L'origine et les enjeux de la pratique solitaire en Aikido

L'origine et les enjeux de la pratique solitaire en Aikido

Dans mon article précédent, je discutais du fait que nous autres aikidoka, passons le plus clair de notre temps à pratiquer à deux dans le cadre du katageiko.[1] Il n'est donc pas illogique de penser que dans ce contexte, l'aspect social et le collectif soient totalement indissociables de la pratique et de ses considérations purement techniques. Pourtant, si on change pendant un instant de référentiel, et que l'on se met dans la peau d'un footballeur par exemple, celui-ci, nous voyant évoluer sur un tatami, aura tôt fait de classer notre activité en tant que sport « individuel ». On peut donc se demander quelle est la part du collectif et quelle est la part de l'individuel dans notre pratique de l'aikido, et surtout, s'il ne serait pas désirable de développer plus avant une pratique solitaire, comme c'est le cas dans d'autres disciplines telles que les arts chinois ou même certains budo modernes comme le karaté. Évidemment, pour répondre à cette question, il faut d'abord chercher à savoir si l'aikido contient des éléments de pratique individuelle, décider de ce que l'on cherche à développer au sein d'une telle pratique, et enfin, évaluer si c'est la meilleure façon d'acquérir ces qualités qui nous manquent. Afin de m'aider à ajouter de la substance à cet article, Ellis Amdur,[2] auteur célèbre et Shihan dans deux koryu, le Toda-ha Buko-ryu et l'Araki-ryu, m'a fait l'amitié de m'autoriser à citer des éléments provenant de certaines de nos discussions privées au sujet du budo. Par souci de clarté, ses dires seront toujours explicitement présentés afin de les différencier de mes propres interprétations.

Existe-t-il une pratique solitaire explicite dans le cursus de l'aikido ?

Il est acquis que Ueshiba Morihei pratiquait beaucoup seul, mais ce que nous chercherons tout au long de cette section est l'éventualité d'un système développé, codifié, un cursus en tant que tel. Commençons par recenser les éléments distincts de pratique individuelle et essayons ensuite de voir s'ils contribuent à un ensemble cohérent.

Les suburi (素振り, lit : balancement élémentaire)

Lorsqu'on mentionne la pratique solitaire à un aikidoka, l'image qui lui vient le plus souvent à l'esprit est celle de la pratique des suburi. Saito Sensei, qui considérait la pratique des armes comme totalement intégrante de celle de l'aikido, semblait faire des suburi l'essentiel de sa pratique en solo.[3] Pourtant, hormis le fait qu'il existe un débat au sujet du fait que la pratique des armes (et de quel style d'armes en particulier) puisse compléter la pratique de l'aikido ou pas, on peut se demander si ces quelques mouvements de va-et-vient avec un bokuto sauraient vraiment justifier à eux seuls de l'appellation « pratique solitaire », quand bien même on y passerait plusieurs heures par jour. Pour Ellis Amdur, la plupart des gens ont une vision grossière des suburi, et par extension du iai. Beaucoup pensent qu'ils se résument en : « Voilà comment on coupe, fais cela 100 fois, et tu deviendras meilleur, car ta coupe sera bonne et ton endurance meilleure ».[4] Amdur m'a expliqué que la plupart des koryu contenaient dès l'origine des formes de iai. Celles-ci servaient par exemple de formation à la manipulation sécurisée des armes, pour ne pas se blesser, un peu comme les règles de sécurité que l'on apprend sur un stand de tir. L'aspect purement pratique de savoir tirer son arme en toutes circonstances afin de pouvoir défendre sa vie est également bien connu de tous.[4] Il existe cependant un pan complet de iai qui n'a aucun lien avec les justifications citées ci-dessus et qui est en rapport avec l'entraînement interne. Le but principal de cet entraînement interne est de gommer les gestes parasites qui freinent la descente de l'arme.[4] Souvent, les gens développent de la puissance via la force, mais il en résulte un ralentissement de la lame en dessous de sa vitesse terminale [vitesse atteinte par un objet lorsqu'il est en chute libre]. Le but de ces suburi est donc de développer le corps pour qu'il laisse l'arme tomber par gravité et y ajouter un vecteur force pour accélérer ce mouvement.[4] Ce vecteur force est créé via l'utilisation des muscles d'une façon alignée par rapport au mouvement que l'on veut effectuer, un peu comme un train glissant sur des rails se faisant percuter par l’arrière par un autre train. La question qui nous préoccupe est évidemment de savoir, en plus des suburi, où trouver cet entraînement à la force interne en aikido.

Les aikitaiso (‎合気体操, gymnastique aiki)

Une fois les suburi mis de côté, on est bien en peine de trouver des exemples d'exercices solitaires communément pratiqués par la majorité des aikidoka, même si on remonte aussi loin que dans l'enseignement de O Sensei. Parle-t-on vraiment des quelques aikitaiso (ikkyo undo, ame no torifune undo, furitama, etc.), cette sorte de gymnastique pour seniors effectuée au début de chaque cours ?

Tohei Koichi effectuant des Aiki-Taiso

Bien au-delà d'un échauffement ou d'une gymnastique douce, le but des aikitaiso est justement de développer de façon tacite les aspects internes de l'aïkido. Le mouvement ikkyo undo, par exemple, n'est pas important uniquement dans sa phase ascendante, mais aussi, et peut-être surtout, dans sa phase descendante, car il permet d'appliquer une percussion puissante sur le corps de uke. La pratique de ame no torifune peut également être expliquée de la même façon. Olivier Gaurin m'a très justement fait remarquer que l'extension des mains vers l'avant est la phase fondamentale de l'atemi en triangle typique de l'aiki originel (atemi sur atemi) et qu'on la retrouve dans beaucoup d'entrées sur tsuki en Daito-ryu.[5] Cependant, je pense qu'on ne doit surtout pas négliger le mouvement de retour, qui n'est pas qu'un simple repositionnement, mais qui est celui qui génère le plus de puissance s'il est pratiqué correctement. Tout comme les suburi, cette génération de force passe par le relâchement des épaules. On verra plus tard les conditions de ce relâchement.

Où se trouvent les éléments solitaires tacites de la pratique ?

Nous avons passé en revue les exercices solitaires dont la plupart des pratiquant, s'il ne les pratiquent pas forcément régulièrement, connaissent au moins l’existence. Intéressons-nous à présent aux éléments solitaires moins évidents mais tout aussi présents.

Une pratique solitaire d'un point de vue moral

Pour moi, la pratique martiale, et à fortiori celle de l'aikido, est fondamentalement solitaire, car malgré le fait que l'on travaille le plus souvent à deux, uke n'est qu'un outil nous permettant d’accroître notre compréhension personnelle. Il n'y a pas de but commun, bien que l'aspect relationnel soit évidemment indissociable du processus d'apprentissage.[1] Je dirais en fait que dans sa forme la plus noble, l'art martial est idéalement solitaire puisqu'on y aura normalement supprimé la gloire de la victoire compétitive, l'égo des grades, et cette peur de l'autre qui nous motivait initialement à devenir un combattant efficace. À ce haut niveau de compréhension, on ne pratique plus que pour soi, et les considérations extérieures disparaissent. D'ailleurs, plus haut est le niveau de maîtrise, moins il se trouvent de gens ayant la capacité de l'apprécier, et donc on se retrouve certainement bien seul une fois au sommet de la montagne. Même tout en bas de cette montagne (position qui m'est beaucoup plus familière), on est aussi fondamentalement seul devant la masse de connaissances à acquérir. Le fait qu'on les acquiert, ou non, ne dépend de, et ne bénéficie qu'à : nous-mêmes. A l'inverse, lorsqu'on voit des gens se prévaloir de hauts grades et clamer de soi-disant expériences prolongées auprès d'un ou plusieurs maîtres, on s'aperçoit parfois qu'au-delà des titres rutilants qu'ils exhibent (Xe dan, shihan, menkyo, etc.), ils n'ont pas acquis grand-chose au-delà de ces titres. J'en parlais dans mon dernier article sur le katageiko,[1] les titres sont souvent des moyens pour les professeurs d'assurer un clientélisme et ils sont souvent (volontairement) éloignés de l'enseignement véritablement profond. Ellis Amdur me confirmait d'ailleurs que même durant la période Edo, les professeurs avaient tendance à créer des diplômes (mokuroku, etc.) et de la complexité technique afin de ne jamais rassasier de la demande. Je le sais, ceci est une redite par rapport à mon dernier article mais ce qu'il est très important de comprendre aujourd'hui est que le résultat de ce que je décris (et déplore) est justement responsable en partie de la perte de pans entiers de pratique solitaire. Effectivement, même si les entraînements solo existaient, peu étaient préservés, l'une des raisons (on verra la seconde plus tard) étant précisément que les gens n'en n'avaient pas besoin pour avancer dans la hiérarchie, raison principale pour laquelle la majeure partie des gens pratiquait à l’époque, et par conséquent, peu y consacraient du temps.[4] Pourtant, si on considère les éléments cités ci-dessus et leurs caractères non seulement techniques, mais aussi contextuels et moraux, le terme de pratique solitaire prend alors tout son sens et surtout, tout son intérêt.

Pratique solitaire du mitori geiko (見取り稽古, pratique via l'observation)

Au Japon, ce que l'on nomme mitori geiko consiste en la prise d'information via l'observation. Lorsque je suis arrivé au Hombu Dojo, j'ai été surpris de voir combien de pratiquants venaient observer les cours sans pratiquer. Le plus souvent, ceux-ci étaient blessés, mais plutôt que de rester chez eux, ils assistaient à un ou deux cours par jour en tant que spectateurs. Personnellement, j'avais initialement tendance à sécher les cours lorsque mon corps ne me permettait pas de m’entraîner, jusqu'au moment où je me suis mis à réfléchir au système d'apprentissage à la japonaise. Depuis plus de 4 ans, je fréquente le même petit barbier de quartier à Shibuya. L'équipe se compose de trois personnes et d'un apprenti. Durant tout ce temps, je n'ai jamais vu ce dernier toucher une paire de ciseaux. Il fait les shampoings et les massages, mais passe le reste du temps derrière les fauteuils à regarder les autres travailler. Il fait du mitori geiko. Lorsque mon sushi de quartier a pris son premier employé, celui-ci a fait la plonge pendant des années et n'a jamais touché un couteau, mais il observait le maître préparer les sushi et parler aux clients. Encore du mitori geiko. À présent, lorsque je suis blessé, je vais au dojo, car je veux observer les sensei, mes sempai, mais aussi mes kohai, afin de perfectionner ma propre pratique. Je pense qu'on touche ici à l'un des points les plus importants de l'apprentissage. Je disais dans mon article sur le Hombu Dojo[6] qu'on ne peut apprendre vraiment d'un professeur que si on chute régulièrement pour lui. L'autre face de cette pièce est qu'il est aussi indispensable de ne rien faire physiquement, et de juste regarder le professeur. Sans les deux côtés de cette pièce, on ne peut atteindre qu'une compréhension partielle. D'ailleurs, même durant les cours où l'on pratique, durant toute la phase ou le professeur démontre, notre cerveau fait un travail colossal d'observation. Grâce aux mécanismes empathiques d'interprétation de ce qui est effectué, on se voit mentalement effectuer le mouvement nous-mêmes. Ellis Amdur me disait que Nitta Sensei, son enseignante de Toda-ha Buko-ryu, n'avait jamais eu l'occasion de pratiquer le uketachi [受太刀, litt. la lame qui reçoit - les techniques de uke aux armes, le plus souvent effectuées par le maître dans les koryu] et lorsque son sensei, Kobayashi Seïko, est décédée, elle a dû lui succéder et prendre sa place de uketachi avec comme seule formation d'avoir observé ce que son maître faisait quand celle-ci prenait ukemi pour ses élèves. Selon Ellis, la technique de uketachi de Nitta Sensei était absolument remarquable, malgré le fait qu'elle fut le seul fruit de l'action de ses neurones miroirs durant sa propre pratique de la forme tori.[4]

Ramachandran expliquant les neurones miroirs

Lorsqu'on est blessé et qu'on ne peut prendre part au cours, ce processus mental est décuplé puisque le corps est à l'arrêt. Il est donc crucial de bien savoir se mettre dans les conditions du mitori geiko, en particulier puisque c'est une forme d'apprentissage qui prend place à chaque instant où l'on est en présence de notre professeur et que l'on soit sur le tatami, ou bien au bord, et dont les composantes sont la solitude et l'absence de feedback explicite.

Existe-t-il une pratique solitaire codifiée dans les origines de l'aikido ?

On a vu que des éléments de pratique solitaire sont bien présents dans la pratique de l'aikido, mais ils sont loin d'être systématisés et sont le plus souvent mal compris. Mais alors d'où sortent-ils donc ? Comme toujours lorsqu'un mystère se présente à moi en aikido, je mets mon hakama bleu [la couleur pour les pratiquants de niveau intermédiaire][7] et me tourne vers son ancêtre, le Daïto-ryu aïki-jujutsu, pour tenter de trouver des réponses historiquement justes. Mon propre maître de Daito-ryu, Chiba Tsugutaka Sensei, lorsqu'il me raconte son apprentissage quotidien au Daitokan sous la direction de Takeda Tokimune[8] ou au Kansai Aikido Club avec Hisa Takuma,[9] fait peu de place à la pratique solitaire. Selon lui, l'essentiel de son temps se passait sur le tatami avec ses professeurs ou bien avec ses condisciples, dans le cadre d'un travail toujours collectif de katageiko.[1] Le seul élément qu'il cite et qui ressemble un tant soit peu à une pratique solitaire est encore et toujours les suburi, ainsi peut-être que quelques exercices de renforcement des doigts.

Chiba Tsugutaka Sensei discutant de son expérience au Daitokan

Si on remonte encore plus loin dans le Daito-ryu, Sagawa Yukiyoshi explique que l'un des seuls exercices solos qu'il ait vu Takeda Sokaku (qui fut aussi le professeur de Ueshiba Morihei) effectuer consistait à frapper avec son bokuto un fagot de bois pendu au plafond par une corde.[10] En dehors de cela, Takeda semblait ne pratiquer que des exercices quotidiens pour développer ses poignets et sa force de préhension. Même à la lumière du Daito-ryu, on n'est donc pas beaucoup plus avancé ; élargissons donc la recherche. Ellis Amdur m'a avoué que même dans les koryu, il était assez rare de trouver des exercices solitaires.[4] Amdur explique pourtant qu'au moins une faction de Yagyu shinkage-ryu possède des exercices de respiration solitaire et que d'autres koryu prétendent que des pratiques solos existaient également dans leurs systèmes. Toujours selon Amdur, des aïkidoka tels que Kobayashi Hirokazu et Abe Seiseki auraient appris des exercices de renforcement de force interne directement de Ueshiba Morihei. Pour Abe, la pratique se trouvait dans le misogi no gyo, des exercices à l'origine chinoise ayant été incorporés dans le Shinto (les mêmes ame no torifune undo et furitama que ceux que l'on a vus précédemment). En fait, beaucoup de méthodes de respiration étaient naturellement acquises via l'association du pratiquant avec des rites Shinto ou bouddhistes. Par exemple, quand on chante, on module sa respiration pendant des heures, et cela a un effet. Ce genre de choses est naturel dans ce contexte donc il n'y a pas besoin de créer un curriculum spécifique. Pour illustrer un peu plus, c'est pour la même raison qu'il n'y a pas de projections de hanches en jujutsu, car tout le monde les connaissait déjà via la pratique généralisée du sumo. Le jujutsu se concentrait donc sur les armes, les manipulations articulaires, etc.[4] On voit que même en remontant dans le temps, on reste dans l'impasse, la question qu'Amdur cherche d'ailleurs toujours à clarifier de son côté est : combien des anciens ryu avaient des exercices solos, combien savent aujourd'hui qu'ils les avaient, et combien les pratiquent-ils toujours?[4] Il dit que l'hypothèse la plus probable est que les éléments de pratique interne ont été passés, assimilés, sans le savoir et sans y travailler de façon systématique. Le problème est que dans ces circonstances, les choses peuvent se détériorer au fur et à mesure (c'est la seconde raison que je mentionnais plus haut). Le problème inverse est que lorsqu'on apprend de façon intellectuelle, explicite, on apprend avec la mauvaise partie du cerveau. La répétition via le kata tend à développer la réaction instantanée, l'instinct, et c'est très difficile à atteindre si on apprend intellectuellement. Malgré ces pertes, il est par contre évident que certains grands professeurs ont développé de façon isolée des exercices individuels plus explicites tels que les tanren (techniques de renforcement), par exemple, Sagawa Yukiyoshi,[11] que l'on a cité plus haut. Il est intéressant de noter qu'Akuzawa Minoru, qui est considéré comme l'un des plus remarquables spécialistes de ce qu'on appelle la force interne, m'a confié qu'il avait étudié brièvement au sein de la ligne de Daito-ryu de Sagawa, en mettant l'accent sur le conditionnement corporel plutôt que sur la technique. Kuroda Tetsuzan a développé son propre set d'exercices de pratique et il a expliqué à Amdur que la raison était qu'aucun de ses élèves n'était prêt à dédier la quantité de temps ou de talent nécessaires à pratiquer le kata tel qu'il était pratiqué avant.[4] Accessoirement, Amdur dit que les gens ont parfois tendance à pratiquer plusieurs arts quand ils n'ont pas la discipline nécessaire pour pratiquer le fond (solitaire ou non) de leur art principal, et je pense que c'est assez fréquent en aikido. Soit par manque de guidance, soit par ennui, il est en effet plus facile de se convaincre des « manques » dans l'aikido dit « moderne », et d'aller voir ailleurs pour trouver des réponses faciles, plutôt que de vraiment aller au fond des choses les moins gratifiantes (bien entendu, il faut aussi avoir un professeur qui les connaisse).

Quels mécanismes la pratique solitaire met-elle en action et pourquoi s'en soucier ?

Il est donc clair que certains professeurs d'aikido sont allés chercher des méthodes issues d'autres budo ou bien des arts chinois, mais rien ne me permet de dire que ni dans le Daito-ryu, ni en aikido, une dimension individuelle ait été explicitement contenue dans leur curriculum historiques. Même si aujourd'hui, on trouve plus des pratiques solitaires au sein des budo modernes [lire mon article sur les gendai budo] que dans les koryu, leur but est probablement différent de celui d'origine. Amdur m'a par exemple expliqué que bien que beaucoup des kata solo de judo développés par Kano Jigoro viendraient du Tenshin shinyo-ryu, qui lui-même a des connexions avec les arts chinois, il est clair quand on lit les écrits de Kano que leur but est de transmettre des notions très différentes.[4] En effet, l'adoption de la pratique solo en gendai budo est en grande partie due à l'influence des méthodes occidentales d'apprentissage. Ce sont les gendai budo qui ont introduit l'entraînement en masse et il est plus pratique de gérer un grand nombre de pratiquants dans un espace réduit lorsque tout ce petit monde pratique des kata en solo ou des suburi. De plus, depuis l’ère Meiji, on ne pratique plus le naginata au sein du système éducatif pour combattre, mais afin développer le seishin tanren (精神鍛錬, la forge de l'esprit), c'est-à-dire la capacité à résister à l'effort à construire son corps et son mental de façon spécifique.[4]

Naginata Suburi

Dans l'un de ses articles, Amdur aborde le sujet de la pratique solitaire en se concentrant sur l'influence du kata sur l'organisation neurologique.[12] Sa thèse principale est que le kata n'est par définition pas une répétition solitaire du réel, mais en fait l'apprentissage de formes déconnectées du réel afin de solliciter le cerveau d'une façon différente de ce que d'autres exercices plus concrets peuvent permettre, et par conséquent de développer des modèles de réponses différents. Voyons un peu de quoi il retourne.

Monter les escaliers à l'envers

Il n'est pas rare au Japon de voir des gens marcher ou gravir les escaliers à reculons. Un dicton dit même que 100 pas à l'envers sont équivalents à 1000 pas à l'endroit. Ayant vu certains pratiquants, en particulier des anciens, adopter ce mode de locomotion au Hombu Dojo, je me suis bien évidemment demandé si cela faisait partie de leur entraînement. Lorsque j'ai posé la question, une réponse qu'on m'a souvent donnée ressemblait à ce qu'Ellis proposait : il s'agissait de développer des mécanismes et des zones du cerveau qui n'étaient pas normalement sollicitées (en fait, je dirais, sollicitées différemment) lors d'une locomotion classique à l'endroit. Étant biologiste, je me suis immédiatement plongé dans la littérature médicale (et certaines fois, faute de mieux, pseudo-médicale...) afin de voir s'il existait des données vérifiant ces assertions. Bien que des recherches aient été effectuées sur le sujet de la marche à l'envers, elles concernent surtout la réhabilitation de patients le plus souvent âgés, et les bénéfices semblent plus probablement physiques, via l'amoindrissement de certaines charges sur les articulations, que neurobiologiques.[13][14][15][16] Une étude parle cependant du fait que l'équilibre de l'ensemble du corps est principalement contrôlé par le genou et les articulations de la cheville dans le mouvement de descente vers l'avant, et par l'articulation de la hanche dans le mouvement descente vers l'arrière,[17] ce qui suggère l'utilisation d'une chaîne de commande neuronale différente.

Le travail solitaire du kata afin de développer des réflexes contre-intuitifs

Une étude récente chez des enfants autistes rapporte que l'étude de kata permettrait de réduire de façon significative l'occurrence de stéréotypies (l'un des critères diagnostiques des troubles autistiques se situe dans le caractère stéréotypé du comportement du patient) dans le groupe ayant effectué le kata par rapport au groupe contrôle.[18] La question restante étant de savoir si cette amélioration est due à la répétition de gestes précis ou bien à la nature même du kata étudié, en particulier ses mouvements contre-intuitifs. Il serait intéressant de répéter cette étude en utilisant un spectre de katas plus large incluant ceux contenant des formes de mouvements communs et d'autres contenant des choses plus inhabituelles, afin de voir si ce sont ces mouvements particuliers qui, comme le suggère Amdur, ont un effet dans ce type d'exercice. Il existe peu de recherche dans le domaine des arts martiaux,[19] mais une étude chinoise suggère que la pratique régulière du nei yang gong (exercice corps-esprit traditionnel) provoquerait une amélioration de la fréquence et de la nature des symptômes autistiques, un contrôle accru de l'humeur et du comportement, ce qui s'expliquerait par une activité accrue dans le cortex cingulaire antérieur (une région du cerveau servant de médiateur du contrôle de soi).[20] Ces résultats semblent confirmés par une autre étude portant sur le yoga et la danse,[21] mais il n'est pas clair si l'art martial en lui-même est facteur de progrès plutôt qu'une autre activité non martiale. Cependant, les auteurs de l'étude chinoise suggèrent que l'efficacité des arts martiaux traditionnels est peut être liée à leur accent simultané sur l'entraînement physique, la maîtrise de soi, la discipline, et le développement du caractère (par exemple, le respect, la responsabilité et la persévérance via un report de la gratification).[20] Enfin, des études IRM ont montré que des pratiquants de tai chi chuan avaient un cortex beaucoup plus épais dans plusieurs zones du cerveau par rapport à des non-pratiquants.[22] En outre l'étude suggère une association entre l'épaisseur du cortex dans le sulcus medial occipito-temporal gauche et le sulcus lingual, et l'intensité de la pratique.[22] Une autre étude rapporte également l'élargissement du volume de matière grise chez les judoka dans les aires du système nerveux central en rapport avec l'apprentissage des habiletés motrices.[23] L'auteur précise que l'apprentissage de tâches motrices complexes pourrait provoquer ces différences de volume de matière grise chez des sujets jeunes en bonne santé mais malheureusement, le groupe contrôle consistant de non sportifs, il est à mon avis impossible de conclure que c'est la complexité des mouvements de judo qui est particulièrement responsable de cet élargissement plutôt que la présence/absence d'exercice,[23] en particulier si on replace cette étude dans le contexte des résultats d'une autre étude qui montre aussi qu'un exercice physique régulier induit un grossissement du volume de matière grise dans le cortex de l'aire motrice/dorsal prémoteur.[24] De plus, cette même étude suggère que de deux groupes de sportifs, l'un composé de pratiquants d'arts martiaux et l'autre de coureurs de fond, c'est ce dernier qui présenterait l'amélioration la plus importante du lobe temporal, et ce malgré la moindre variété de mouvements et de techniques en course par rapport aux arts martiaux. Si diffus et non-exclusif soit-il, il semblerait qu'un lien entre kata et réarrangement neuronal puisse exister. Pourtant, qu'en est-il de ce qu'Amdur décrit comme l'influence d'une répétition consciente et incessante des mêmes mouvements sur sa réponse instinctive lors d'une opposition improvisée et aléatoire (c-à-d. sparring) ?[12] En d'autres termes, le kata rend-il meilleur en changeant nos comportements instinctifs et par conséquent, devrait-on, en tant qu'aikidoka, répéter les formes de façon solitaire pour éviter de rester prisonniers de comportement stéréotypés induits pas le katageiko (partenaire trop conciliant, prévisible, ou même uke volant) ?

Faire ses gammes pour se relâcher

Un musicien professionnel passe énormément de son temps à pratiquer seul, souvent, sous la forme de répétition de ses gammes. Non seulement l'étude de celles-ci et de leurs rapports entre elles est un sujet pouvant occuper toute une vie, elle fournit aussi au musicien un vocabulaire essentiel dont il a besoin pour s'exprimer. Il existe au sein de ces exercices solos un autre secret qu'il semble que nous, pratiquants d'arts martiaux, ayons du mal à retrouver. Un muscle ne peut exercer qu'une seule action : tirer. Par conséquent, tout mouvement de va-et-vient devra faire appel à au moins deux muscles antagonistes (c'est-à-dire avec des directions opposées). La clé de la maîtrise réside tout autant dans la musculation des muscles utiles à un mouvement que dans le relâchement des muscles antagonistes. Si on n'opère pas de relâchement, on voit apparaître des symptômes comme des crampes ou bien une perte de précision et de vitesse d'exécution. La question est : pourquoi les musiciens comprennent-ils cela et pourquoi les artistes martiaux semblent-ils tourner autour du problème et se perdre dans des voies de traverse sans y arriver ? Lorsque j'ai posé la question à Ellis Amdur, il m'a répondu que c'était une question de feedback. Un musicien sait tout de suite s'il est trop tendu, il perd en vitesse, soufre de crampes, et la musique ne sonne pas bien. Il n'a pas besoin d'un partenaire pour lui faire sentir cela. À l'opposé, un budoka aura plus de mal à percevoir ces symptômes, en particulier puisque la force et les qualités athlétiques peuvent souvent masquer ceux-ci pendant longtemps et amener le pratiquant relativement loin.[4] Il note, cependant, que ces arts martiaux qui pratiquent les entraînements en solo ont des pratiques de « feedback » comme la poussée main en tai chi ou bien les tests de stabilité contre poussée que l'on voit parfois Ueshiba faire avec ses élèves dans les films. Le kata à deux pourrait être une forme beaucoup plus avancée de cette formation, mais seulement si elle est pratiquée correctement, et dans le même esprit.

Structure et relâchement des antagonistes, clé de voûte d'un mouvement efficace

Je pense que l'on tient ici l'essence de ce qui cloche chez nous aikidoka et que nous devrions travailler plus. Selon Ellis, tout le monde a entendu, mais peu ont compris ce que Ueshiba voulait vraiment dire.[4] Voici par exemple ce que Tohei Koichi, qui fut le premier 10e dan d'aikido, et chef instructeur en chef de l'Aikikai jusqu'en 1974, disait souvent :

J'ai commencé à étudier l'aïkido parce que j'ai vu que Ueshiba Sensei avait vraiment maîtrisé l'art de se détendre. C'est parce qu'il était détendu, en fait, qu'il pouvait générer autant de puissance. Je suis devenu son élève avec l'intention d'apprendre cela de lui. Pour être honnête, je n'ai jamais vraiment écouté la plupart des autres choses qu'il a dites.Tohei Koichi - Interview with Koichi Tohei Part 1 - Aikido Journal #107 (1995)

Les Japonais utilisent souvent comme image mentale le fait de « laisser le ki s'écouler », mais j'ai l'impression que cela aboutit souvent à des incompréhensions lorsque ceci est associé à l'injonction de se relâcher. On retrouve donc souvent, surtout sur les saisies, des tori ayant des positions de mains un peu molles, ce qui se traduit pratiquement systématiquement en une « fuite » de force (au sens physique du terme), soit au niveau du coude, soit du poignet. Le relâchement en aikido ou en Daito-ryu n'est en réalité pas un relâchement général, ni une souplesse articulaire et musculaire (celle accroissant l'amplitude), mais un état de neutralité sans tension parasite ou involontaire, à part dans les endroits consciemment localisés et où la force doit s'appliquer. Le maître de Daito-ryu, Mori Hakaru, illustre ce point lorsqu'il dit :

« Un certain degré de tension musculaire est nécessaire afin d'exécuter les techniques de façon précise. »Mori Hakaru - Takumakai Newsletter #82[26]
Le bras impliable de Tohei

Tohei Koichi démontrant le bras impliable

En d'autres termes, au contraire d'avoir les mains molles au nom d'un pseudo relâchement, il faut que la position des mains et des doigts, le plus souvent en extension et fermes, soit en accord avec le type et la direction du mouvement effectué. Selon les cas, la direction est montrée par le pouce, l'index, ou bien l'auriculaire, ce qui permet tout autant d'illustrer la bonne direction que de faire en sorte que le transfert de force s'effectue dans une ligne continue sans dispersion due à une articulation mal placée. Il faut noter que bien que le tegatana (手刀, litt. La main épée) soit un exemple de ceci, il ne faut pas croire que cette position soit applicable à tous les mouvements, certains nécessitant des positions grandement différentes selon la technique et les angles approchés. On travaille beaucoup cela en Daito-ryu, en particulier au début,[27] un peu comme le travail que ferait un musicien sur les positions des doigts sur l'instrument. Même si ce travail est plus rare en aikido, il ne faut pas tomber dans le travers du « tout tegatana », car le résultat peut s'avérer aussi décevant que dans le cas des « mains molles ». La plupart des exercices individuels de Daito-ryu auxquels j'ai été exposé ont comme base ce principe, ce sont des tanren de renforcement, mais ils développent aussi la dextérité, ainsi que la capacité de provoquer des relâchements et tensions précisément localisés. Il est intéressant de constater que lorsque j'ai commencé à pratiquer ces exercices, j'ai ressenti les mêmes crampes que lorsque j'apprenais à jouer d'un instrument. Enfin, ces exercices de relâchement et de structuration ne concernent bien entendu pas que les bras et les mains, mais l'ensemble du corps.

Je pense que certains ont tellement mal compris cette notion de relâchement qu'ils pensent que l'on devrait pratiquer l'aikido avec un corps tout mou et des poignets flasques. On voit certains pratiquants exagérer à l'extrême ce type de relâchement, mais il est évident que ce genre de démonstration n'est possible que sur des uke conciliants. A haut niveau, la forme extérieure peut sembler molle, car la tension des doigts n;est plus nécessaire, mais il faut prendre garde à ce que l'on voit. Pour avoir été uke pour certains « grands » professeurs d'aikido, connus pour le relâchement, cela n'a rien à voir avec ce dont sont capables des gens comme Chiba Tsugutaka ou bien Akuzawa Minoru. Il n'y a qu'à voir comment les uke moins dociles se font renvoyer s’asseoir par ces professeurs n'ayant pas les moyens de leur politique, alors que Chiba et Akuzawa font allègrement de tout bois. On peut évidemment toujours se justifier de vouloir développer le « relationnel », pourquoi pas, mais je ne pense pas qu'O Sensei justifiait ou effectuait ce genre de choses. De plus, à quoi bon développer seul ce relâchement flasque si c'est pour avoir besoin de la collaboration de uke pour qu'il marche une fois à deux ? Non, pour moi, le relâchement tel que le décrivent Takeda, Ueshiba, Tohei, ou Akuzawa, ce n'est pas cela. Pour revenir à Tohei, certains considèrent ses démonstrations de type « bras impliable » comme de grossières attractions de cirque ou de « trucs » sans grand intérêt. Même si je ne pense pas que pratiquer ces exercices ad nauseam soit absolument nécessaire pour comprendre (pas plus que le fait de faire des milliers de suburi), je pense qu'ils étaient logiques comme base de son système pour les raisons décrites ci-dessus. Le problème est que le tout a été associé à une terminologie peu claire et par conséquent, le message a été mal compris.

Tout comme les suburi ou le iai qu'Amdur citait plus haut, les exercices sont devenus leur propre justification et la finalité originale a été perdue de vue. J'ai parmi mes élèves des gens ayant appris ce type d'exercices, mais ne pouvant les réussir. Bien qu'ils soient Japonais, l'image de laisser le ki s'écouler n'a jamais été suffisante pour leur faire comprendre le but relativement simple de l'exercice. Pourtant, lorsque je leur présente les bases de l'anatomie via une explication simpliste des mouvements antagonistes du biceps et du triceps, cela les débloque souvent. Avant cela, malgré (ou à cause de) leurs efforts, leur biceps avait toujours une action contre-productive par rapport à ce qu'ils essayaient de faire puisqu'ils tentaient malgré eux de raidir leur bras et que leur biceps exerçait précisément le mouvement inverse de ce qu'il faudrait faire, contribuant à rendre leur bras facilement pliable. Une fois l'attention portée sur le relâchement du biceps tout autant que sur la contraction du triceps (via l'injonction verbale « d'étendre » le bras plutôt que de le « contracter » ou bien de « résister à la poussée »), ils s'aperçoivent qu'ils peuvent soutenir des charges supérieures. Évidemment, le bras est un exemple extrêmement simpliste de notre anatomie et ce relâchement spécifique, remis dans le contexte corporel global est un travail extrêmement difficile et plein de gestes et positions parasites, mais il illustre bien ce qu'est le vrai relâchement, celui qui ne sollicite que les muscles nécessaires et qui laisse les antagonistes au repos. On utilise donc bien ses muscles en aikido, mais il faut juste choisir les bons. Il en va de même pour les suburi, si on sait quoi développer, quelques dizaines de suburi sont nécessaires et au-delà, on fait de la musculation.[4] Pour être un peu plus précis, certaines écoles d'aikido ont développé des gammes étendues d'exercices d'armes, pour la plupart basés sur les mouvements d'un ou plusieurs koryu bujutsu, mais dans le but de fournir un moyen de décomposer, effectuer, et parfaire certaines parties spécifiques de techniques à mains-nues (par exemple, un déplacement sur iriminage ou une coupe sur shihonage, etc.)

Un exemple de système d'armes élaboré afin de parfaire la pratique à mains-nues

Ces outils pédagogiques sont probablement très valables, mais en ce qui concerne le parti-pris historique du présent article, ils doivent, je pense, être considérés comme des inventions récentes. Aussi, alors que ceux-ci sont parfaitement justifiés dans un ou plusieurs courants de l'aikido, si l'on demande aux pratiquants du ou des koryu originaux ce qu'ils pensent de ces formes, ils les considèrent souvent comme des versions abâtardies de leur propre travail, car la forme n'est pas forcement maîtrisée et la finalité a changé (on peut trouver sur Internet des pages et des pages de discussions où des pratiquants de koryu attaquent la validité des formes aux armes démontrées par des aikidoka).[31] Pour ma part, je préfère garder les choses simples historiquement exactes et le fait d'ajouter de la complexité et un sens nouveau à des techniques partiellement empruntées à d'autre art, eux aussi déjà très complexes (en fait, probablement bien plus complexes que l'aikido et ses dérivés), n'est à mon avis pas la meilleur façon dont je souhaite procéder. A ce sujet, Ellis Amdur m'a récemment montré un exercice intéressant où il monte les mains devant lui et les laisse tomber par gravité, ajoutant juste une puissance relâchée au mouvement, sans frapper ni descendre les mains avec force. Selon lui, s'il est bien fait, cinq ou six répétitions de cet exercice conduisent à des bleus aux cuisses, et c'est suffisant pour faire comprendre cette notion de relâchement comme source de puissance.[4]

Développer le corps aiki

Ellis Amdur a également porté mon attention sur la phrase suivante d'O Sensei :

L'atemi représente 99% de l'aïkidoO Sensei cité par Saito Morihiro - Traditional Aikido Volume 5 p.38

Selon lui, comprendre « 99% de frappes » est erroné, car si on développe ce qu'il appelle le « corps aiki », on est en mesure de développer de la puissance et d'opérer des transferts de forces, voire même des percussions, avec n'importe quelle partie du corps, et dans n'importe quelle position.[4] Pour Amdur, le but ultime de la pratique solo est de développer ce corps aiki et selon lui, l'exercice est solitaire par nature, car comme le lui a dit Kuroda Sensei, aucune personne tierce n'est prête à passer le temps suffisant pour nous aider à développer cela.[4]

Conclusion

Je suis loin de pouvoir apporter des réponses mais j'espère via cet article avoir donné quelques pistes de réflexion sur les objectifs et les façons d'aborder une pratique solitaire au-delà des considérations modernes. Le sujet a d'ailleurs récemment provoqué pas mal de discussions, en particulier depuis la publication de livres comme Transparent Power de Sagawa Yuskioshi ou Hidden in Plan Sight[29] d'Ellis Amdur, ou bien la prise de conscience des travaux de gens comme Tohei Koichi, Akuzawa Minoru, ou Dan Harden (qui a lui aussi appris le Daito-ryu, au sein du Kodokai). Je finirai cet article par une citation de Peter Golsdbury :

J'ai demandé à Doshu et à d'autres enseignants du Hombu si Morihei Ueshiba s’entraînait au développement de la puissance interne et la réponse fut oui, mais qu'il ne l'a jamais enseigné : il laissait ce type d'exercices aux élèves qui ressentaient ce besoin et qui voulaient le faire. Le corollaire était (est) que ce type d'entraînement devrait être un complément à l'apprentissage des kihon [bases], mais pas un substitut.[30]

Il est à mon avis très positif que les gens cherchent à développer ces qualités aujourd'hui, mais on ne devrait pas oublier qu'historiquement, la prise de conscience de ce besoin se faisait qu'une fois qu'on avait maîtrisé totalement les bases. Aujourd'hui, je crains qu'il suffise de savoir cliquer sur une souris pour s'inscrire à un atelier de développement de force interne donné par des maîtres venant d'horizons variés. J'ai parfois vu venir des gens au CV martial long comme le bras mais n'ayant strictement aucune structure, au point même de ne pas avoir un hanmi correct. Le developpement de puissance, interne ou pas, ne saurait en outre être substitut pour un bon placement, un timing judicieux, et une technique fine. Je pense qu'il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs et que ce travail ne devrait s'envisager qu'à partir du moment où on a une expérience très solide en aikido et lorsque les qualités physiques ne peuvent plus masquer le manque de structure. D'un point de vue personnel, je compte comme beaucoup d'autres continuer à chercher ces principes, mais je tiens absolument à continuer à creuser au sein des arts de l'aiki que nous ont transmis les maîtres Takeda et Ueshiba, car systématiquement ou pas, ces principes ont été transmis et ils sont trouvables au sein de l'aikido, et il suffit juste d'y passer le temps suffisant, et de trouver quelqu'un pour nous indiquer la bonne direction.


Références

  1. Erard, Guillaume - Le katageïko, connivence nécessaire entre uke et tori. Dragon Magazine - Hors-Série Aïkido #4
  2. Erard, Guillaume - Entretien avec Ellis Amdur. GuillaumeErard.fr
  3. Amdur, Ellis - A Consideration of Aikido Practice Within the Context of Internal Training. AikiWeb
  4. Amdur, Ellis – Communication personnelle.
  5. Gaurin, Olivier – Communication personnelle.
  6. Erard, Guillaume – Quelle est la pertinence du Hombu Dojo ? Dragon Magazine - Hors-Série Aïkido #2
  7. Erard, Guillaume – Pourquoi Les Yudansha Portent-Ils Le Hakama ? GuillaumeErard.fr
  8. Erard, Guillaume et Gaurin, Olivier – Entretien avec Chiba Tsugutaka Senseï, le dernier maitre de Daïto-ryu de Shikoku. GuillaumeErard.fr
  9. Erard, Guillaume – Takuma Hisa, l'héritier à la croisée des chemins entre l'aïkido et le Daïto-ryu. Dragon Magazine - Hors-Série Aïkido #1
  10. Takahashi, Masaru - The Daitou Ryuu Aiki Jujutsu Legacy of Sagawa Yukiyoshi. Hiden Magazine Special Issue (June 2008)
  11. La méthode de Tanren de Sagawa Senseï. Dossier magazine Hiden (2008) Traduit par Éric Grousilliat. Budoshugyosha.com
  12. Amdur, Ellis - Solo Training - Why Iai? Aikido Journal
  13. Dufek, J. et al., Backward Walking: A Possible Active Exercise for Low Back Pain Reduction and Enhanced Function in Athletes. Journal of Exercise Physiology online Volume 14 Number 2 April 2011
  14. Hasegawa M. et al., Influence of various methods of descending stairs on lower extremity joint angles and moments. Rigakuryoho Kagaku. 2007;22:151–156. doi: 10.1589/rika.22.151.
  15. Bates, B.T. and McCaw, S.T. A comparison between forward and backward locomotion. Human Locomotion IV, Proceedings of the Biennial Conference of the Canadian Society for Biomechanics, CSB, Montreal, Quebec, Canada, 1986: 307-308.
  16. Tasaka K et al., Influence of descending steps sideways on lower extremity joint angles. J Phys Ther Pract and Res. 2007;16:71–74. in Japanese.
  17. Hasegawa M. et al., Effects of methods of descending stairs forwards versus backwards on knee joint force in patients with osteoarthritis of the knee: a clinical controlled study. Sports Med Arthrosc Rehabil Ther Technol. 2010; 2: 14.
  18. Brahami, F. et al., Kata techniques training consistently decreases stereotypy in children with autism spectrum disorder. Res Dev Disabil. 2012 Jul-Aug;33(4):1183-93. doi: 10.1016/j.ridd.2012.01.018. Epub 2012 Mar 22.
  19. Bin B. et al., Effects of martial arts on health status: A systematic review. Journal of Evidence-Based Medicine Volume 3, Issue 4, pages 205–219, November 2010
  20. Chan, A. et al., A Chinese Mind-Body Exercise Improves Self-Control of Children with Autism: A Randomized Controlled Trial
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  25. Erard, Guillaume – Biographie de Kisshomaru Ueshiba. Dragon Magazine - Hors-Série Aïkido #3
  26. Li, Christopher - Hakaru Mori on the Aiki of Tenouchi. aikidosangenkai.org
  27. Erard, Guillaume – Documentaire sur Chiba Tsugutaka Senseï, le dernier maître de Daïto-ryu e Shikoku. GuillaumErard.fr
  28. Gouttard, Philippe – Communication personnelle
  29. Amdur, Ellis – Hidden In Plain Sight. Edgework Publishing PLLC. (2009)
  30. Goldsbury, Peter – Post de forum: Why bother keeping Aikido 'pure'? AikiWeb
  31. Skoss, Meik. Kashima Shinto-ryu
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À-Propos

Site officiel de Guillaume Erard, auteur, instructeur et vidéaste résident permanent au Japon - 5e Dan Aïkido du Hombu Dojo de l'Aïkikai de Tokyo / 5e Dan Kyoshi (professeur) de Daïto-ryu Aïki-jujutsu du Shikoku Hombu Dojo.