Entretien avec Henry Kono : Yin et Yang, moteur de l'Aikido du fondateur

Entretien avec Henry Kono : Yin et Yang, moteur de l'Aikido du fondateur

Henry Kono (1928 – 2016) était citoyen Canadien d'origine Japonaise qui fut parmi les rares étrangers à avoir eu la chance d'étudier auprès du fondateur de l'aïkido pendant quatre ans. Ce qui rend l'expérience d'Henry particulière est le fait qu'il était le seul étranger à pouvoir comprendre le Japonais et que selon lui, c'est cette capacité ainsi qu'une sensibilité tout à fait occidentale qui lui ont permis de faire une lecture différente de ce que faisait Ueshiba Morihei. Henry Kono venait régulièrement enseigner en Irlande et il a eu la gentillesse de m'accorder une matinée pour une interview. Ceci est le premier entretien avec Henry Kono publié en langue française. Il reste habituellement très discret, distillant son savoir à qui veut bien écouter dans une simplicité et une bonne humeur étonnantes. Nous avions rendez-vous dans la matinée chez mon ami Daithí pour un entretien rapide. Au final, je passerai près de trois heures en compagnie d'Henry Kono, celui-ci n'hésitant jamais à se lever pour démontrer les concepts envisagés.

Guillaume Erard : Vous enseignez régulièrement en Irlande depuis presque 10 ans... Henry Kono : C'est mon ami Alan Ruddock qui m'a fait venir. Nous étions ensemble au Hombu Dojo, mais nous ne nous étions pas écrits depuis 30 ans. Un jour il m'a contacté, car il avait entendu dire que j'étais toujours vivant et m'a demandé si ça me disait de venir le voir en Irlande. Je me suis donc retrouvé à faire cours ici deux ou trois fois par an avec en particulier un stage d'été d'une semaine à Galway animé par Alan et moi. Pour une raison que j'ignore, ici, les gens ont accroché à mon enseignement alors qu'à Toronto, ils me prennent pour un cinglé (rires). Ici les gens sont si gentils et aimables qu'ils arrivent à faire fi de tout préjugé beaucoup plus facilement qu'ailleurs.

Alan Ruddock et Henry Kono devant les plans de construction du nouveau Hombu Dojo

Guillaume Erard : Et depuis, le nombre d'élèves a grandi chaque année. Le stage d'été à Galway est l'un des plus gros stages en Irlande avec pas moins de 80 personnes sur le tapis chaque jour et presque 120 le week-end. J'avais entendu parler de cet individu extraordinaire, Ueshiba Morihei, qui enseignait à Tokyo un art magique et j'ai donc décidé d'aller voir de quoi il s'agissait.

Henry Kono : C'est cela ! Les gens me disent souvent que Galway est le stage le plus agréable auquel ils aient participé. Cela dit, je préfère les stages réduits, avec au maximum 30 à 40 personnes. Au-delà, personne ne voit plus rien, en particulier moi, car je suis petit. (rires) Alors, c'est juste histoire de dire « j'y étais ».

Article sur l’arrivée de Henry Kono au Hombu Dojo

Article sur l’arrivée de Henry Kono au Hombu Dojo dans le journal de l'Aikikai (numéro d'octobre 1964)

Guillaume Erard : Remontons un peu dans le temps. Comment avez-vous atterri sur les tatamis du Hombu Dojo ?

Henry Kono : J'ai été élevé au Canada, mais mes parents étaient originaires de Shikoku. À un moment donné, j'ai voulu en apprendre plus sur mes racines si bien qu'en 1964, j'ai décidé d'aller au Japon pour rendre visite aux familles de mes parents. Une fois ceci fait, il me restait encore cinq mois avant l'expiration de mon VISA et j'ai donc voulu trouver une activité afin de passer le temps. J'avais entendu parler de cet individu extraordinaire, Ueshiba Morihei, qui enseignait à Tokyo un art magique et j'ai donc décidé d'aller voir de quoi il s'agissait. Je suis en fait resté quatre ans.

Guillaume Erard : Vous aviez 37 ans à l'époque. Cela a-t-il été un inconvénient pour débuter l’aïkido, en particulier lorsque des gens comme Alan Ruddock et Ken Cottier avaient une vingtaine d’années ?

Henry Kono : En fait, je pense que cette « maturité » m'a aidé à ne pas commettre certaines erreurs. Au début, j'ai pensé : « Si seulement j'étais venu dix ans plus tôt ; j'aurais pu pratiquer à fond la gomme et me jeter contre les murs comme les autres » ; mais en fait, cela m'a évité de tomber dans le piège de l'aspect physique de l’aïkido. Je me suis donc concentré sur les principes qui gouvernaient cette discipline. C'est à mon deuxième jour au Hombu que j'ai vu O Sensei pour la première fois. Il fit une démonstration pendant à peu près 20 minutes et à ce moment précis je me suis dit : « Ce vieil homme ne fait pas la même chose que nous ». C'est à mon deuxième jour au Hombu que j'ai vu O Sensei pour la première fois. Il a fait une démonstration pendant à peu près 20 minutes et à ce moment précis je me suis dit « Ce vieil homme ne fait pas la même chose que nous ». Dès lors, j'ai su qu'il basait tout cela sur quelque chose de simple et d'évident, mais que je n'arrivais pas encore à saisir. Chaque jour où je le voyais, je me disais : « A quoi est-il en train de penser ? » et pas comme tant d'autres : « Qu'est-il en train de faire ? ». Les sensei du Hombu disaient toujours que c'était le résultat de 60 ans de pratique. Moi j'ai été convaincu très rapidement que c'était à cause de la façon dont il pensait qu'il faisait ce qu'il faisait. Comment aurait-il pu en être autrement ? Quand tu es en situation de vie ou de mort, tu dois réagir en un millième de seconde et faire exactement ce qu'il faut au bon moment, tu n'as pas le temps de choisir dans une collection encyclopédique la technique qu'il te faut ; pas le temps de juger, évaluer, sentir. Il faut savoir !

O Sensei au Hombu Dojo. Le uke est Shimizu Kenji. Cette photo et toutes les autres de l'époque ont été prises par Henry Kono.

Guillaume Erard : Nos facultés mentales et motrices sont très réduites dans ces moments cruciaux à cause de la peur et de la décharge d'adrénaline.

Henry Kono : C'est tout à fait ça, tu ne peux te permettre de faire appel à ton intellect dans ces cas-là, la réponse adéquate tient du réflexe, non du décisionnel. Quand le type court vers toi, pas le temps de penser : Pourquoi ? Comment ? Quand ? C'est comme en danse, les deux partenaires ne se font pas bouger l'un l'autre, mais bougent ensemble, mais comme les Japonais ne dansent pas, ils ne pouvaient pas comprendre (rires). C'est amusant, si tu vois un couple danser, ils sont en totale harmonie, mais si tu les mets sur un tatami le week-end d'après et que tu leur dis qu'ils font de l’aïkido, plus d'harmonie. Ils se vissent l'un l'autre sur le tapis ! Pour ramener cela à l’aïkido et au yin et yang, yin ne décide pas de déséquilibrer yang, ils bougent ensemble.Voir l'introduction aux concepts développés par Henry Kono.

O Sensei entouré du groupe d'étudiants étrangers. De gauche à droite : Alan Ruddock, Henry Kono, Per Winter, Joanne Willard, Joe Deisher, O Sensei, Joanne Shimamoto, Kenneth Cottier, Edward Yamaguchi, Norman Miles et Terry Dobson (photo prise par Georges Willard)

Guillaume Erard : Le fait que vous n'avez pas été élevé comme un Japonais a-t-il été un inconvénient ? je n'étais pas encombré par le mythe du bushido qui dit que l'apprentissage martial doit être douloureux, voire mortel. O Sensei avait développé quelque chose de très différent du bujutsu traditionnel et beaucoup de Japonais avaient du mal à le comprendre

Henry Kono : En fait, cela m'a aidé pour plusieurs raisons. D'abord, je n'étais pas encombré par le mythe du bushido qui dit que l'apprentissage martial doit être douloureux, voire mortel. O Sensei avait développé quelque chose de très différent du bujutsu traditionnel et beaucoup de Japonais avaient du mal à le comprendre. Le second avantage que j'avais en tant qu'étranger est que j'ai toujours concentré mes efforts seulement sur ce que faisait O Sensei, pas sur les autres sensei puisque je pensais qu'ils faisaient quelque chose de différent de ce que faisait Ueshiba. Au Japon, le respect voué aux plus avancés que soi est tel que l'on doit faire tout ce qu'ils disent, même si ce n'est manifestement pas ce que le maître a montré. Moi, je faisais juste semblant de faire ce que les autres sensei faisaient en restant poli et on ne m'en voulait pas (rires).

Numéro d'Aikido Shinbun de juillet 1965 montrant que Henry Kono (répertorié comme as ンリー・コーノ) a reçu le shodan en tant qu'étudiant du Hombu Dojo.

Guillaume Erard : On ne vous en voulait pas parce que vous n'étiez qu'un étranger...

Henry Kono : Eh oui, je pouvais m'en sortir grâce à ça ! Le meilleur des deux mondes (rires) !

Henry Kono à Tokyo

Guillaume Erard : Au sujet de votre pratique, beaucoup de gens trouvent cela très doux.

Henry Kono : La plupart du temps les classes au Hombu n'étaient pas dures non plus ! On répétait juste un mouvement encore et encore. Il paraît que ça a changé après. C'est ce que m'avait dit Terry Dobson. Cependant, je dois avouer que comme les autres je me demandais : « Où est-ce que tout cela va aboutir ? Pourquoi pratique-t-on si doucement ? ».

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Terry Dobson, Alan Ruddock et Henry Kono devant le Hombu Dojo

Guillaume Erard : Vous vous demandiez quand la vraie application allait venir ?

Henry Kono : Exactement ! Parce que ce que tu veux faire quand uke arrive, c'est le visser au sol et bang ! (rires) Au début tu crois que c'est ça que tu es est venu apprendre, hein ? Mais tu vois bien qu'en fait, c'était tout le contraire qu'il fallait faire. Ça, beaucoup ne l'ont pas saisi.

Guillaume Erard : C'est vrai que beaucoup de gens disent que Ueshiba avait enlevé l'aspect martial de l’aïkido vers la fin de sa vie... Il est donc parti de ce qu'il connaissait, des techniques martiales issues du Daïto-ryu, et s'en est servi pour développer un système de résolution harmonieuse des conflits.

Henry Kono : Oui j'ai vu des cassettes où des maîtres disent ça, mais c'est là que je me dis qu'ils ont raté l'essentiel. En fait, il a juste ôté les notions de victoire et de défaite à son budo. Je pense que c'est dû au fait qu'il a été très choqué par ce qu'il s'est passé lors de la Seconde Guerre mondiale, en particulier avec le largage des deux bombes atomiques. Il a réalisé que si l'Homme continuait à s'opposer, concourir et se faire la guerre, ce serait la fin. Il est donc parti de ce qu'il connaissait, des techniques martiales issues du Daïto-ryu, et s'en est servi pour développer un système de résolution harmonieuse des conflits. Il aurait pu utiliser une toute autre approche. Pourtant, l'efficacité et la martialité étaient toujours aussi présentes, mais débarrassées de l'aspect visible, débarrassées de toute opposition. En fait, après la guerre, lorsqu'un élève disait à O Sensei que ce qu'il faisait était différent de la façon dont il exécutait une technique avant, O Sensei disait : « Oublie ce que je faisais avant, c'est fini. Maintenant je fais de l’aïkido ! ».

Henry Kono et Virginia Mayhew (à droite) au Hombu Dojo.

Guillaume Erard : Ce que certains considéraient comme les délires mystiques d'un vieil homme n'ayant plus toute sa tête en somme.

Henry Kono : Malheureusement... De quoi parlait Ueshiba dans l’aïkido ? Toi et lui vous bougez ensemble, tu te retrouves à terre, immobile, mais tu ne sais pas pourquoi. Tu te relèves et rebelote, tu es encore à terre sans raison. Quand O Sensei avait ses mains sur toi tu ne pouvais pas te relever même si tu ne comprenais pas pourquoi. S'il s'était assis sur toi en te bloquant les bras tu aurais su pourquoi, mais là rien. Pour une raison inconnue, tu ne pouvais même pas mettre de force dans tes membres. Cela aurait été si facile si on avait physiquement senti ce qu'il nous faisait ; on se serait dit : « OK, c'est un pro, il est meilleur techniquement, il m'a eu. » Mais en réalité, personne n'a jamais ressenti ça, on ne comprenait pas pourquoi on se retrouvait au sol à chaque fois.

henry-kono-guillaume-erard-01 Henry Kono au stage d’été de Galway en 2001 (Uke: Guillaume Erard) [photo par Robert Bergman]

Guillaume Erard : Seriez-vous arrivé au genre de réalisation qui est la vôtre si vous n'aviez pas eu cette expérience au Hombu Dojo ?

Henry Kono : Absolument pas ; j'aurais pu m'entraîner pendant 40 ans au Canada et ne pas comprendre ce que j'ai compris si je n'avais pas vu O Sensei pratiquer. Je suis resté quatre ans au Japon uniquement à cause de lui. C'est parce que je l'ai vu que j'ai pu comprendre et surtout réaliser que ce qu'il faisait était différent de ce que nous faisions. Ueshiba n'expliquait jamais ce qu'il faisait ; il montrait et nous répétions. Son discours était de plus très imagé et les indices qu'il nous donnait étaient très difficiles à dissocier de ses phrases mystiques.

Guillaume Erard : Tamura Nobuyoshi a dit une fois dans Aikido Journal qu'il n'écoutait pas O Sensei quand il parlait du kotodama, car il ne comprenait pas ce qu'il disait. À la place, il se concentrait sur la technique démontrée. La chose la plus importante que tu dois comprendre est qu'O Sensei prenait son aïkido comme un secret que lui auraient révélé les dieux eux-mêmes.

Henry Kono : Évidemment ! Pour nous tous, le discours d'O Sensei était un foutoir mystique dans lequel il jetait quelques indices, il fallait juste être suffisamment à l'écoute pour les intercepter (rires). La chose la plus importante que tu dois comprendre est qu'O Sensei prenait son aïkido comme un secret que lui auraient révélé les dieux eux-mêmes. Par conséquent dans sa tête, il ne lui appartenait pas de nous donner ce secret. Si nous le voulions, nous n'avions qu'à étudier les indices qu'il nous donnait et par une étude personnelle, demander nous-mêmes aux dieux. Ceci est bien évidemment extrêmement éloigné de la méthode occidentale de l'enseignement, mais bien des Japonais ne comprenaient pas cela non plus. Omoto-kyo enseignait une étude du Shinto et le Shinto est vraiment basé sur le yin et le yang ; c'est d'ailleurs pour cela qu'O Sensei n'aimait pas le zen, car sa cosmologie était différente... Mon Dieu qu'est ce qu'il avait horreur du zen... (rires). Quand on lui disait « O Sensei, nous faisons du zen ! », il s'écriait « DU QUOI ??! DU ZEN ?!! ». Il fallait voir sa tête (rires) ! C'est pour tout cela que quand tu allais vers O Sensei, tu devais vraiment avoir les idées larges.

Tohei Koichi enseignant Virginia Mayhew. Au fond à droite se trouve Henry Kono.

Guillaume Erard : On parle souvent de mystifications et d'enseignements cachés dans les arts martiaux japonais.

Henry Kono : O Sensei lui, ne cachait rien, tout était dévoilé devant nous, mais nous ne le voyions pas. Tu sais, il a toujours été tout à fait normal pour les grands maîtres d'art martiaux japonais d'emporter avec eux leur secret dans la tombe. Ueshiba n'était pas différent. Alan a une vidéo de Shioda Sensei dans laquelle il dit que durant les 10 années qu'il a passé avec le fondateur ; jamais Ueshiba n'a expliqué ne serait-ce qu'une seule fois, ce qu'il faisait. Il a du tout interpréter par lui-même. Il prenait alors un uke pour le projeter pendant 10 minutes jusqu'à épuisement du pauvre type. Il finissait en disant : « Quand allez-vous comprendre que lui [uke] n'existe pas et que Ueshiba n'existe pas non plus ? ».

Guillaume Erard : Et en quoi ce qu'il faisait était-il différent de ce que vous autres faisiez ?

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Henry Kono au stage d'été de Galway en 2001 (Uke: Guillaume Erard) [photo par Robert Bergman]

Henry Kono : Nous, nous appliquions des techniques sur un partenaire de façon très compétitive. O Sensei lui, ne faisait que garder l'équilibre entre deux parties de la même entité ; comme les deux parties qui composent le yin et le yang. Je me demande toujours comment il avait la patience de nous voir nous tromper et pourtant nous laisser faire en regardant. Cela dit, il lui arrivait de temps en temps de débouler dans le dojo en hurlant « personne ne fait de l’aïkido ici ! Seules les femmes font de l’aïkido ! ». Il prenait alors un uke pour le projeter pendant 10 minutes jusqu'à épuisement du pauvre type. Il finissait en disant : « Quand allez-vous comprendre que lui [uke] n'existe pas et que Ueshiba n'existe pas non plus ? ». Évidemment, ce genre de commentaires avait tendance à rentrer par une oreille et sortir par l'autre, mais moi ; j'essayais de tout garder dans ma tête [NDR : Henry parle en se bouchant les oreilles et en riant]. Une chose qu'on ne pouvait surtout pas faire, c'était demander : « O Sensei, que ce que vous voulez dire ? ». On risquait de faire face à sa colère, ce que personne ne souhaitait faire évidemment (rires). Je me souviens, lorsqu'il disait : « Je ne vais sûrement pas vous dire ce que je fais », je marmonnais dans ma barbe : « Continue de parler vieil homme, avant de rentrer chez moi, je découvrirai ce qu'il y a dans ta tête. » C'était comme un jeu entre nous.

Guillaume Erard : Je vous ai pose la question du ki il y a quelques années et vous m'avez dit de ne pas m'en soucier. Pouvez-vous revenir là-dessus ?

Henry Kono : Là encore, c'est une histoire amusante. Un jour que nous arrivions juste à Iwama j'ai dit à Ueshiba : « En fait, on m'a dit que vous faisiez ce que vous faites parce que vous avez acquis la maîtrise du ki ». Il me répondit en hurlant : « Je suis né avec du ki ! Qui vous a dit des sornettes pareilles ! Donnez-moi les noms ! Je veux les noms ! » (rires). Là, je me suis dit que c'était une très mauvaise façon de démarrer la semaine et j'ai gardé profil bas jusqu'à la fin du séjour. En fait, je suppose que ce qu'il voulait dire est que chacun d'entre nous est en fait du ki rendu visible ni plus, ni moins.

Henry Kono

Henry Kono au sanctuaire Aiki d'Iwama

Guillaume Erard : Pratiquiez-vous souvent les armes ?

Henry Kono : O Sensei disait souvent « Tant que vous n'êtes pas 3e dan, n'y touchez pas ! ». En fait, il pensait qu'il fallait nous éviter de pratiquer le kenjutsu ou le kendo qui sont des disciplines soit compétitives, soit ayant pour but de tuer alors que l'aikiken est juste un moyen de nous mettre en équilibre toi et moi. Lorsqu'O Sensei était là, personne n'osait même lever les yeux sur une arme. Il est déjà difficile d'être complètement relâché quand on travaille à mains nues alors si on y ajoute une arme...

Guillaume Erard : Il y a eu un déclic dans votre compréhension de l’aïkido, n'est-ce pas ? Henry Kono : Oh, c'est une histoire amusante. Nous les étudiants étrangers avions préparé une petite fête pour son anniversaire avec un gâteau et tout cela. Ce jour-là, O Sensei était détendu et souriant alors je me suis dit que ce serait peut-être le moment de tenter ma chance avec une question.

Le groupe d’étrangers devant l'ancien Hombu Dojo avec le gâteau d'anniversaire préparé pour O Sensei

Au moment où il allait mettre en bouche un morceau de gâteau ; je lui ai demandé : « O Sensei ; comment cela se fait-il que nous ne faisons pas la même chose que vous ? » Il répondit en souriant; « Je comprends le yin et le yang. Vous non ! ». Sans en avoir l'air, il venait juste de me donner le secret de l’aïkido. Pourtant, je suis sûr qu'il avait déjà dû le dire à quelques personnes avant moi, mais moi, je l'ai gardé au fond de moi jusqu'à ce je que comprenne comment tout fonctionnait.

Henry Kono donnant sa carte anniversaire à O Sensei... et profitant de l'instant pour le questionner sur son aikido !

Guillaume Erard : Et comment avez-vous compris cela en partant de cette phrase d'O Sensei ?

Henry Kono : Avant de rentrer au Canada, j'ai passé quelques mois à Hawaï chez mon ami Steve. Il avait étudié sous la direction de Buckminster FullerRichard Buckminster Fuller était un visionnaire Américain, inventeur du Dôme géodésique et auteur de l'Operational Manual for Spaceship Earth et comme tous ceux qui travaillaient avec lui, il avait dû étudier les philosophies orientales. Steve avait donc une large collection d'ouvrages en anglais à ce sujet. Je suis donc resté trois mois chez lui à lire ces livres sur la plage et tout s'est construit de là, l'idée d'équilibre constant est venue de là. À partir de ce moment, j'ai compris comment effectuer ikkyo de la façon dont O Sensei le faisait.

O Sensei mangeant son gâteau d'anniversaire. À l'arrière se trouve Joanne Willard.

Guillaume Erard : Avec ce genre de discours, beaucoup auraient vite fait de penser que vous êtes soit fou, soit un peu mégalo.

Henry Kono : C'est bien pour ça que je reste dans mon coin, il y a assez de place pour tout le monde. (rires) S'ils pensent de cette manière, je n'ai rien contre le fait qu'ils pratiquent de cette manière. Je suis bien content qu'on me laisse en paix faire comme je veux. Je ne dis pas que ce qu'ils font est mal, je dis juste qu'il y a une façon différente de faire qui pour moi, rentre plus en accord avec ce dont parlait O Sensei.

Guillaume Erard : Vous êtes d'ailleurs resté volontairement en dehors des organisations officielles de l’aïkido. Je pense que vous essayez trop dur. C'est un art de savoir, pas un art de faire.

Henry Kono : C'est juste. Je me suis juste retrouvé en Irlande parce qu'Alan m'a demandé de venir et parce que les gens ont aimé la façon dont je pratiquais. Je t'enseigne et je te réponds aujourd'hui parce que j'ai 80 ans, je ne vais pas être ici-bas encore très longtemps et je veux juste que ce que j'ai compris puisse être transmis ; qu'il existe une trace quelque part ; c'est tout.

Virginia Mayhew, Henry Kono et leurs élèves en train de manger un morceau après les cours d'aïkido.

Guillaume Erard : Une dernière question pour la fin, mais celle-là, je la savoure. Henry, malgré le fait que vous nous expliquez tant, pourquoi n'arrive-t-on pas à faire ce que vous faites ?

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Henry Kono au stage d'été de Galway en 2001 (Uke: Guillaume Erard) [photo par Robert Bergman]

Henry Kono : Je pense que vous essayez trop dur. C'est un art de savoir, pas un art de faire. Il faut tout relâcher et c'est ça qui est terrorisant, car sans force dans tes bras, tu n'as plus rien à part ton déplacement. Ça va complètement à l'inverse de ce que ton instinct te dicte.

Guillaume Erard : Un grand merci pour votre temps et votre gentillesse.

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À-Propos

Guillaume Erard est titulaire du grade de 6e Dan en Aïkido (Fondation Aikikai - Aikido Hombu Dojo de Tokyo), et du titre de Kyōshi 5e Dan en Daïto-ryu Aiki-jujutsu (Hombu Dojo de Shikoku). Résident permanent au Japon, il dirige un dojo d’Aïkido à Yokohama et anime régulièrement des stages internationaux. Il est docteur en biologie moléculaire et titulaire d’un Master 2 en sciences de l’éducation. Ses recherches portent notamment sur les dimensions pédagogiques et historiques de la transmission des arts martiaux japonais. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées en France et au Japon, et a collaboré à la rédaction du dernier ouvrage de Christian Tissier.

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