Chiba Tsugutaka Shihan est l'un des plus anciens pratiquants de Daito-ryu aiki-jujutsu du Japon. Il a été l'élève de Nakatsu Heizaburo et Hisa Takuma, tous deux ayant appris de Ueshiba Morihei, puis de Takeda Sokaku au Journal Asahi d'Osaka. Chiba Sensei a en outre étudié à Hokkaido au Daito-kan [大東館, quartiers généraux du Daito-ryu aiki-jujutsu] auprès de Takeda Tokimune, le fils de Takeda Sokaku et il est donc l'un des rares à avoir reçu l'enseignement des deux lignées principales du Daito-ryu. Olivier Gaurin et moi-même avons la chance d’être les élèves de Chiba Sensei et il a accepté de revenir avec nous sur son histoire, et de nous expliquer ce qu'est le Daito-ryu aiki-jujutsu afin que les générations futures de pratiquants comprennent ce qu'est cet art et d'où viennent les techniques qu'ils pratiquent. Nous nous sommes donc rendus à Ikeda, sur l'île de Shikoku, et avons passé la journée auprès du maître afin de lui poser nos questions.
Sensei, quel âge avez-vous ?
Je suis né en 1931, j'ai 82 ans.
Où êtes-vous né ?
Ici, à Ikeda, Tokushima.
Comment avez-vous commencé le budo ?
Et bien... parce que c'était amusant ! C'était lorsque la Seconde Guerre mondiale a commencé. Les écoles ont été transformées en centres culturels et dans certaines on enseignait le budo. Juste à côté d'ici, il y avait un dojo. Ils faisaient du judo et du kendo. Moi le kendo, avec l'épée, l'armure et tout ça, ça m'énervait, donc je préférais quand on faisait du judo. Pour le Nouvel An, il y avait l'hatsu-geiko [初稽古, premier entrainement de l'année], c'était une occasion rare de manger des bonnes choses, car nous n'avions pas grand-chose d'habitude. Nous le méritions parce que les chutes de judo étaient vraiment douloureuses. On se projetait très fort les uns les autres ! C'est comme ça que j'ai commencé.
Quel âge aviez-vous ?
J'étais à l'école primaire [7 ou 8 ans]. On portait l'armure et utilisait le shinai [竹刀, sabre de kendo composé des quatre lames de bambou maintenues par des pièces de cuir], l'équipement de kendo. On mettait juste ça, on n'avait pas de tenugui [手拭い, serviette aux usages multiples que les pratiquants de kendo portent autour de la tête sous leur casque] à l'école. On mettait le casque directement sur le crâne nu et quand on était touché, ça faisait très mal ! [rires] C'était la même chose pour le shinai. À l'intérieur, on mettait du journal roulé entre les lames de bambou, le tout attaché très serré. Lorsqu'on était touchés à la tête ou sur les avant-bras, ça faisait très mal. C'est comme ça qu'on avait l'habitude de pratiquer.
Chiba Tsugutaka montrant les details de ippondori à Guillaume Erard
Comment avez-vous commencé le Daito-ryu ? Si on ne donne pas d'atemi, l'ennemi ne tombera pas
Après cela, je suis retourné au judo, mais mon Sensei m'a dit : « Le judo c'est bien, mais avant, il y avait des atemi [当て身, frappes au corps]. Si on ne donne pas d'atemi, l'ennemi ne tombera pas ». Nous avons donc commencé à utiliser les atemi. Et à partir de là, il m'a dit de m'inscrire dans une autre école, c'était une école de Daito-ryu. Mais peu de temps après ça j'ai reçu une lettre de l'armée qui disait : « Apte pour le service armé ». Il était écrit aussi : « Assigné aux formations de troupes d'assaut ». Je l'ai eue trois mois avant la fin de la guerre. C'était un appel aux volontaires. Pour vous inscrire, vous deviez subir un examen physique, mais quand je suis arrivé, l'empereur venait de déclarer la capitulation du Japon. C'est ce qui doit s'être passé, moi je ne savais rien à l'époque. C'était une époque étrange. Quelqu'un m'a dit que la guerre était finie et j'ai pensé : « Ca y est, on a perdu ».
Alors vous êtes revenu ici ?
Il ne servait plus à rien d'être volontaire. Et à partir de là, on n'a plus rien eu du tout. L'argent ne valait plus rien. J'ai entendu parler d'un endroit où ils pratiquaient le Daito-ryu alors je suis allé voir. On m'a dit que c'était le bureau de quelqu'un du nom de Nakatsu [Heizaburo]. Il était sixième dan de judo [du Kodokan].
Nakatsu Heizaburo
Ishii a demandé à Ueshiba Morihei de venir au journal parce qu'il connaissait des techniques de koryu violentes Il était l'un des six experts venus pour protéger le journal Asahi [à Osaka]. L'équipe avait été mise sur pied par Ishii Mitsujiro parce que le journal avait été attaqué trois fois [par des terroristes d'extrême droite]. Takuma Hisa Sensei était le chef de la sécurité là-bas. C'est aussi le moment où on [Ishii] a demandé à Ueshiba Morihei de venir au journal parce qu'il connaissait des techniques de koryu [古流, école ancienne] violentes. Cela a duré cinq ans et à partir de la sixième année, ça a été appelé le Asahi-ryu.
Ainsi, les techniques qui sont dans le soden [総伝, recueil photographique des techniques étudiées au Journal Asahi] du Takumakai correspondant à ces cinq premières années sont celles enseignées par Ueshiba. Après ça, Takeda Sokaku est arrivé et Ueshiba Morihei est reparti prestement pour Tokyo, emmenant ses élèves avec lui. À partir de là Takeda Sensei a repris l'enseignement au journal. Le reste des photos du soden représente son enseignement. Donc, c'est le début de la période avec Takeda Sokaku et la transmission de maître à disciple avec Nakatsu Sensei.
Registre de Takeda Sokaku datant de 1937 avec le nom de Nakatsu Heizaburo et la mention Kyoju Dairi (instructeur)
on peut difficilement les utiliser [les photos] comme des outils d'apprentissage, mais seulement des aide-mémoire des formes nouvelles C'était il y a longtemps, mais ils avaient des appareils photo qu'ils utilisaient au journal. Imaginez ça, clic ! Clac ! C'est comme ça qu'ils ont pris toutes ces photos, il doit y en avoir des milliers. Tout cela en très haute qualité pour l'époque. C'est parce qu'ils étaient dans un journal qu'ils pouvaient le faire, mais même là, les gens se sont plaints. Il y avait des rumeurs parce qu'ils utilisaient des quantités astronomiques de films. [rires] Ils prenaient des photos pendant les pauses. Ils ont pu le faire en prétextant que comme la pratique avait été intense, Sensei devait aller prendre un bain, et ils prenaient ces photos derrière son dos. Je pense qu'il n'était probablement pas dupe. Ils prenaient des photos de techniques qu'ils faisaient pour la première fois, donc on peut difficilement les utiliser comme des outils d'apprentissage, mais seulement des aide-mémoire des formes nouvelles. On ne peut pas comprendre ces photos seules.
Certains des 11 volumes du Soden
Puis Nakatsu Sensei a quitté le journal Asahi. Comme il était d'Ikeda, il est revenu ici. Il a établi un petit dojo dans son cabinet chiropratique. C'était dans la salle d'attente, une très petite pièce. Elle faisait environ quatre mètres carrés. De l'autre côté, il y avait la salle de traitement. C'était pour ceux avec des mâchoires disloquées, des articulations blessées ou des os brisés. Il n'y avait pas de rayons X à l'époque, donc il fallait toucher et faire un diagnostic basé sur l'expérience. On faisait avec le peu qu'on avait. On diagnostiquait comme ça et on essayait de remettre les choses ensemble. On immobilisait les hanches du patient pour l'empêcher de bouger. C'était comme ça à l'époque.
Nakatsu Sensei faisait-il de la publicité pour ramener des élèves ?
Pas du tout, il n'aurait jamais fait ça ! Pour lui, n'importe qui convenait. C'était toujours : « C'est bon » avec lui. Il aimait bien aller boire avec quelqu'un, mais il n'y avait pas beaucoup d'alcool à l'époque, donc c'était une façon de le rendre heureux.
Groupe d’élèves autour de Nakatsu Heizaburo avec Chiba Tsugutaka au fond à droite.
Du saké du marché noir ?
Oui, je lui en ai apporté en lui disant de l'utiliser à sa guise, et il a dit « Merci ». C'est comme ça que j'ai commencé. Je savais comment faire shikko [膝行, déplacements à genoux] et il disait toujours « Il faut commencer par shikko ». J'avais fait du judo, du kendo et pas mal d'autres choses...
Votre corps était bien conditionné.
Oui, et j'étais parmi les plus grands à l'époque. On s’entraînait aussi dans le champ à côté.
Dehors ? Maintenant avec les tatami, on a l'impression de pratiquer sur des matelas
A même le sol. Il y avait des cailloux et quand on tombait ça faisait mal ! Il y avait aussi une école de couture et on trouvait souvent des aiguilles au sol. Ça faisait mal ! Maintenant avec les tatami, on a l'impression de pratiquer sur des matelas.
Vous ne vous blessiez pas ? On n'avait rien, mais le parquet était assez flexible donc ça allait, on rebondissait ! [rires] On voulait un sac de frappes, mais on n'avait pas d'argent, c'était cher. Donc on utilisait un sac à grain qu'on remplissait de graviers. Et on chargeait là-dedans comme des joueurs de rugby. On allait aussi loin que ça pour s’entraîner.
Diplôme de hiden ogi no koto de Nakatsu Heizaburo (1937)
Ces parchemins vous viennent-ils de Takeda Tokimune ?
Je suis allé à Hokkaido, mais tous les manuscrits ici ont été écrits ici à Shikoku. Ils ne les ont nulle part ailleurs, même au dojo de Takeda Tokimune Soke [宗家, chef de file].
Qui avait ces parchemins à l'origine ?
Takuma Hisa Sensei les avait. Makita Kan'ichi (蒔田 完一) aussi. Il les a montrés à Hisa Sensei qui a dit : « C'est bon, il n'y a pas d'erreur, vous pouvez les utiliser pour le Takumakai ». En ce qui concerne l'original, il n'y a pas grand-chose à en dire sauf que c'est difficile à comprendre. L'origine du clan Aizu [clan de la region Aizu-han (会津藩), domaine féodal localisé dans une partie de la préfecture actuelle de Fukushima] y est écrite. L'origine historique des manuscrits date de l'Empereur Seiwa. On attribue souvent les origines du Daito-ryu à Shinra Saburo [Minamoto no Yoshimitsu (源義光, 1045 – 1127), samouraï célèbre du clan Minamoto, aussi connu sous le nom de Shinra Saburo (新羅三郎)], mais les choses commencent en réalité plus tôt que ça.
Les rouleaux écrits par Chiba Tsugutaka
L'histoire ?
Oui, celle de Shinra Saburo, mais cependant, on peut voir ici que tout commence bien avant lui. Personne n'en parle d'habitude.
Contenu exclusif pour les abonnésLa suite de cet article est réservée à mes abonnés Patreon. Abonnez-vous pour accéder à ce contenu et bien plus encore.Se connecter avec PatreonDevenir membreAlready a supporter? Log in above to unlock this content instantly.
