Entretien avec Philippe Orban, 6e dan : Ne pas chercher, mais trouver

Entretien avec Philippe Orban, 6e dan : Ne pas chercher, mais trouver

Faisons connaissance avec Philippe Orban, 6e dan. Élève de Christian Tissier, Philippe a ceci de notable qu'il enseigne à plein temps dans son Dojo de Leipzig (Allemagne) depuis maintenant dix ans. Il nous fait le plaisir de nous décrire son expérience, sa conception de l'Aikido tel qu'il est pratiqué outre-Rhin.

Guillaume Erard : Comment avez-vous découvert l'Aikido ?

Philippe Orban : J'ai découvert l'Aikido pour la première fois à la TV avec une très courte démonstration, je devais avoir environ 15 ans. Cela m'a poussé à me renseigner sur le sujet et j'ai découvert le fameux reportage « l'Esprit des Budo » de Michel Random, magnifique ! Tous les mercredis après-midi, j'étais à la vidéothèque pour le visionner. Je l'ai vu au moins 30 fois ! J'ai enfin commencé l'Aikido à 18 ans, en Terminale, lorsque j'ai décidé de mon propre chef de quitter l'internat.

Guillaume Erard : Qu'est-ce qui a fait que votre choix s'est porté sur cet art ?

Philippe Orban : C'est sûrement au début par sa beauté et son intelligence, sa philosophie que j'avais également découverte dans quelques livres. Le fait qu'il n´y ait pas de compétition aussi. J'ai su dès les premiers cours que c'était ce que je voulais faire dans la vie et puis, petit à petit, c'est devenu ce que je voulais faire de ma vie.

Guillaume Erard : Pourriez-vous nous détailler un peu votre parcours ?

Philippe OrbanPhilippe Orban : J'ai donc commencé en 1981 à St-Dié dans les Vosges, avec Jean-Pierre Fonmos et Gérard Masson (merci à eux !) dans le club municipal affilié au Judo. Un an plus tard, c'était la fameuse scission et je me suis retrouvé dans la FFAB. J'ai passé mes grades Shodan et Nidan en 1985 et 1987 dans la fédération de Tamura Nobuyoshi Sensei. Mais déjà à l'époque, je suivais le plus possible Christian Tissier, que j'avais rencontré lors de mon premier stage (j'étais tout fraîchement promu 5e Kyu !), et ce fut dans ma vie une rencontre décisive. En 1988, j'ai décidé d'aller vivre à Paris pour m'entraîner à plein temps comme uchi-deshi au Cercle Tissier. C'était un « autre monde » car si je m'étais jusque-là beaucoup entraîné, faire en moyenne 4 à 5 heures d'Aikido intensif par jour fut très éprouvant (en plus d'un travail régulier pour vivre...). J'ai, comme on dit, souffert ! Mais très honnêtement, talentueux ou pas, c'est le travail qui fait la différence et pratiquer ainsi pendant des années sous la direction d'un grand Sensei m'a construit pour la vie. Donc en 1989, j'ai passé mon 3e dan, puis en 1992 mon 4e dan. A partir de 1993, je suis devenu l'assistant de Christian Tissier, jusqu'en 1996 où j'ai décidé de quitter Vincennes pour créer mon propre Dojo. Aujourd'hui il y a sûrement trop de gens qui enseignent par rapport au nombre de pratiquants.

Guillaume Erard : Quels sont les maîtres qui ont le plus influencé votre pratique ?

Philippe Orban : Sans aucun doute Christian Tissier, à qui je suis fidèle depuis plus de 25 ans, même si j'ai vu beaucoup d'autres personnes dans les centaines de stages que j'ai pu faire depuis mes débuts.

Guillaume Erard : N'était-ce pas une idée un peu folle que de faire de l'Aikido à plein temps ?

Philippe Orban : C'est une idée folle de faire de l'Aikido à plein temps, sans aucun doute, mais sans folie la vie serait bien plate !

Guillaume Erard : Est-ce qu'à l'époque, les possibilités de vivre de l'Aikido étaient plus nombreuses qu'aujourd'hui ?

Philippe Orban : Les possibilités de vivre de l'Aikido étaient sûrement plus nombreuses, mais les difficultés étaient différentes. Aujourd'hui il y a sûrement trop de gens qui enseignent par rapport au nombre de pratiquants, mais le problème est à relativiser car beaucoup d'enseignants sont malheureusement, n'ayons pas peur des mots, incompétents. Et à la longue, beaucoup d'aikidoka voient la différence, surtout maintenant où, avec Internet par exemple, il est plus difficile de bloquer l'information. Nous sommes dans un monde où vivre en vase clos devient bien compliqué, c'est un des côtés positifs de la globalisation. Auparavant, dans « l´inconscient collectif » régnait l'idée que seuls les Japonais pouvaient être bons et professionnels, il y avait un « complexe » qui était peut-être légitime aux débuts, mais qui fut par la suite bien entretenu par ces mêmes Japonais. Ils ont, comme on dit, bien défendu leur bout de gras et leur monopole, mais à cette époque je ne faisais que m'entraîner.

Guillaume Erard : Qu'est-ce que le fait d'enseigner au Cercle Tissier à Vincennes vous a apporté principalement ?

Philippe Orban : J'ai pris confiance face à un « public » exigeant ; petit à petit s'est mis en place une pédagogie qui chez moi, je pense, est naturelle. Je me suis bien sûr fait un petit nom...

Guillaume Erard : J'imagine que la place était convoitée, qu'est-ce qui vous a poussé une fois de plus à tout remettre en cause dans votre vie : quitter Vincennes et partir vivre ailleurs, tout recommencer à l'étranger ?

Philippe Orban : L'insouciance et la volonté de suivre mon propre chemin, sûrement. C'était également un rêve pour moi d'avoir un Dojo. Je voulais aussi depuis longtemps vivre à l'étranger, avoir le sentiment de pouvoir remettre toujours tout en question, à commencer par moi-même.

Guillaume Erard : Comment étaient les conditions de vie et de pratique de l'Aikido là-bas ? Cela prouve à mon sens que l'Aikido n'est pas adapté à cette volonté de l'enfermer dans des structures et qu'il est vain de vouloir croire en un monde parfait.

Philippe Orban : Les conditions de vie furent difficiles au début : je ne parlais pas allemand, Leipzig était encore à l'époque une ville qui portait les « stigmates » d'avant la chute du mur, c'était vraiment autre chose que Paris ! Andréa, ma femme, vivait encore à Francfort et honnêtement je fus parfois découragé, avec le blues à l'âme. L'Aikido était quasi inexistant et très peu connu.

Guillaume Erard : Quelle est la situation politique et fédérale en ce qui concerne l'Aikido en Allemagne ?

Philippe Orban : La situation politique et fédérale en Allemagne est la même que presque partout ailleurs, c'est l'imbroglio, avec des conflits humains et des querelles de chapelles. Cela prouve à mon sens que l'Aikido n'est pas adapté à cette volonté de l'enfermer dans des structures et qu'il est vain de vouloir croire en un monde parfait. De toute manière, on s'y ennuierait et ça serait tout bonnement insoutenable, n'est-ce pas ?

Guillaume Erard : Quelle différence voyez-vous entre les pratiquants français et leurs homologues allemands ?

Philippe Orban : Je crois que quelque soient les peuples, le Budo s'adresse finalement aux même personnes : à des gens qui ne se satisfont pas uniquement d'une recherche de plaisir et de confort, ou d'une réussite sociale, par exemple. Ils placent au cœur de leur vie une quête philosophique et spirituelle ayant pour pilier central leur propre Soi. Ceci demande une grande liberté d'esprit et d'intuition. Le Budo est la voie de l'homme libre...

Philippe OrbanGuillaume Erard : On pourrait croire qu'il est plus difficile de vivre de l'Aikido là-bas qu'en France, parce qu'il est moins développé...

Philippe Orban : Je crois qu'il est effectivement plus « facile » de vivre de l'Aikido en Allemagne, les contraintes sont plus autres que financières : langue, culture, dépaysement, etc. La différence essentielle est que l'Aikido est beaucoup moins développé au niveau des structures municipales et que par conséquent, les gens trouvent plus normal d'avoir affaire à des prix de professionnels (comme à Paris par exemple). En outre, il y a beaucoup plus de villes importantes.

Guillaume Erard : Comment se passent les passages de grades pour vos élèves ? A quelle organisation êtes-vous affiliés ? ça n´est pas toujours facile pour un "pro" d'être un électron libre et de ne pas avoir un appui fédéral mais c'est le prix à payer Philippe Orban : Je suis 6e dan Aikikai et j'ai donc (je l'espère !) la compétence de donner moi-même les grades à mes élèves. De plus, j'ai la confiance et le soutien de mon Shihan, donc tout va bien. Il est vrai qu´il est rare d´avoir cette chance et cette liberté, même si vous vous en doutez, ça n´est pas toujours facile pour un "pro" d'être un électron libre et de ne pas avoir un appui fédéral mais c'est le prix à payer.

Guillaume Erard : Avez-vous des contacts avec les élèves allemands de Christian Tissier tels que Bodo Roedel ou Hans-Jürgen Klages ?

Philippe Orban : Je n'ai pour ainsi dire pas de contacts avec les élèves de Christian Tissier en Allemagne (ou ceux qui se définissent comme tel), ils ne m'invitent pas et ne me visitent pas non plus...

Guillaume Erard : Vous avez donc un Dojo permanent à Leipzig, mais vous enseignez également beaucoup à l'étranger. Est-ce important ? Où enseignez-vous ?

Philippe Orban : Pour l'instant, j'enseigne principalement (outre l'Allemagne) en Pologne, en Norvège et en Ukraine. Les choses se font à leur rythme et naturellement, c'est quelque chose d'essentiel, comme en Budo...

Guillaume Erard : Avez-vous gardé contact avec le milieu de l'Aikido en France ?

Philippe Orban : Les liens se sont malheureusement distendus avec les pratiquants français et même avec mes anciens élèves qui ne m'ont jamais visité en 10 ans. Quitter Paris n'a pas été le choix de la facilité, mais ça je le savais. Un des gros problèmes restant, hormis les conflits de pouvoir, sont les passages de grades en commun (despotisme d'Etat oblige) avec pour arbitres des gens d'horizons techniques et de points de vue parfois tellement différents qu'il est bien difficile pour tout le monde de s'y retrouver.

Guillaume Erard : Quelle est votre opinion depuis « l'extérieur » sur la situation actuelle de l'organisation administrative de l'Aikido en France ?

Philippe Orban : Comme je vous l'ai dit plus tôt, structures et Budo ne font pas bon ménage. Vouloir unifier, voire uniformiser l'Aikido des deux fédérations est non seulement un challenge mais aussi une erreur, à moins de laisser librement leurs différences et sensibilités s'exprimer. Un des gros problèmes restant, hormis les conflits de pouvoir, sont les passages de grades en commun (despotisme d'Etat oblige) avec pour arbitres des gens d'horizons techniques et de points de vue parfois tellement différents qu'il est bien difficile pour tout le monde de s'y retrouver, candidats, enseignants et public y compris ! C'est une situation paradoxale insurmontable, la solution ne peut venir que par la disparition dudit paradoxe. La question étant : par quoi et dans quelle mesure, il est provoqué : la situation elle-même et/ou l'incapacité à « mieux voir » ?

Guillaume Erard : Suivez-vous toujours l'enseignement de Christian Tissier ?

Philippe Orban : Bien sûr ! Je retourne de temps en temps à Vincennes pour voir Christian et me remettre dans la peau d'un pratiquant, même si pour moi maintenant les mots « pratique », « intensité » ou encore « Sensei » ont une signification différente d'il y a 25 ans. Ce que m'a donné Christian Tissier, ainsi que le temps et les efforts que j'ai consacré à mon développement, me donnent aujourd'hui la liberté de suivre mon propre chemin. Cette liberté me donne en fait la possibilité de m'inspirer partout, il suffit de voir...

Guillaume Erard : Vous animez un stage d'été tous les ans. Qui sont les élèves qui vous rejoignent là-bas ? Des pratiquants français ou étranger ?

Philippe Orban : Depuis une dizaine d'années je dirige un stage à Gap ; la région et les conditions d'entraînement sont fantastiques et c'est la raison pour laquelle je continue ce stage là-bas, même s'il n'y a plus de pratiquants français. J'organise également, à partir de l'année prochaine, un stage à Pontremoli, en Toscane (Italie). C'est aussi un lieu magnifique pour les vacances, pour se ressourcer et pratiquer l'Aiki dans des conditions exceptionnelles.

Guillaume Erard : Vous pratiquez énormément le Kenjutsu. Envisagez-vous ceci comme un complément majeur à la pratique de l'Aikido ou plutôt comme une discipline annexe ?

Philippe Orban : Oui je pratique beaucoup le Kenjutsu du Kashima Shin Ryu, c'est un style que j'adore et que j'ai également beaucoup pratiqué avec Christian. Le Ken peut à mon avis beaucoup apporter dans la pratique de l'Aikido, et ce quelque-soit le style, même si parfois comme en Kendo par exemple, les déplacements et les positions sont différents. C'est moins une question de style que de travail et de temps qu'on peut y consacrer. Pour une majorité de pratiquants, mieux vaut peut-être ne pas trop se disperser. Depuis l'année dernière, nous avons la chance qu'Inaba Sensei vienne en Europe pour diriger deux stages d'été de Kenjutsu.

Guillaume Erard : Lorsque vous regardez le chemin parcouru, qu'est-ce-que ces années à l'étranger vous ont apporté que vous n'auriez pas trouvé si vous étiez resté en France ?

Philippe Orban : Le fait de vivre à l'étranger apporte une expérience unique : les mots tolérance, respect, humilité, communication ou relativité ont une toute autre portée. D'autre part, on apprend aussi que les différences de mentalités et les différences culturelles sont bien réelles et qu'on ne peut pas arbitrairement les ignorer.

Philippe OrbanGuillaume Erard : Avez-vous jamais regretté de ne pas avoir choisi un autre chemin que celui de l'Aikido à plein temps ?

Philippe Orban : Si ! Parfois.... Faire de l'Aikido à temps plein a bien évidemment des côtés négatifs. Il faut savoir rester sur la Voie et ne jamais oublier que ce choix était pour soi une volonté de s'y consacrer pleinement.

Guillaume Erard : Qu'est-ce qui vous pousse à monter sur le tatami après 27 années de pratique ?

Philippe Orban : L'enthousiasme du débutant et les sensations qu'un ancien peut ressentir, ainsi que la volonté de vouloir toujours parfaire mon Art et de vouloir le partager.

Guillaume Erard : Pouvez-vous nous résumer votre recherche actuelle en termes d'Aikido ?

Philippe Orban : Picasso disait : « je ne cherche pas, je trouve... ». Cela peut paraître prétentieux mais en fait ça ne l'est pas. La créativité est comme le ki, il suffit de la laisser s'écouler librement. Mais cela demande énormément de travail et c'est la raison pour laquelle il faut avoir beaucoup de plaisir. Pour la recherche c'est la même chose, il faut « laisser faire » et se fier à son intuition.

Guillaume Erard : Merci Philippe pour le temps que vous nous avez consacré.

Philippe Orban : Merci à vous.

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À-Propos

Guillaume Erard est titulaire du grade de 6e Dan en Aïkido (Fondation Aikikai - Aikido Hombu Dojo de Tokyo), et du titre de Kyōshi 5e Dan en Daïto-ryu Aiki-jujutsu (Hombu Dojo de Shikoku). Résident permanent au Japon, il dirige un dojo d’Aïkido à Yokohama et anime régulièrement des stages internationaux. Il est docteur en biologie moléculaire et titulaire d’un Master 2 en sciences de l’éducation. Ses recherches portent notamment sur les dimensions pédagogiques et historiques de la transmission des arts martiaux japonais. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées en France et au Japon, et a collaboré à la rédaction du dernier ouvrage de Christian Tissier.

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