Budo Renshu : La clé technique de l'Aikido de Ueshiba Morihei

Budo Renshu : La clé technique de l'Aikido de Ueshiba Morihei

Je voudrais discuter aujourd'hui de l'un des thèmes que j'ai abordés dans la série de stages que j'ai donnés en France cet été. Le livre Budo Renshu est un recueil de techniques créé sous la supervision de Ueshiba Morihei en 1934 afin de servir d'aide mémoire aux élèves ayant atteint le niveau Hiden Mokuroku en aiki-jujutsu. Les illustrations ont toutes été dessinées par Kunigoshi Takako, une étudiante en arts ayant débuté la pratique de l'aikido en 1933 au Kobukan. Les pratiquants ayant servi de modèles sont Yonekawa Shigemi et Funahashi Kaoru, deux deshi de l'époque, et ils posaient pour Kunigoshi en suivant les instructions de Ueshiba Morihei. Ce dernier participait en outre à la rédaction des textes accompagnant les dessins. On peut donc dire que Budo Renshu représente de façon fidèle la façon dont Ueshiba Morihei envisageait son enseignement à cette époque.

Ueshiba Morihei (植芝 盛平, 1883 - 1969), le fondateur de l'aikido n'a jamais fait d'efforts particuliers pour enseigner ce qu'il faisait. En effet, contrairement à d'autres maîtres, il ne semblait pas donner d'explications techniques, et lorsqu'il s'exprimait verbalement, ses paroles étaient essentiellement centrées sur la philosophie plutôt que sur la technique. Il existe en outre très peu de sources d'information directes décrivant ses techniques à part quelques vidéos et des photos (dont celles du livre de 1938 intitulé Budo, mais les diverses éditions disponibles sont assez incomplètes, voire mal organisées), mais pas de manuel pédagogique à proprement parler. Ce qui se fait de plus systématique se trouve dans le livre Aiki-jujutsu Densho (合気柔術伝書, litt. : Livre d'aiki-jujutsu) publié en 1934 et plus connu sous le nom Budo Renshu (武道練習, litt. : Apprentissage du budo). Je voudrais revenir sur l'origine de ce livre, expliquer pourquoi il est si important, et proposer des pistes sur ce que peut apporter son contenu dans le contexte d'un aikido qui continue à évoluer.

Création de Budo Renshu

La rédaction de ce recueil fut inspirée par le travail d'une jeune étudiante en art de l'Université féminine du Japon (日本女子大学, Nihon Joshi Daigaku), Kunigoshi Takako (国越 孝子, c. 1911 - 2000). Dès ses premiers cours au Hombu Dojo en 1933, elle avait pris l'habitude de redessiner chez elle les techniques démontrées afin de mieux les mémoriser. La qualité de ses dessins fut vite remarquée par ses condisciples, puis par Ueshiba Morihei lui-même, qui l'autorisa d'ailleurs à dessiner pendant les cours, certains pratiquants posant même parfois pour elle. Petit à petit, l'idée de créer un ouvrage basé sur son travail se matérialisa et des séances de pose formelles furent même organisées au dojo le soir après les cours. Pendant celles-ci, Yonekawa Shigemi (米川 成美, 1910 - 2005), Funahashi Kaoru (舟橋 薫, c. 1913 - c. 1940) et Tomiki Kenji (富木 謙治, 1900 - 1979) démontraient les techniques pendant que Ueshiba Morihei donnait des instructions et que Kunigoshi dessinait.

Kunigoshi Takako projetant Yonekawa Shigemi. La photo est issue d'un article publié en 1935 dans la revue Shukan Asahi (週刊朝日).

Au moment de la projection, je disais : « Attendez une seconde », et je prenais en note l'essentiel de la plupart de ce qui se passait. Puis plus tard, chez moi, je finissais les détails. Kunigoshi Takako - Interview avec Kunigoshi Takako par Stanley Pranin. Aiki News #47, avril 1982

Tout ce travail prit moins d'une année et resta sous la supervision directe de Ueshiba Morihei, qui dans certains cas, donnait lui-même des instructions à Kunigoshi afin de lui faire corriger certains points ou certaines positions sur ses dessins. Le nombre de techniques pratiquées à l’époque et leur difficulté étaient bien supérieurs à ce qu'ils sont aujourd'hui, et ceci associé au fait que Kunigoshi était une débutante, lui rendirent la tâche particulièrement difficile.

Ces dessins étaient vraiment difficiles à faire ! Je devais tous les faire deux fois, vous savez. Malgré tout, j'ai toujours eu le sentiment qu'il restait quelques problèmes. La deuxième édition n’a finalement jamais été imprimée. En tout cas, cette version présente les premiers dessins. Kunigoshi Takako - Interview avec Kunigoshi Takako par Stanley Pranin. Aiki News #47, avril 1982

Il est vraiment dommage que la deuxième version de ces dessins n'ait jusqu'à présent jamais été rendue publique. L'ouvrage contient effectivement un certain nombre d'approximations ou même d'erreurs comme ce qui suit.

Un exemple de dessins de Kunigoshi Takako. Notez l’incohérence au niveau de la position du bras de tori qui est entre les bras de uke dans la première planche, et se retrouve au dessus dans la seconde. L'explication ne mentionne pas de changement de main et se traduit juste en : « Tori : Attrapez le dessus de votre main gauche avec votre main droite ». Cette erreur est facile à déceler puisque ces dessins correspondent de très prêt à la technique Daki-jime issue du premier répertoire de base Idori Ikkajo de Daito-ryu aiki-jujutsu, qui se fait bien entre les bras de uke du début à la fin. Notez que ceci sera corrigé dans les éditions ultérieures de Budo Renshu, dont la version française qui est basée sur l’édition de 1997.

Bien que les séances de pose lui rendirent le travail plus facile, Kunigoshi dut tout de même travailler très rapidement, se contentant d'un cercle pour la tête et des lignes droites pour le reste du corps, n'ajoutant les visages, les keikogi et et les hakama qu'une fois rentrée chez elle.

Couverture de Budo Renshu issue de la biographie en Japonais de Ueshiba Morihei écrite par son fils Ueshiba Kisshomaru (植芝 吉祥丸, 1921 - 1999). Étrangement, la légende dans cette édition de 1977 indique que le livre date de 1932.

Les explications données pendant ces sessions furent notées par certains élèves dont messieurs Miura et Takamatsu. Tomiki Kenji, un élève avancé ayant débuté son étude avec O Sensei en 1926 et qui était à l’époque secrétaire permanent du Kobukan fut en charge de l’édition du livre. Il est probable qu'il ait écrit une grande partie du texte. Nariyama Tetsuro (成山 哲郎, 1947 - ), un élève direct de Tomiki Kenji suggère même que l’écriture manuscrite dans le livre est celle de son professeur.

Ueshiba Morihei et Tomiki Kenji en 1935

Contenu technique et fonction de l'ouvrage

L'ouvrage contient 218 pages et présente en tout 166 techniques. Lorsque je l'ai lu pour la première fois, je me suis rendu compte que l'essentiel des techniques qu'il renfermait ressemblait à s'y méprendre aux techniques de Daito-ryu aiki-jujutsu que j'avais apprises auprès de mes maîtres Chiba Tsugutaka (千葉 紹隆, 1931 - 2017) et Kobayashi Kiyohiro (小林 清泰, 1941 - ), en particulier celles du hiden mokuroku (秘伝目録, catalogue secret).[1]

Il y avait quelque chose appelé le mokuroku du Daito-ryu. Il traite de ikkajo et de telles techniques. C'est un rouleau qui contient le même contenu que Budo Renshu. Shirata Rinjiro - Interview avec Shirata Rinjiro. Aiki News #36, mai 1980.

Je me souviens d'ailleurs que lorsque j'ai emmené le livre avec moi à Wakimachi pour le montrer aux anciens du Daito-ryu Aiki-jujutsu Shikoku Hombu (le dojo de Chiba Tsugutaka), ils ont tous pensé qu'il s'agissait d'un manuel de Daito-ryu aiki-jujutsu. Ce qui est encore plus étonnant est le fait que Hisa Takuma (久 琢磨 c.1895 – 1980), un élève de Ueshiba Morihei, puis de Takeda Sokaku (武田 惣角, 1859 - 1943), s'est lui-même grandement inspiré des explications techniques contenues dans Budo Renshu lors de l’écriture en 1940 de son manuel de Daito-ryu aiki-jujutsu appelé Kannagara No Budo (惟神の武道). Ce manuel est encore distribué aujourd'hui aux pratiquants avancés du Takumakai (琢磨会) et j'ai pu constater que leur contenu technique est effectivement très similaire. On notera que les photos contenues dans le livre de Hisa proviennent du Soden (総伝), un autre recueil dont la première moitié répertorie les techniques enseignées par Ueshiba Morihei dans les années 30.

Couverture de la copie du livre Kannagara No Budo que m'a remis Kobayashi Kiyohiro

Ce parallèle entre l'enseignement de Ueshiba Morihei et le Daito-ryu aiki-jujutsu n'est pas étonnant puisqu'il avait reçu de son professeur Takeda Sokaku les rouleaux de hiden mokuroku et de hiden okugi (秘伝奥儀, mystères intérieurs) en 1916, le titre de kyoju dairi (教授代理, représentant instructeur) en 1922 et avait appris de lui les techniques de goshin’yo no te (護身用の手, techniques de self-defense) en 1931. Ueshiba a d'ailleurs remis à certains de ses propres élèves des certificats similaires, comme par exemple le hiden okugi no koto à Mochizuki Minoru en 1932.

Fidèle à l’idée de départ de Kunigoshi lorsqu'elle dessinait pour elle-même, l'objectif principal de la création du livre fut de le faire servir d'aide mémoire. Il ne s'agit donc pas d'un livre pédagogique à proprement parler, mais d'un outil à destination des gens connaissant déjà les techniques. Ceci est tout à fait cohérent avec ce qui se faisait dans les arts martiaux traditionnels japonais où on ne donnait accès à des documents techniques qu'une fois qu'un certain niveau avait été atteint.

Sensei avait prévu que ce soit une sorte de mokuroku[2] pour un certain nombre d’élèves, mais je ne me souviens pas combien ont été distribués. Yonekawa Shigemi - Interview avec Yonekawa Shigemi (2). Aiki News #62, juillet 1984.

Il faut également noter que chaque technique n'est représentée que par un très petit nombre de dessins, et donc beaucoup de phases clés de chaque mouvement sont manquantes. Il est donc totalement illusoire de vouloir reproduire, ou pire, « recréer » les techniques comme certains le font parfois alors qu'ils ne possèdent pas les bases et les connaissances préalables pour le faire. Il existe d'ailleurs sur YouTube des vidéos d'aikidoka essayant de le faire mais sans surprise, le résultat est mauvais. En revanche, pour quelqu'un qui connait le Daito-ryu aiki-jujutsu, ces techniques sont tout à fait claires. J'ai la chance d’être dans cette situation et il m'est récemment venu à l'idée de me servir de cet ouvrage afin d'aider les pratiquants d'aikido à explorer des points importants et méconnus des techniques, tout en essayant de rester dans l'esprit le plus fidèle à la pratique d'O Sensei.

Exemple sur le mouvement Ura otoshi (Daito-ryu aiki-jujutsu - Ikkajo - Hanza Handachi). Notez en particulier le travail au niveau des jambes, totalement absent dans le livre. De nombreux autres points de détails existent dans ce mouvement mais mon but ici n'est pas de l'expliquer, mais d'illustrer ce que les gravures du livre permettent de voir ou pas. Notez en outre que dans Ikkajo, cette technique est normalement effectuée lorsque le partenaire saisit la main gauche (à cause du port du sabre), et pas la droite. J'ai donc volontairement retourné les photos issues de mon ouvrage pédagogique de Daito-ryu aiki-jujutsu pour que le côté corresponde à ce qui est présenté dans le livre.

En accord avec l'usage des mokuroku, le livre était offert par Ueshiba Morihei aux personnes qu'il jugeait digne, et ceux-ci déposaient la somme 5 Yen sur l'autel du dojo en remerciement.[3] Plusieurs de ses élèves d'avant-guerre tels que Akazawa Zenzaburo (赤沢 善三郎, 1920 - 2007), Kunigoshi Takako et Tanaka Bansen (田中 万川, 1912 - 1988) ont mentionné le fait que Morihei décernait ce livre (ainsi que plus tard, le livre « Budo » de 1938) comme un substitut, ou bien en complément, des certificats de niveau. On voit donc que ce livre constituait une sorte de mise à jour des makimono anciens, ce qui est un exemple de plus de l'aspect fondamentalement réformiste de Ueshiba Morihei.

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À-Propos

Guillaume Erard est titulaire du grade de 6e Dan en Aïkido (Fondation Aikikai - Aikido Hombu Dojo de Tokyo), et du titre de Kyōshi 5e Dan en Daïto-ryu Aiki-jujutsu (Hombu Dojo de Shikoku). Résident permanent au Japon, il dirige un dojo d’Aïkido à Yokohama et anime régulièrement des stages internationaux. Il est docteur en biologie moléculaire et titulaire d’un Master 2 en sciences de l’éducation. Ses recherches portent notamment sur les dimensions pédagogiques et historiques de la transmission des arts martiaux japonais. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées en France et au Japon, et a collaboré à la rédaction du dernier ouvrage de Christian Tissier.

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