout de deux ans, il m'a appris quelque chose que je ne pouvais pas comprendre au départ.

France Culture : Je crois qu'il insistait beaucoup sur le fait que pour recevoir son enseignement, il fallait avoir la tête vide. Oui je pense que petit à petit l'Aikido pourrait être uni dans l'esprit dont nous parlons actuellement et j'espère que dans le monde, et dans le monde de l'Aikido évidemment, il y aura une unification réelle

André Nocquet : C'est cela, la tête vide. Il a dit un jour, « vous avez votre verre, videz-le, et quand il sera vide, je pourrai y mettre mon thé ».

France Culture : Je crois justement qu'il voulait un renouvellement des idées parce qu'il avait aussi une autre image qui se rapproche, il disait, « si une tasse est toujours pleine, l'eau y croupit, et pour que l'eau soit fraiche, il faut la vider régulièrement » et « si vos oreilles raisonnent du son de votre propre voix, comment pourriez-vous entendre les harmonies divines ».

André Nocquet : Voici un texte très bon que je ne connaissais même pas.

France Culture : Pensez-vous que l'occident puisse accéder à ce moyen de connaissance sans jugement critique ?

André Nocquet : Oui je pense que petit à petit l'Aikido pourrait être uni dans l'esprit dont nous parlons actuellement et j'espère que dans le monde, et dans le monde de l'Aikido évidemment, il y aura une unification réelle. Ça va venir. Nous avons le 31 mars prochain le Doshu, qui est le fils de maître Ueshiba qui arrive ici et qui fera un stage à Paris. Alors là, je pense qu'il fera un discours sur l'amitié, car c'est le plus important en Aikido, c'est l'amitié.

France Culture : Maître Nocquet merci beaucoup.

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À-Propos

Guillaume Erard est titulaire du grade de 6e Dan en Aïkido (Fondation Aikikai - Aikido Hombu Dojo de Tokyo), et du titre de Kyōshi 5e Dan en Daïto-ryu Aiki-jujutsu (Hombu Dojo de Shikoku). Résident permanent au Japon, il dirige un dojo d’Aïkido à Yokohama et anime régulièrement des stages internationaux. Il est docteur en biologie moléculaire et titulaire d’un Master 2 en sciences de l’éducation. Ses recherches portent notamment sur les dimensions pédagogiques et historiques de la transmission des arts martiaux japonais. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées en France et au Japon, et a collaboré à la rédaction du dernier ouvrage de Christian Tissier.

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