Entretien avec Isoyama Hiroshi Shihan, le maître du Dojo d'Iwama

Entretien avec Isoyama Hiroshi Shihan, le maître du Dojo d'Iwama

Isoyama Hiroshi Shihan est l'un des derniers élèves directs de O Sensei Ueshiba Morihei encore en vie. Il a étudié auprès du maître pendant 20 ans à Iwama (prefecture d'Ibaraki), et l'a suivi en tant qu'assistant lors de ses nombreux voyages. Au cours des années, Isoyama Shihan a servi fidèlement la famille Ueshiba, en tant qu'instructeur principal de la Branche Iwama de l'Aikikai au sein même du dojo construit par O Sensei, et en tant qu'instructeur / conseiller pour diverses autres organisations, y compris la Fédération Japonaise d’Aïkido, le Ministère de la Défense, et le Toride Aikikai.

Franchement, j'ai commencé l’Aïkido parce que je ne voulais pas perdre de combat de rue. Guillaume Erard : Vous avez débuté l'Aikido à un très jeune âge, pourriez-vous nous en parler ?

Isoyama Hiroshi : Beaucoup d'enseignants disent avoir commencé l'Aïkido car ils ont été touchés par les paroles d'O Sensei ou parce que c'était un Budo d'harmonie [NDT : Isoyama Sensei utilise le terme Wa no Budo. Wa (和) est un concept culturel japonais impliquant l'unité pacifique et la conformité au sein d'un groupe social], mais pour moi, c'était différent. Franchement, j'ai commencé l’Aïkido parce que je ne voulais pas perdre de combat de rue. Je suis venu ici à l'âge de 12 ans, je crois que c'était le 1er juin 1949.

Guillaume Erard : Comment se déroulaient les entraînements au dojo d'Iwama ?

Isoyama Hiroshi : À l'époque, il n'y avait pas de tatami dans ce dojo ; c'était un plancher. Les projections n'étaient donc pas comme aujourd'hui où vous seriez projeté au sol en faisant des grands « Bang, bang, bang, bang » sur le tatami lors de vos ukemi. Tout d'abord, lors des cours d'O Sensei, on commençait doucement avec des techniques faciles et on augmentait la difficulté progressivement. J'ai d'abord fait du suwari waza, puis progressivement du hanmi handachi, et finalement du tachiwaza.

Guillaume Erard : J'ai commencé l'Aikido dans le groupe d'André Nocquet. Quel souvenir gardez-vous de Nocquet ? Est-ce qu'il se rendait souvent au dojo d'Iwama lorsqu'il était au Japon ? M. Nocquet, qui était vraiment très costaud, n'arrivait pas à faire fonctionner son nikyo sur moi, tandis que le mien fonctionnait très bien

Isoyama Hiroshi : Je crois qu'il est venu à quelques reprises lorsque j'étais ici, mais pas si souvent que ça. Je me suis entraîné avec lui à quelques reprises quand je suis allé au Hombu Dojo avec O Sensei. J'étais encore au lycée et M. Nocquet, qui était vraiment très costaud, n'arrivait pas à faire fonctionner son nikyo sur moi, tandis que le mien fonctionnait très bien ; il se rendait compte que quelque chose clochait. Il faisait de gros efforts pourtant. Puis Kisshomaru Sensei est venu lui dire qu'il ne le faisait pas correctement et il l'a démontré sur moi. C'est le souvenir que je garde de lui.

Guillaume Erard : Quand vous avez commencé, les techniques étaient été appelées « kajo » au lieu de « kyo », avaient-elles plus de similitudes avec celles du Daito-ryu Aiki-jujutsu ?

Isoyama Hiroshi : C'est certainement vrai. Lors de mon apprentissage avec O Sensei, nous utilisions le système « kajo ». Les techniques se nommaient ikkajo, nikajo, sankajo, et ainsi de suite. Mais quand André Nocquet est entré au Hombu Dojo comme uchi deshi, nous n'avions pas de manuel technique ; Kisshomaru Sensei a donc publié le premier livre sur l'Aikido, et dans celui-ci il n'utilisait pas les termes ikkajo, nikajo, etc, mais ikkyo, nikyo, sankyo, etc. D'ailleurs, dans les jujutsu anciens, les deux systèmes coexistent. Kyo est écrit avec le kanji 教, qui veut dire « enseignement »[1], mais je ne le connaissais pas au début, je me demandais comment il était censé être écrit, et c'est seulement lorsque j'ai lu le livre que je l'ai su. Donc, à l'époque, kotegaeshi était identique, mais nikyo ura s'appelait kote mawashi. Depuis, le nom a changé.

Guillaume Erard : Savez-vous pourquoi les noms ont-ils changé de « kajo » à « kyo » ?

Isoyama Hiroshi : Je ne sais pas ce que Kisshomaru Sensei avait en tête... Je pense que c'est sûrement parce que le système kajo était utilisé dans les rouleaux de Daito-ryu avec lesquels Takeda Sokaku Sensei récompensait ses élèves. Il voulait probablement prendre ses distances et rénover à partir de ça. Mais c'est juste mon sentiment.

interview isoyama 03

Guillaume Erard : J'étudie le Daito-ryu Aiki-jujutsu et je me suis rendu compte que les cinq principes de l'Aikido (Ikkyo, Nikyo, Sankyo, Yonkyo, Gokyo) ont été tirés du Shoden de Daito-ryu, qui comprend 118 techniques de base regroupées en cinq kajo : Ikkajo, Nikajo, Sankajo, Yonkajo et Gokajo. Il semble que le Daito-ryu Aiki-jujutsu contienne de nombreuses techniques pour illustrer chaque kajo, alors que l'Aikido n'en a gardé qu'une (un principe = une technique). Par exemple, la technique Ikkyo dans l'Aikido semble semblable à Ippondori du Daito-ryu, qui est en fait la première des 30 techniques du groupe Ikkajo. Savez-vous comment O Sensei a élaboré le programme d'Aikido ?

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À-Propos

Guillaume Erard est titulaire du grade de 6e Dan en Aïkido (Fondation Aikikai - Aikido Hombu Dojo de Tokyo), et du titre de Kyōshi 5e Dan en Daïto-ryu Aiki-jujutsu (Hombu Dojo de Shikoku). Résident permanent au Japon, il dirige un dojo d’Aïkido à Yokohama et anime régulièrement des stages internationaux. Il est docteur en biologie moléculaire et titulaire d’un Master 2 en sciences de l’éducation. Ses recherches portent notamment sur les dimensions pédagogiques et historiques de la transmission des arts martiaux japonais. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées en France et au Japon, et a collaboré à la rédaction du dernier ouvrage de Christian Tissier.

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