Biographie de Hisa Takuma, l'héritier à la croisée des chemins entre l'Aïkido et le Daïto-ryu

Biographie de Hisa Takuma, l'héritier à la croisée des chemins entre l'Aïkido et le Daïto-ryu

Hisa Takuma (久 琢磨) est né le 3 novembre 1895 à Sakihama-mura, Aki-gun, préfecture de Kochi, sur l'île de Shikoku. Il est l'unique garçon d'une famille de cinq enfants. Son père, Hisa Katsusaburo (久 克三郎) travaille comme bûcheron et sa mère, Ushi (久 丑) s'occupe des enfants. Il entre à l'école élémentaire Sakihama Jinjo en avril 1903, et c'est à cette époque qu'il commence la pratique du sumo.

Jeunesse et succès en sumo

En raison du décès de son père en juin 1909, Hisa doit abandonner le collège et commencer à travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Il rejoint l’entreprise Wada Shokai, un fabricant de papier dans la ville de Kochi en août 1909 et y reste jusqu'à ce que celle-ci ferme ses portes en décembre suivant. Hisa est alors invité par une de ses sœurs à emménager avec elle à Osaka en avril 1910 afin de lui permettre de poursuivre ses études. Il réussit l'examen d'entrée de l'école professionnelle Seiki et peut s'inscrire directement en deuxième année. Pourtant, il abandonne ses études en mars de l'année suivante et déménage à Tokyo, où il travaille à la clinique Nonaka en tant qu'étudiant en pharmacie. Là, il continue à participer à des combats informels de sumo, avec un certain succès. Il retourne à Osaka en avril 1912 et se réinscrit en deuxième année à Seiki. Il participe aux tournois de sumo locaux et prend ensuite part en tant que compétiteur de niveau intermédiaire au tournoi du Kanto contre le Kansai qui se tient à Tokyo. Il sort diplômé de Seiki en mars 1915.

En avril 1915, Hisa entre à l'école de commerce de l'Université de Kobe, où il aide à créer un club de sumo dont il deviendra capitaine. Il participe au tournoi annuel de la All Japan Student Sumo Federation, parrainé par le journal Osaka Mainichi, et obtient d'excellents résultats. Il remporte son premier tournoi lors du championnat de sumo de la région de Kinki en 1915.

Hisa Takuma (20 ans) après avoir remporté le tournoi étudiant de sumo de Kobe en 1915.

Il commence également à assumer plus de responsabilités et à enseigner au sein de la All Japan Student Sumo Federation. Hisa mesure environ 1,70 m et il est plutôt mince pour un lutteur de sumo, ce qui fait que la presse sumo le décrit comme « un petit lutteur de sumo dont les compétences surpassent celles des pros ». Gardant des liens avec la fédération, tout au long de sa vie, il recevra le 8e dan honoraire en 1965.

Hisa participe à un voyage de recherche économique de juin à novembre 1918 qui lui permet de visiter plusieurs pays de l’Empire britannique dont la Malaisie, la Thaïlande, la Birmanie, ainsi que l'Inde. À son retour, il publie un rapport intitulé : « Rapport sur le riz birman ». En mars de l'année suivante, il sort diplômé de l'Université de Kobe. Après avoir obtenu son diplôme, Hisa rejoint la Kobe Suzuki Shoten en avril 1919 et est affecté au Département des matériaux de fer, où il est engagé dans l'importation de matériaux ferreux d'Europe et des États-Unis. A ce sujet, ayant rencontré Hisa plusieurs années plus tard, Stanley Pranin déclare avoir été surpris par les efforts d'Hisa pour essayer de lui parler en anglais.

En octobre de la même année, Hisa entre au service militaire et est incorporé comme volontaire pour un an dans le 44e régiment de la 11e division du temple Zentsu-ji à Shikoku. Il en sort avec le grade de capitaine de l'armée (陸軍主計少将). Il retourne chez Suzuki Shoten en décembre 1920 et y travaille jusqu'à ce que ses propriétaires, la famille Kaneko, déposent le bilan en mars 1927. Point intéressant pour mieux comprendre le caractère de Hisa, alors qu'il aurait pu être transféré sous une nouvelle direction, il donne sa démission, prétextant que les deux entités concurrentes créées à la suite de la faillite devraient fonctionner comme une seule.

En juin de la même année, Hisa déménage à Aomonoyoko-cho, dans le district de Shinagawa à Tokyo, et rejoint le journal Asahi en tant que chef des affaires générales du bureau d'impression (印刷局庶務主任). Il est recommandé au poste par le chef du bureau de vente du journal Asahi, Ishii MitsujiroIshii Mitsujiro (石井 光次郎, 1889 - 1998) était un éminent homme politique japonais, ancien journaliste, qui a été 54e président de la Chambre des Représentants, Vice-Premier Ministre, Ministre de la justice, Ministre du commerce international et de l’industrie, Secrétaire de l’administration, Secrétaire de l’Agence de développement de Hokkaido, Ministre des transports, Ministre du commerce et de l’industrie et Président de l’Asahi Broadcasting Corporation., qui était l'un de ses aînés à l'Université de Kobe. Ses responsabilités consistent à superviser le travail et à protéger les installations contre les attaques des membres de l'aile droite Seiyu-kai IngaidaLe Seiyu-kai Ingaidan (政友会院外団, Rikken Seyukai Outer Group) était une faction dissidente du Rikken Seyukai, l'un des principaux partis politiques de l'empire japonais d'avant-guerre qui s'opposait souvent aux réformes sociales et soutenait le contrôle bureaucratique et le militarisme..

Hisa retourne à Shikoku pour effectuer des exercices de réserve à Zentsu-ji d'août à octobre 1929, où il est promu au grade de général de division (陸軍主計中尉). Il retourne ensuite à son travail à Tokyo en avril 1930, mais cette fois, il emménage dans le logement de la société du journal Asahi à Hayabusa-cho, Kojimachi-ku. Il est muté en juin 1932 au siège d’Osaka du journal pour occuper le poste de directeur général du département des affaires générales (本社庶務部長) et directeur adjoint du département de l'aviation (兼航空部次長). Hisa est également été le chef de la Mission de célébration nationale de Mandchourie (満州国建国祝賀使節団)Le Mandchoukouo (満州国), était un État fantoche de l'Empire du Japon établi dans le nord-est de la Chine et la Mongolie intérieure de 1932 à 1945, suite à l'invasion japonaise de la région en 1931..

Pratique du Daito-ryu avec Ueshiba Morihei (1934-1936)

Le journal Asahi faisant toujours face à la menace terroriste, Ishii Mitsujiro décide d'inviter Ueshiba Morihei, un budoka célèbre ayant la réputation d'enseigner un art martial efficace qui convenait aux gardes de sécurité, afin de lui faire enseigner à l'équipe de sécurité au siège d'Osaka du journal. À l'époque, Hisa et sa famille vivent dans la magnifique Umeda Manson, la résidence de l'ancien directeur de l'imprimerie Osaka Asahi Shimbun, Murayama Nagataka (村 山 長 挙) à Sonezaki-cho, Kita-ku. Il accueille Ueshiba et ses cinq élèves dans un vaste dojo construit dans le grand jardin de la propriété.

Des membres du groupe du journal Asahi dans la salle de tir à l'arc du manoir Umeda (vers 1934). Au premier rang, à partir de la gauche: 2e Yoshimura Yoshiteru (吉村 義照), 4e Kawazoe Kuniyoshi (川添 邦吉), 8e Akune Masayoshi (阿久津 政義). A l’arrière : 3e Shirata Rinjiro (白田 林二郎), 4e Yukawa Tsutomu (湯川 勉) , 5e Tonedate Masao (刀林館 正雄), 6e Hisa Takuma, 8e Harada Jozaburo (原田 文三郎).

Lors de sa rencontre avec Ueshiba en 1934, Hisa est très impressionné par ce qu'il montre, d'autant plus que contrairement au sumo, son art contient des techniques de contentions articulaires. L'entraînement a généralement lieu tôt le matin jusqu'à 8 heures afin que les élèves puissent se rendre au travail par la suite. À cette époque, le dojo n'a ni climatisation ni douche, donc ils se lavent à l'eau glacée, même en hiver. Toute la famille de Hisa, y compris sa mère, prépare le petit-déjeuner pour les hommes. La femme de Hisa prépare le déjeuner et le dîner pour Ueshiba et ses cinq assistants. Ueshiba passe plusieurs jours par mois à Osaka, enseignant au journal Asahi ainsi que dans divers autres endroits. Sa femme Hatsu (植芝 はつ) vient parfois avec lui et séjourne chez Hisa.

Jardin du manoir Umeda. Ueshiba Hatsu est assise au centre. À l'extrême droite se trouve la mère de Hisa, Ushi. La sœur aînée de Hisa est à l'extrême gauche. L'enfant à gauche est la troisième fille de Hisa, Kyoko et celle de droite est sa quatrième fille, Asako.

Certains des assistants d'Ueshiba enseignent parfois aussi pendant les cours en son absence, en particulier Yonekawa Shigemi (米川 成美), Yukawa Tsutomu, Shirata Rinjiro et Funahashi Kaoru (舟橋 薫). Le noyau des collègues de Hisa au journal inclut Akune Masayoshi, Harada Jozaburo, Kawasaki Zenetsu (川崎 元悦), Kono Tsuneo (河野 恒男), Kurita Yoshie (栗田 義恵), Nakatsu Heizaburo (中津 平三郎), Takahashi Jun’ichi (高橋 儀右衛門), Tonedate Masao et Yoshimura Yoshiteru.

Groupe du journal Asahi d'Osaka (v. 1935). Assis de gauche à droite : Ishii Mitsujiro, Tomita Kenji (富田 健治), Hisa Takuma, Ueshiba Morihei, Ueshiba Hatsu, Yukawa Kiku (植芝 きく). Debout deuxième à partir de la gauche: Hirota Yoshitaka (廣田 善隆), Yoshimura Yoshiteru et Yukawa Tsutomu.

Asahi-ryu jujutsu

J'ai déjà décrit la situation compliquée entre Ueshiba et son professeur, Takeda Sokaku, et la manière dont cela a influencé la dénomination de son art. Quand il a été invité à attribuer un nom à son art martial, il semble que Morihei ait suggéré que, puisqu'ils pratiquaient au Journal Asahi (朝日新聞), cet art pouvait être appelé « Asahi-ryu » (朝日流). Face à la critique de l’utilisation du nom du journal pour un art martial, Ueshiba a changé le caractère asahi, pour donner « Asahi-ryu » (旭流). Fait intéressant, les deux caractères signifient « soleil levant », ce qui correspond plutôt bien au horaires d'entraînement.

Cérémonie du kagamibiraki au journal Asahi (vers 1935). Hisa coupe le kagamimochi devant Ueshiba Morihei. Derrière Hisa, à partir de la droite : Yukawa Tsutomu (1er), Tonedate Masao (2e), Yoshimura Yoshiteru (3e), Nakatsu Heizaburo (8e).

Photos et enregistrements vidéo

Très tôt, le groupe décide d’utiliser l’équipement photographique du journal afin de documenter les techniques apprises. Cela aboutit à une collection impressionnante de plus de 1 500 photos présentant des centaines de techniques, qui sera publiée plus tard par Hisa sous le nom de « Soden ». Bien qu'il n'y participe pas, il est fort possible que Morihei soit au courant du fait que ces séances de photos ont lieu. En fait, il participe lui-même en 1935 au tournage d'un film promotionnel intitulé « Budo », réalisé par Hisa. Il semble que ce film ait été tourné comme un documentaire et qu'il ait été d'une manière ou d'une autre projeté dans les cinémas aux États-Unis.

Les volumes du SodenCertains des volumes du Soden.

Les preuves photographiques disponibles avec le Soden montrent clairement que ce qu'Ueshiba enseigne sont en fait les techniques de Daito-ryu aiki-jujutsu qu'il a apprises de Takeda Sokaku. En revanche, les techniques présentées dans le film de 1935 sont beaucoup plus représentatives de l'aïkido moderne avec des techniques amples et de projections lointaines. Notez que les uke d'Ueshiba sur cette vidéo ne sont pas des membres du journal Asahi, mais certains de ses élèves de Tokyo dont Yonekawa Shigemi, Yukawa Tsutomu et Shirata Rinjiro.

« Budo - Un film Asahi News, réalisé par Hisa Takuma. » (1935). Hisa Takuma est celui qui prononce le discours au début du film.<//p>

Bien que la pratique soit régulière et intense, Ueshiba ne décerne pas de certificats aux élèves du journal Asahi. Pourtant, à cette époque, il délivre régulièrement des certificats avec divers titres aux personnes à qui il enseigne.

Pratique avec Takeda Sokaku (1936-1939)

L'histoire raconte que le 21 juin 1936, un vieil homme étrange vient sans y être invité dans la salle de réception du journal Asahi à Osaka. Frappant le sol avec un bâton de fer dans la main droite et une épée courte dans la gauche, il aurait crié :

Bonjour là-dedans ! Amenez le directeur des affaires générales. Je suis le professeur d’Aiki-jujutsu d’Ueshiba Morihei et je m’appelle Takeda Sokaku. J'entends que malgré son expérience, Morihei enseigne ici l'Aiki-jujutsu. Je considère qu'il est très grave pour l'honneur du Daito-ryu Aiki-jujutsu que de mauvaises techniques soient enseignées à l'Asahi News, sous les yeux du monde entier. Je suis donc venu de Hokkaido aussi vite que possible. Extrait du manuscrit de Hisa Takuma « De l'Aiki-jujutsu à l'Aikido (合気柔術から合気道へ) »

Il s’agit d’une version que Hisa répétera souvent, même s'il existe diverses autres sources qui diffèrent considérablement de celle-ci, certaines suggérant même que le groupe Asahi a en fait invité Sokaku à venir de Hokkaido. Dans un article qu'il écrit pour le magazine défunt Shin Budo en 1942, Hisa l'implique lui-même.

À partir de ce moment, nous nous sommes non seulement consacrés à l'entraînement avec Ueshiba Sensei quelle que soit la rigueur du temps, mais nous avons également invité le professeur d'Ueshiba Sensei, Sokaku Takeda Dai-Sensei, le directeur de l'art, qui a fait tout le chemin depuis Hokkaido pour nous apprendre l’art secret du Daito-ryu dont l’enseignement était interdit aux étrangers. Hisa Takuma - « Daito-ryu Aiki-budo » publié dans le magazine Shin Budo en novembre 1942

Takeda Tokimune, le fils de Sokaku, relate aussi les événements en des termes similaires :

L'intérêt suscité par l’article « Ima Bokuden »« Ima Bokuden » est un article sur Takeda Sokaku publié dans le journal Tokyo Asahi en 1936. Une traduction en français de cet article est disponible ici. a atteint jusqu'à Osaka, et en juin, Sokaku a reçu une invitation du journal Osaka Asahi. Takeda Tokimune dans la newsletter Daito-kan Dojo du 1er avril 1984.

Indépendamment des circonstances, Sokaku reprend en mains l'enseignement au journal, même si pendant un certain temps, lui et Ueshiba enseignent tous deux au groupe, bien qu'ils le fassent à des moments et dans des lieux différents. Ueshiba retourne ensuite à Tokyo mais les circonstances de ce départ ne sont pas tout à fait claires. Takeda demande que les cours aient lieu dans un lieu plus privé, principalement à huis clos au dojo du Manoir Umeda, et pendant les heures de travail, ce qui empêche certains élèves tels que Tonedate d'assister en raison de leurs obligations au travail.

Photo prise au Dojo Asahi Shinbun d’Osaka en septembre 1937. Takeda Sokaku exécute une technique d'immobilisation sur quatre personnes : Hisa Takuma, Nakatsu Heizaburo, Kawazoe Kuniyoshi et Kawasaki Zenetsu. Derrière à partir de la gauche : Kurita Yoshie, Tonedate Masao, Akune Masayoshi, Takeda Tokimune et Kono Tetsuo.

Un autre élément de preuve confirmant que ce qu'Ueshiba a enseigné au journal Asahi était du Daito-ryu formel est que Takeda Tokimune, qui accompagne souvent son père à l'époque, a confirmé plus tard que Sokaku était satisfait de la façon dont les élèves exécutaient les techniques de base et qu'il leur a enseigné les techniques supérieures dès le début. La tradition de documenter les techniques sur papier photographique se poursuit sous Takeda, mais étant donné la nature très prudente de l'homme, les élèves doivent les prendre derrière son dos, souvent pendant que Hisa ou Yoshimura emmènent le maître aux bains.

Fidèle à son habitude, Takeda Sokaku ne reste pas longtemps au même endroit. Au lieu de cela, il enseigne intensivement par périodes. Selon Hisa, et sur la base du shareirokuShareiroku (謝礼禄) est un recueil de paiements reçus. Le shareiroku conservé par Takeda Sokaku contient des informations similaires à celles de l'eimeriroku sauf que le montant qui lui est versé est mentionné alors que la durée d'étude des participants à ses stages ne l'est pas. des Takeda auquel j'ai accès, les périodes d'entraînement ont été les suivantes :

  • 36 jours du 21 juin au 25 juillet 1936
  • 30 jours du 1er novembre au 30 novembre 1936
  • ? jours du 29 mars au 29 juin 1937
  • 44 jours du 17 août au 30 septembre 1937
  • ? jours en décembre 1937
  • ? jours, y compris le 15 mars 1938
  • 22 jours du 22 octobre au 14 novembre 1938
  • ? jours, y compris du 2 février au 27 mars 1939 (cette date coïncide avec l'attribution du menkyo kaiden de Hisa)

Extrait du shareiroku de Takeda Sokaku montrant qu'il a enseigné au journal Asahi le 25 juin 1936.

La plus haute distinction en Daito-ryu

Contrairement à Ueshiba, Takeda décerne un certain nombre de certificats au membres du groupe. Hisa reçoit le kyoju dairiKyoju dairi (教授代理, « instructeur représentatif ») est un titre d'enseignement décerné par diverses écoles japonaises classiques pour signifier qu'un élève est capable d'enseigner au nom de son propre professeur. le 1er octobre 1936. Le kyoju dairi permet à son porteur d'enseigner en tant que représentant de son maître. Souvent, il s’accompagne d’un arrangement financier semblable à une franchise. Dans ce cas précis, il est écrit que :  « Lors de l’enseignement à des élèves, un paiement initial de trois yens sera effectué à Takeda Dai Sensei comme frais d'inscription. » Il s’agit du même arrangement que celui liant Ueshiba Morihei à Takeda Sokaku.

Extrait de l’eimeiroku de Takeda Sokaku montrant que Hisa Takuma a reçu le titre de kyoju dairi le 1er octobre 1936.

Hisa reçoit ensuite reçu le menkyo kaidenMenkyo kaiden (免許皆伝, « licence de transmission totale ») est une licence déclarant que l'élève d'une école classique a appris et maîtrisé tous les aspects de la formation de l'école. C'est le niveau de licence le plus élevé qui existe dans un tel système. Un titulaire de menkyo kaiden est souvent, mais pas toujours, le successeur de facto du poste de chef de l'école. des mains de Takeda Sokaku en mars 1939. Ce certificat est le seul que Sokaku ait jamais décerné et selon le système traditionnel japonais, il fait de Hisa le successeur de facto de Sokaku à la tête technique du groupe. Par conséquent, Takeda cesse d'enseigner au journal à ce moment-là, laissant Hisa comme responsable de l'instruction.

Photo officielle de Takeda Sokaku et Hisa Takuma prise au journal Asahi. Hisa tient son certificat menkyo kaiden, daté de mars 1939.

Habituellement, le porteur d'un menkyo kaiden peut soit se séparer et créer sa propre lignée, soit devenir le successeur de son maître à la tête de la lignée actuelle. Ici, les preuves penchent en faveur de cette dernière possibilité.

Même Sokaku qui était connu pour sa forte volonté et son esprit était inquiet pour l'avenir du Daito-ryu, alors il a choisi Hisa Takuma (qui avait une maîtrise totale du Daito-ryu) comme son successeur et assistant. Takeda Tokimune - Lettre d'information Daito-kan (avril 1979)

Pour illustrer ce point, et le rôle de Hisa dans la lignée principale de Daito-ryu aiki-jujutsu, il est répertorié dans un bulletin publié par Takeda Tokimune en tant que directeur du siège du Daito-ryu Aiki-budo.

Liste des officiels du Daitokan (au 1er août 1973). Takeda Tokimune est répertorié comme Soke et Hisa Takuma comme directeur du siège social du Daito-ryu Aiki-budo. [Reproduit avec la permission du blog de Marc Trudel]

Sur la même page, Takeda Tokimune est répertorié comme soke. Soke (宗的) est un terme japonais qui signifie « chef de famille », et il est généralement transmis au sein d’une lignée sanguine. Dans certaines écoles classiques d'arts martiaux, le soke est aussi le chef technique, tandis que dans d'autres, ce devoir est rempli par une autre personne, qui ne fait pas nécessairement partie de la famille. Cela suggère qu'à cette époque, le Daito-ryu était pensé par Sokaku fonctionner selon la seconde option. Notons que Tokimune est présent lorsque Hisa a obtenu le menkyo kaiden et que son sceau apparaît sur le document, à côté de celui de son père, ce qui semble confirmer cette hypothèse de fonctions iemoto et technique séparées. S'il ne fait aucun doute que Sokaku ait prévu que son fils lui succède, la différence d'âge entre les deux était très grande (57 ans), et Tokimune n'avait que 23 ans en 1939. Selon la fille aînée de Hisa, Kiyo, Takeda aurait dit qu'il allait probablement mourir peu de temps après avoir fini d’enseigner au journal. Il est donc concevable que Sokaku se soit attendu à ce que Hisa soutienne Tokimune jusqu'à ce que ce dernier devienne compétent de son propre chef. Notez que Sokaku est mort seulement quatre ans plus tard, donc c'était probablement une décision très sage de sa part.

Page de l'eimeiroku de Takeda Sokaku montrant que Hisa Takuma a reçu le kaiden no koto (皆傳之事) le 26 mars 1939. Il est estampillé à la fois par Takeda Sokaku et Takeda Tokimune.

La vie après Asahi

Hisa est transféré au bureau d’impression du journal Asahi en décembre 1940, il quitte alors le logement de la société et déménage à Yamamoto, Yatsuo-cho, Nakagawachi. Il devient directeur adjoint de l'imprimerie en 1942. À la suite d'un incident lié à la disparition de marchandises, pour lequel Hisa endosse la responsabilité d'un autre travailleur, il est réaffecté au journal Nanyo Java en Indonésie à titre de mesure disciplinaire. Hisa décide à la place de quitter le journal de son propre chef en juin 1943. Grâce une fois de plus au soutien d'Ishii Mitsujiro, Hisa peut rejoindre la Suzuki Shoten Kobe Steel Co., Ltd. et il devient conseiller et directeur général des départements du travail et du bien-être.

En 1944, Hisa doit évacuer pendant un certain temps avec toute sa famille vers sa ville natale de Sakihama sur l'île de Shikoku afin de fuir les bombardements américains. L'île est pourtant également bombardée et la maison de Hisa est touchée. Tous ses effets personnels sont brûlés lors d'un raid aérien, y compris les certificats et les rouleaux qu'il a obtenus de TakedaCertains rouleaux ont survécu du fait que des collègues du journal Asahi tels que Nakatsu Heizaburo en ont fait des copies, et ils nous ont été transmis par Chiba Tsugutaka.. Heureusement, en raison des restrictions de bagages qui étaient en place lors de son évacuation, il n'a pas pu emporter les enregistrements photographiques avec lui à Shikoku et ces photos ont survécu chez lui à Osaka. Ils lui serviront plus tard de base pour créer le Soden ainsi que d'autres livres.

Avec la fin de la guerre, Hisa démissionne de Kobe Steel en août 1945. Il  retourne à Kochi en octobre 1945, où il fonde Kochi Construction Co., Ltd. et en devient le président. À la suite du décès de sa femme en décembre, Hisa fonde et dirige l'Association Taiyo Oshiki (太陽大敷組合), une coopérative de pêche. Il se remarie en janvier 1947 avec Kusada Tsuyu (草田 つゆ). La même année, il co-fonde le Toa Transformer KK (東亜変圧器KK) avec Kitanaka Hiroshi (北中 博). En 1848, Hisa est recruté par Yatsugi KazuoYatsugi Kazuo (矢次 一夫, 1899 - 1983) était un politicien et activiste. Il a été l'un des plus importants « interlocuteurs informels » dans les relations nippo-coréennes. Tout au long de sa carrière, il a occupé divers titres, mais aucun poste gouvernemental. pour rejoindre l'organisation d'extrême droite Institut de recherche sur les politiques nationalesKokusakukenkyukai (国策研究会, Institut de recherche sur les politiques nationales) était un organisme de recherche privé ayant contribué à plusieurs lois importantes adoptées par le gouvernement militariste pendant la guerre. Il a été dissous à la suite de la capitulation du Japon mais réformé peu de temps après. et sert de secrétaire général pour sa branche du Kansai. En 1949, Hisa rejoint la Shiraishi Foundation Construction KK et devient conseiller pour sa succursale d'Osaka. En 1950, il rejoint le Dainippon Ink Manufacturing KK à Osaka en tant qu'emploi à temps partiel.

Travaux d'édition et de promotion

Hisa n'est pas seulement proactif dans la promotion du Daito-ryu sur le tatami pendant les cours, les stages et les démonstrations, il publie également  un certain nombre de livres et d'articles, utilisant la vaste quantité de photographies à sa disposition. Il publie son premier livre, Kannagara no Budo, Daito-ryu Aiki Budo Hiden (惟神の武道 ・ 大東流合気武道秘伝) en 1940. Pour autant que nous le sachions, il s’agit du premier livre d'instructions jamais publié ouvertement sur le Daito-ryu. Sachant qu'il est publié du vivant de Sokaku, et probablement avec sa bénédiction, cela renforce encore l'idée que Hisa détenait des rênes pour représenter l'école à sa guise.

Hisa a écrit de nombreux livres sur l'Aïkido en commençant par Kannagara no Budo en 1940, et 40 ans plus tard avec l'aide du Nippon Budokan, Hisa a réalisé un film sur les techniques apprises à la société Osaka Asahi News. Ensuite, Hisa a fait une apparition à un événement d'arts martiaux, démontrant le Daito-ryu pour la première fois. Il y a 40 ans, lorsque Takeda Sokaku a choisi Hisa parmi des milliers de ses élèves comme son successeur, il avait prouvé qu'il avait la sagesse et le pouvoir de voir l'avenir. Je pense que c'est la véritable essence de l'Aiki-budo. Je suis sûr que feu Sokaku est en effet très fier et satisfait des réalisations de Hisa. Takeda Tokimune - Lettre d'information Daito-kan (avril 1979)

Hisa écrit deux autres livres. Le premier, Gassho To Waza Hiden (捕技秘伝, Techniques Secrètes d’Arrestation) est publié en 1941 par la section Archives nationales des arts martiaux (武道報国) de l'Association d'assistance aux règles impérialesTaiseiyokusankai (大政翼賛) était une organisation de guerre créée par le Premier ministre Fumimaro Konoe le 12 octobre 1940 pour promouvoir les objectifs de son mouvement Shintaisei (« Nouvel Ordre »). Il a évolué en un parti politique au pouvoir étatiste qui visait à supprimer le factionnalisme de la politique et de l'économie dans l'Empire du Japon pour créer un État totalitaire à parti unique, afin de maximiser l'efficacité de l'effort de guerre total du Japon en Chine.. Hisa publie ensuite le livre Daito-ryu Joshi Budo (大東流女子武道, Daito-ryu art martial pour femmes) en 1942 et le distribue gratuitement car il craint que les femmes n'aient à se défendre en cas d'invasion américaine.

Hisa contribue également au magazine pro-militaire Shin Budo, où il publie une série de quatre articles intitulée « Daito-ryu Aiki-budo » qui ont été publiés comme suit :

Comme le suggèrent les titres, il y a de grandes similarités entre le contenu de ces articles et celui de ses livres.

Entre 1942 et 1944, Hisa travaille sur l'organisation et la compilation de la grande quantité de photos prises au Journal Asahi entre 1934 et 1939. Cela a abouti à la publication du Daito-ryu Aiki-budo Densho Zen Juikkan (大東流合気武道伝書全十一巻), mieux connu sous le nom de Soden (総伝).

Hisa, grâce à ses nombreuses relations, contribue également largement à faire reconnaître le Daito-ryu aiki-jujutsu comme un koryuKoryu (古流, vieille école) est un terme japonais désignant tout type d'école japonaise d'arts traditionnels. par le Kobudo KyokaiLe Nihon Kobudo Kyokai (日本古武道協会) est une organisation appartenant au Nippon Budokan dont le but est de fédérer les écoles martiales traditionnelles pour aider à les sauvegarder et à les promouvoir.. Hisa voulant soutenir l'organisation établie par le fils de Sokaku, Tokimune, il fait valoir que son organisation devrait également être incluse, conduisant au cas inhabituel de deux organisations distinctes (le Takumakai de Hisa et le Daitokan de Tokimune) ayant le droit de représenter le même art martial au sein du Kobudo Kyokai.

En 1978, Hisa et ses élèves participent au tournage d'un documentaire sur les arts martiaux classiques du Japon à la demande du Kobudo Kyokai et du ministère de l'Éducation.

Documentaire sur le Daito-ryu Aiki-jujutsu.

Connexion avec l'Aïkido

Contrairement à ce que pensent de nombreux pratiquants, Hisa n'est pas en mauvais termes avec Ueshiba Morihei et ils rétablissent le contact au début des années cinquante. Hisa reçoit même le 8e dan d'aïkido des mains de Morihei le 23 mai 1956 au Kobukan Dojo en présence d'Ueshiba Kisshomaru. Il s’agit du grade le plus élevé que Morihei attribue à l'époque. Suite à cela, Hisa enseigne occasionnellement l'aïkido au dojo d'Ueshiba à Shinjuku et il assiste même à la démonstration annuelle du All Japan Aikido. Plus tard, Hisa envoie même certains de ses élèves comme Kobayashi Kiyohiro pratiquer l’aïkido au Hombu Dojo de Ueshiba ou au Yoshinkan de Shioda Gozo (塩田 剛三).

hisa-kisshomaru-morihei-8danHisa Takuma recevant le 8e dan d'aïkido de Ueshiba Morihei avec Ueshiba Kisshomaru comme témoin. Photo prise au Kobukan Dojo à Ushigome le 23 mai 1956.[/caption] 

Création du Kansai Aikido Club

Ishii Mitsujiro encourage Hisa à ouvrir un club et à transmettre sa connaissance du Daito-ryu aiki-jujutsu. Le financement est fourni par le milieu des affaires du Kansai, et Hisa peut ouvrir le Kansai Aikido Club au 3ème étage du bâtiment Saitama, Midosuji Awaji-cho, Higashi-ku, Osaka le 10 octobre 1959.

Ishii Mitsujiro prononçant un discours au Kansai Aikido Club de Hisa en 1962. Hisa est agenouillé à sa gauche. L'ancien ministre de l'Éducation, de la Culture, des Sports, de la Science et de la Technologie Michita Sakata (坂田 道太) et le ministre de la Santé et du Bien-être social, Hasegawa Takeshi (長谷 川峻) sont également présents.

Le club étant situé dans un quartier d'affaires de premier plan, il attire un certain nombre d'employés de bureau et d'hommes d'affaires. L'appellation du club d’« aïkido » peut être intrigante pour certaines personnes étant donné que ce que Hisa enseigne là-bas est le Daito-ryu aiki-jujutsu, mais selon certains de ses élèves, il s'agit probablement d'un effort pour rendre le dojo plus attrayant pour le public. A ce moment, le nom « aïkido » gagne rapidement en popularité et il est considéré comme plus attrayant que le terme plus ancien de « ju-jutsu ». En fait, tout au long de sa carrière d'enseignant, Hisa passe volontier des techniques de style Ueshiba à Takeda, selon les élèves et les circonstances. Notez également que contrairement à l'occident, les Japonais peuvent être plutôt laxistes avec la nomenclature et il n'est pas du tout inhabituel d'entendre des professeurs âgés de Daito-ryu utiliser le nom d'aïkido en se référant à leur propre pratique.

hisa-8danHisa posant devant son certificat de 8e dan (à sa droite) d'aïkido, qui est épinglé sur le mur du Kansai Aikido Club.

Hisa est victime d'un accident vasculaire cérébral pendant qu’il donne cours à l'automne 1961, ce qui le laisse handicapé physiquement. Il publie un compte rendu de sa lutte contre sa maladie et de ses efforts de rééducation physique, et peut finalement reprendre l'enseignement. La deuxième épouse de Hisa meurt en février 1965 et après cela, Hisa emménage dans le dojo et continue à enseigner avec dévouement. Il est finalement convaincu de prendre soin de sa propre santé et de déménager à Tokyo avec l'une de ses filles. Le Kansai Aikido Club ferme donc en 1968.

Création du Takumakai

Les élèves de Hisa continuent leur entraînement et au bout d’un certain temps, ils établissent un contact formel avec les élèves de l’un des collègues de Hisa au journal Asahi, Nakatsu Heizaburo, qui ont leur propre groupe à Shikoku. L'élève de Nakatsu, Makita Kan'ichi, paticipe particulièrement activement à l'organisation de la première rencontre entre les groupes d'Osaka et de Shikoku. Cela conduit à la fondation le 24 août 1975 du Takumakai, dont le nom est suggéré par un autre élève avancé de Nakatsu, Chiba Tsugutaka. Aujourd'hui, le Takumakai est la plus grande organisation de Daito-ryu au Japon. Hisa donne régulièrement des stages et participe à ses grands rassemblements. Il meurt le 31 octobre 1980 à l'âge de 84 ans.


Sources

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À-Propos

Site officiel de Guillaume Erard, auteur, instructeur et vidéaste résident permanent au Japon - 5e Dan Aïkido du Hombu Dojo de l'Aïkikai de Tokyo / 5e Dan Kyoshi (professeur) de Daïto-ryu Aïki-jujutsu du Shikoku Hombu Dojo.