Biographie de Hisa Takuma, l'héritier à la croisée des chemins entre l'Aïkido et le Daïto-ryu

Biographie de Hisa Takuma, l'héritier à la croisée des chemins entre l'Aïkido et le Daïto-ryu

H isa Takuma (久 琢磨) est né le 3 novembre 1895 à Sakihama-mura, Aki-gun, préfecture de Kochi, sur l'île de Shikoku. Il est l'unique garçon d'une famille de cinq enfants. Son père, Hisa Katsusaburo (久 克三郎) travaille comme bûcheron et sa mère, Ushi (久 丑) s'occupe des enfants. Il entre à l'école élémentaire Sakihama Jinjo en avril 1903, et c'est à cette époque qu'il commence la pratique du sumo.

Jeunesse et succès en sumo

En raison du décès de son père en juin 1909, Hisa doit abandonner le collège et commencer à travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Il rejoint l’entreprise Wada Shokai, un fabricant de papier dans la ville de Kochi en août 1909 et y reste jusqu'à ce que celle-ci ferme ses portes en décembre suivant. Hisa est alors invité par une de ses sœurs à emménager avec elle à Osaka en avril 1910 afin de lui permettre de poursuivre ses études. Il réussit l'examen d'entrée de l'école professionnelle Seiki et peut s'inscrire directement en deuxième année. Pourtant, il abandonne ses études en mars de l'année suivante et déménage à Tokyo, où il travaille à la clinique Nonaka en tant qu'étudiant en pharmacie. Là, il continue à participer à des combats informels de sumo, avec un certain succès. Il retourne à Osaka en avril 1912 et se réinscrit en deuxième année à Seiki. Il participe aux tournois de sumo locaux et prend ensuite part en tant que compétiteur de niveau intermédiaire au tournoi du Kanto contre le Kansai qui se tient à Tokyo. Il sort diplômé de Seiki en mars 1915.

En avril 1915, Hisa entre à l'école de commerce de l'Université de Kobe, où il aide à créer un club de sumo dont il deviendra capitaine. Il participe au tournoi annuel de la All Japan Student Sumo Federation, parrainé par le journal Osaka Mainichi, et obtient d'excellents résultats. Il remporte son premier tournoi lors du championnat de sumo de la région de Kinki en 1915.

Hisa Takuma (20 ans) après avoir remporté le tournoi étudiant de sumo de Kobe en 1915.

Il commence également à assumer plus de responsabilités et à enseigner au sein de la All Japan Student Sumo Federation. Hisa mesure environ 1,70 m et il est plutôt mince pour un lutteur de sumo, ce qui fait que la presse sumo le décrit comme « un petit lutteur de sumo dont les compétences surpassent celles des pros ». Gardant des liens avec la fédération, tout au long de sa vie, il recevra le 8e dan honoraire en 1965.

Certificat de 8e dan de sumo de Hisa Takuma, délivré par la Fédération japonaise de sumo et daté du 29 mars 1965.

Hisa participe à un voyage de recherche économique de juin à novembre 1918 qui lui permet de visiter plusieurs pays de l’Empire britannique dont la Malaisie, la Thaïlande, la Birmanie, ainsi que l'Inde. À son retour, il publie un rapport intitulé : « Rapport sur le riz birman ». En mars de l'année suivante, il sort diplômé de l'Université de Kobe. Après avoir obtenu son diplôme, Hisa rejoint la Kobe Suzuki Shoten en avril 1919 et est affecté au Département des matériaux de fer, où il est engagé dans l'importation de matériaux ferreux d'Europe et des États-Unis. A ce sujet, ayant rencontré Hisa plusieurs années plus tard, Stanley Pranin déclare avoir été surpris par les efforts d'Hisa pour essayer de lui parler en anglais.

En octobre de la même année, Hisa entre au service militaire et est incorporé comme volontaire pour un an dans le 44e régiment de la 11e division du temple Zentsu-ji à Shikoku. Il en sort avec le grade de capitaine de l'armée (陸軍主計少将). Il retourne chez Suzuki Shoten en décembre 1920 et y travaille jusqu'à ce que ses propriétaires, la famille Kaneko, déposent le bilan en mars 1927. Point intéressant pour mieux comprendre le caractère de Hisa, alors qu'il aurait pu être transféré sous une nouvelle direction, il donne sa démission, prétextant que les deux entités concurrentes créées à la suite de la faillite devraient fonctionner comme une seule.

En juin de la même année, Hisa déménage à Aomonoyoko-cho, dans le district de Shinagawa à Tokyo, et rejoint le journal Asahi en tant que chef des affaires générales du bureau d'impression (印刷局庶務主任). Il est recommandé au poste par le chef du bureau de vente du journal Asahi, Ishii Mitsujiro[1], qui était l'un de ses aînés à l'Université de Kobe. Ses responsabilités consistent à superviser le travail et à protéger les installations contre les attaques des membres de l'aile droite Seiyu-kai Ingaida[2].

Hisa retourne à Shikoku pour effectuer des exercices de réserve à Zentsu-ji d'août à octobre 1929, où il est promu au grade de général de division (陸軍主計中尉). Il retourne ensuite à son travail à Tokyo en avril 1930, mais cette fois, il emménage dans le logement de la société du journal Asahi à Hayabusa-cho, Kojimachi-ku. Il est muté en juin 1932 au siège d’Osaka du journal pour occuper le poste de directeur général du département des affaires générales (本社庶務部長) et directeur adjoint du département de l'aviation (兼航空部次長). Hisa est également été le chef de la Mission de célébration nationale de Mandchourie (満州国建国祝賀使節団)[3].

Pratique du Daito-ryu avec Ueshiba Morihei (1934-1936)

Le journal Asahi faisant toujours face à la menace terroriste, Ishii Mitsujiro décide d'inviter Ueshiba Morihei, un budoka célèbre ayant la réputation d'enseigner un art martial efficace qui convenait aux gardes de sécurité, afin de lui faire enseigner à l'équipe de sécurité au siège d'Osaka du journal. À l'époque, Hisa et sa famille vivent dans la magnifique Umeda Manson, la résidence de l'ancien directeur de l'imprimerie Osaka Asahi Shimbun, Murayama Nagataka (村 山 長 挙) à Sonezaki-cho, Kita-ku. Il accueille Ueshiba et ses cinq élèves dans un vaste dojo construit dans le grand jardin de la propriété.

Membres du groupe du journal Asahi au pavillon de tir à l’arc du manoir Umeda (vers 1934). Rangée du devant, de gauche à droite : 2ᵉ Yoshimura Yoshiteru (吉村 義照), 4ᵉ Kawazoe Kuniyoshi (河添 邦吉), 8ᵉ Akune Masayoshi (阿久根 政義). Rangée du fond : 3ᵉ Shirata Rinjiro (白田 林二郎), 4ᵉ Yukawa Tsutomu (湯川 勉), 5ᵉ Tonedachi Masao (刀祢館 正雄), 6ᵉ Hisa Takuma, 8ᵉ Harada Bunzaburo (原田 文三郎).

Lors de sa rencontre avec Ueshiba en 1934, Hisa est très impressionné par ce qu'il montre, d'autant plus que contrairement au sumo, son art contient des techniques de contentions articulaires. L'entraînement a généralement lieu tôt le matin jusqu'à 8 heures afin que les élèves puissent se rendre au travail par la suite. À cette époque, le dojo n'a ni climatisation ni douche, donc ils se lavent à l'eau glacée, même en hiver. Toute la famille de Hisa, y compris sa mère, prépare le petit-déjeuner pour les hommes. La femme de Hisa prépare le déjeuner et le dîner pour Ueshiba et ses cinq assistants. Ueshiba passe plusieurs jours par mois à Osaka, enseignant au journal Asahi ainsi que dans divers autres endroits. Sa femme Hatsu (植芝 はつ) vient parfois avec lui et séjourne chez Hisa.

Jardin du manoir Umeda. Ueshiba Hatsu est assise au centre. À l'extrême droite se trouve la mère de Hisa, Ushi. La sœur aînée de Hisa est à l'extrême gauche. L'enfant à gauche est la troisième fille de Hisa, Kyoko et celle de droite est sa quatrième fille, Asako.

Certains des assistants d'Ueshiba enseignent parfois aussi pendant les cours en son absence, en particulier Yonekawa Shigemi (米川 成美), Yukawa Tsutomu, Shirata Rinjiro et Funahashi Kaoru (舟橋 薫). Le noyau des collègues de Hisa au journal inclut Akune Masayoshi, Harada Jozaburo, Kawasaki Zenetsu (川崎 元悦), Kono Tsuneo (河野 恒男), Kurita Yoshie (栗田 義恵), Nakatsu Heizaburo (中津 平三郎), Takahashi Jun’ichi (高橋 儀右衛門), Tonedate Masao et Yoshimura Yoshiteru.

D'après la photo officielle ci-dessous, prise au journal Asahi, Kenji Tomita (富田 健治) faisait également partie du groupe. Il était un homme politique japonais originaire de Kobe, diplômé de l'université de Kyoto, et pratiquait l'aïkido avec le fondateur de cette discipline à cette époque. Il a également été le premier président de l'Aikikai.

Groupe du journal Asahi d'Osaka (v. 1935). Assis de gauche à droite : Ishii Mitsujiro, Tomita Kenji (富田 健治), Hisa Takuma, Ueshiba Morihei, Ueshiba Hatsu, Yukawa Kiku (植芝 きく). Debout deuxième à partir de la gauche: Hirota Yoshitaka (廣田 善隆), Yoshimura Yoshiteru et Yukawa Tsutomu.

Asahi-ryu jujutsu

J'ai déjà décrit la situation compliquée entre Ueshiba et son professeur, Takeda Sokaku, et la manière dont cela a influencé la dénomination de son art. Quand il a été invité à attribuer un nom à son art martial, il semble que Morihei ait suggéré que, puisqu'ils pratiquaient au Journal Asahi (朝日新聞), cet art pouvait être appelé « Asahi-ryu » (朝日流). Face à la critique de l’utilisation du nom du journal pour un art martial, Ueshiba a changé le caractère asahi, pour donner « Asahi-ryu » (旭流). Fait intéressant, les deux caractères signifient « soleil levant », ce qui correspond plutôt bien au horaires d'entraînement.

Cérémonie de Kagamibiraki au journal Asahi (vers 1935). Hisa coupe le gâteau de riz traditionnel (kagami mochi) en présence de Morihei Ueshiba. Derrière Hisa, de droite à gauche : Tsutomu Yukawa (1er), Masao Tonedachi (2e), Yoshiteru Yoshimura (3e), Heizaburo Nakatsu (8e). On remarque que le panneau au fond de la salle porte l'inscription « Aiki Budo ».

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À-Propos

Guillaume Erard est titulaire du grade de 6e Dan en Aïkido (Fondation Aikikai - Aikido Hombu Dojo de Tokyo), et du titre de Kyōshi 5e Dan en Daïto-ryu Aiki-jujutsu (Hombu Dojo de Shikoku). Résident permanent au Japon, il dirige un dojo d’Aïkido à Yokohama et anime régulièrement des stages internationaux. Il est docteur en biologie moléculaire et titulaire d’un Master 2 en sciences de l’éducation. Ses recherches portent notamment sur les dimensions pédagogiques et historiques de la transmission des arts martiaux japonais. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées en France et au Japon, et a collaboré à la rédaction du dernier ouvrage de Christian Tissier.

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