Un regard privilégié sur le 14e Sommet International d'Aïkido

Un regard privilégié sur le 14e Sommet International d'Aïkido

Le 14e Sommet de la Fédération Internationale d'Aïkido (IAF) s'est tenu du 30 septembre au 6 octobre 2024. Ce fut la première édition en présentiel depuis 2016, et un millier de pratiquants japonais et étrangers, qui attendaient avec impatience l'occasion de repratiquer ensemble, se sont à nouveau réunis sur le tatami.

hiden202412coverCe post est une traduction d'un compte-rendu que j'ai initialement écrit pour le magazine japonais Hiden Monthly (月刊秘伝).

Au cours de ces sept jours, plus de mille participants venus du monde entier se sont réunis au Centre National Olympique de la Jeunesse de Yoyogi pour participer à l'assemblée générale, aux conférences et aux cours. L'événement de cette année mérite également d'être signalé car il constitue une avancée sans précédent pour l'IAF, et pour l'Aïkido en général, en termes de diversité dans la représentation.

J'assiste l'IAF sur les questions médiatiques depuis près d'une décennie maintenant, et j'ai encore été impliqué cette année dans plusieurs rôles, notamment en fournissant une assistance pour la mise en place des capacités Internet lors de l'Assemblée Générale, en tournant des vidéos pendant les cours et les démonstrations, et en conduisant des entretiens avec plusieurs enseignants. Cela me laisse généralement peu de temps pour la pratique, mais j'ai veillé à assister à un certain nombre de cours en tant que pratiquant chaque fois que j'en avais la possibilité, afin de ressentir l'ambiance réelle de l'événement tout en étant immergé dans le flux des pratiquants.

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Chacun regarde avec attention pour glaner des éléments techniques.

La pratique était au premier plan des préoccupations des dirigeants de l'IAF, et cette année, l'événement ayant été programmé de manière à permettre aux participants d'assister à toutes les réunions et séances de pratique, sans chevauchement des différents horaires. À cet effet, l'Assemblée Générale s'est tenue lundi et mardi, et les cours ont commencé à partir de mercredi.

L'objectif de l'assemblée générale est de faire le bilan des quatre dernières années d'activité, d'esquisser les activités futures et, le deuxième jour, d'élire le nouveau comité directeur. Ces élections constituent toujours un moment fort de l'événement, mais cette année, elles semblaient encore plus importantes que d'habitude puisque les délégués de l'IAF du monde entier ont élu une femme, Okamoto Yoko Shihan, comme présidente, pour la première fois dans l'histoire de l'organisation. Cet événement significatif s'inscrit dans l'objectif global fixé par les précédents présidents de l'IAF en termes d'atteinte d'une représentation plus équilibrée de l'Aïkido entre les genres et les origines géographiques.

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Okamoto Yoko Shihan pratiquant avec Bruce Bookman Sensei pendant le cours de Micheline Tissier Shihan

Qu'une femme atteigne un tel degré d'ancienneté grâce à sa maîtrise technique en tant qu'instructrice, tout en occupant une position de leadership de premier plan à travers son rôle de présidente nouvellement élue de l'IAF, n'est pas seulement sans précédent en Aïkido, cela sert également d'exemple inspirant pour le sport dans son ensemble. Je pense que nous pouvons tous être fiers en tant qu'Aïkidoka de faire partie d'un tel mouvement. Quant à Okamoto Sensei en tant que personne, son expertise technique, sa maîtrise de plusieurs langues, sa longue expérience à l'étranger et sa personnalité globalement très affable font d'elle un modèle à bien des égards pour tout Aïkidoka, quel que soit son genre. Elle incarne toutes ces qualités sur le tatami, et, tout à fait logiquement, son cours a été cité comme favori par de nombreux participants. Ils ont notamment souligné son insistance inlassable à faire des techniques avec précision, à partir d'un centre fort, tout en maintenant la connexion avec le partenaire, mais d'une manière très bienveillante et ouverte.

L'équilibre entre les genres était le sujet du premier des trois forums tenus en soirée au cours de la semaine. Ces discussions ont été initiées à Takasaki lors du sommet précédent, et des groupes de travail ont été constitués afin de traduire ces idées en réalité concrète, avec de nombreuses initiatives prenant forme par la suite dans différents pays. Le deuxième forum traitait spécifiquement de la place des jeunes dans l'Aïkido, et des opportunités spécifiques qui ont été créées pour les jeunes pratiquants et les instructeurs juniors. Le dernier forum portait sur le thème de l'application des principes de l'Aïkido dans le milieu des affaires.

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Forum Ikigai sur les questions d'équilibre entre les genres dirigé par Ishikawa Satomi Sensei

Dans son message de bienvenue, le Doshu Ueshiba Moriteru Sensei a fait référence aux paroles d'O Sensei lorsqu'il a dit : « L'Aïkido deviendra un pont d'argent reliant le Japon et le monde ». Doshu déclarant qu'il croit que ce rêve est devenu réalité puisque maintenant, l'Aïkido est pratiqué dans 140 pays. L'IAF a joué un rôle important dans ce succès, et elle est passée de ses 18 pays fondateurs à 88 pays membres lors de ce sommet. En particulier, on note une augmentation notable de la représentation de l'Afrique subsaharienne, avec le Kenya et la République du Congo qui rejoignent les rangs des nations participantes en plus de l'Afrique du Sud. Cette montée en puissance de la participation africaine souligne l'intérêt croissant pour l'Aïkido sur le continent, avec également des efforts notables dans le monde arabe, ce qui constitue une étape bienvenue vers un art véritablement universel.

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Rapport sur le développement de l'Aïkido dans le monde arabe lors de l'Assemblée Générale

Après tant de réunions, il était maintenant temps de pratiquer et le premier cours a été donné mercredi matin. À partir de ce moment-là, les installations sportives de Yoyogi allaient constamment bourdonner de vie, jusqu'à la clôture finale dimanche. Jusqu'à cinq cours ont été donnés chaque jour, par des instructeurs du Japon et de l'étranger, y compris des enseignants du Hombu Dojo. Les participants ont ainsi pu prendre part à près de 20 heures de pratique au total. Cette année, une nouvelle instructrice a été ajoutée à la liste, Sugawara Mikiko Shihan de la préfecture d'Iwate, qui est une élève proche de Tada Hiroshi Shihan. Elle a une forte expérience internationale, ayant vécu et travaillé en Suisse pendant plusieurs années et y ayant établi un dojo.

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Sugawara Mikiko Sensei

Le cours du jeudi soir devait être dirigé par Kimura Jiro Shihan, le président du Osaka Buikukai. J'ai rencontré Kimura Shihan il y a plus de six ans, lorsque je suis allé à Osaka pour l'interviewer. Bien que l'entretien ait été fascinant, je me souviens particulièrement de ses cours, prenant d'innombrables ukemi pour lui. Lors de cette première rencontre, j'ai été particulièrement intrigué par son utilisation de l'axe central du corps et du « meguri » qui implique des mouvements courts d'action concentrée tout en faisant pivoter les poignets.

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Chqaue impact au sol me permet de comprendre un peu mieux la technique puissante de Kimura Shihan

La pratique pendant le cours de Kimura Sensei avait une intensité fantastique qui, selon moi, a quelque peu diminué ailleurs, particulièrement depuis le COVID. J'ai veillé à m'entraîner avec ses élèves, et j'ai pris pas mal d'ukemi pour Sensei. Malgré les années, sa technique n'avait rien perdu de son incisivité et de sa puissance, c'était une joie d'être envoyé voler, parfois en gardant à peine le contrôle de mes propres chutes. Le cours d'une heure est passé en un clin d'œil, tout comme les techniques de Kimura Shihan.

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Après son cours, Kimura Jiro Shihan a pris le temps de prendre une photo avec moi et les membres de l'Osaka Buikukai

Le lendemain matin, j'ai été accueilli par Micheline Tissier Shihan, elle était aussi souriante et affable que d'habitude, même si elle était sur le point de commencer son cours devant un nombre intimidant de personnes. Elle a structuré sa leçon sur une façon directe de traiter l'attaque shomenuchi. Micheline Tissier Sensei est connue pour l'incisivité de sa technique, et même si c'est un style avec lequel je suis assez familier, il m'a fallu un certain temps pour adapter mon ukemi, surtout en contraste avec le cours de la veille. Cela m'a fait réaliser l'importance de participer à de tels séminaires afin de garder l'esprit ouvert et d'éviter de tomber dans le piège d'une pratique trop stéréotypée.

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Micheline Tissier Shihan

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai encouragé mes propres élèves du Yokohama AikiDojo à assister à certains de ces cours. Bien que nous soyons un club assez international, avec des visiteurs fréquents venant de différents dojos au Japon et à l'étranger, le sommet était une excellente occasion pour eux de se mettre au défi, tout en se faisant de nouveaux amis. Quel que soit leur niveau, tous sont revenus ravis de l'expérience, ayant assisté à des cours très différents selon leurs propres intérêts et emplois du temps.

Comme en 2016 à Takasaki, j'avais également prévu de mener un certain nombre d'entretiens. J'ai commencé avec Patricia Hendricks Shihan des États-Unis, qui est l'élève étrangère la plus haut gradée de Saito Morihiro Shihan. J'ai été surpris par sa convivialité et son ouverture en termes d'expérimentation sur de nouvelles techniques et séquences d'armes. Nous avons également longuement parlé de notre affection pour le regretté Stanley Pranin, qui était son premier professeur et qui a agi comme mon mentor lorsque j'ai commencé à publier sur le sujet de l'Aïkido.

Interview avec Patricia Hendricks Shihan

J'ai poursuivi avec une discussion avec Tony Smibert Shihan, qui est un élève du regretté Sugano Seiichi Sensei, le leader de l'Aikikai d'Autralie, et membre du conseil supérieur de l'IAF. Smibert Sensei a une vision fascinante de l'Aïkido car il est également un peintre de renommée mondiale qui a exposé des œuvres d'art et publié des recherches à l'international. Nous avons parlé de la relation entre l'Aïkido et l'art, ainsi que de la direction que pourrait prendre l'Aïkido dans les années à venir. Pendant son cours, il a mentionné le fait qu'on n'étudie pas l'Aïkido pour l'apprendre, mais plutôt, qu'on a besoin d'apprendre d'abord ses techniques pour passer le reste de sa vie à développer ces bases. Il a mentionné qu'il avait construit de manière similaire sur les bases de son art de l'aquarelle, mais a ajouté qu'en Aïkido, nous avons l'avantage d'avoir un système iemoto, avec la succession de Doshu, qui nous assure de garder une base solide tout en explorant différentes directions.

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Tony Smibet Shihan

Mon dernier entretien était avec Ulf Evenås Shihan de Suède. Evenås Sensei était un élève de longue date de Saito Sensei, qu'il a servi comme uchi deshi à Iwama. En contraste intéressant avec ce qu'a dit Hendricks Sensei, il a déclaré qu'il ne voulait pas changer un iota de ce qu'il avait reçu de son professeur, ajoutant cependant qu'il ne serait jamais capable d'atteindre son niveau de compétence. Pendant son cours, il a insisté sur la connexion entre les mouvements d'épée et les techniques de taijutsu, ainsi que sur l'utilisation de l'énergie kokyu et le fait de devenir une seule unité avec uke pendant la pratique.

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Evenås Shihan introduisant la technique de shihonage en utilisant le ken

Samedi, j'ai assisté au cours de Christian Tissier Shihan. C'est la lecture de ses livres quand j'étais enfant m'a donné envie de suivre ses traces et de venir vivre au Japon. Comme le destin l'a voulu, il m'a demandé d'écrire le contenu historique de son dernier livre, un volume massif qui revient sur son passé, mais met également en lumière certains de ses élèves et amis proches, y compris les présidents de l'IAF passé et nouvellement élu, Wilko Vriesman Shihan et Okamoto Yoko Shihan.

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Christian Tissier Shihan et moi avons emmené nos familles dîner avant le sommet pour célébrer la publication du livre sur lequel nous avons travaillé ensemble.

Son cours était l'un des plus fréquentés, sans doute en raison de sa popularité, mais aussi du fait qu'il avait lieu le samedi et que les Japonais pouvaient y assister. Christian a expliqué certains des fondamentaux de sa pratique, en mettant l'accent sur la posture, la connexion et le contact, puis en les appliquant dans les techniques. Comme toujours, il s'est assuré de garder sa pratique accessible à tous les niveaux de pratiquants, et les sourires sur tous les visages après la pratique témoignaient de cet effort vers l'accessibilité. 

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Je prends ukemi pour Christian Tissier Shihan pendant qu'il démontre l'importance de maintenir, et de se déplacer à partir d'un axe central

Le cours suivant a été donné par le Hombu Dojo-cho, Ueshiba Mitsuteru. Étant au Japon depuis quinze ans, j'ai eu la chance de le voir se développer en tant qu'enseignant et en tant que leader, et je continue d'être impressionné par la façon dont il a été capable de répondre si parfaitement aux nombreuses exigences de sa fonction en tant que prochain chef de l'Aïkido. En plus de son expertise technique, son dévouement total à l'Aïkido est toujours une inspiration pour moi, en particulier puisque nous avons le même âge.

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Prendre ukemi pour le Hombu Dojo-cho Ueshiba Mitsuteru est toujours un moment fort

Après le cours du Dojo-cho est venu le temps des démonstrations, avec 48 délégations représentant leurs pays respectifs. Elles ont présenté une large gamme de styles, de compétences et de niveaux qui ont mis davantage en évidence le formidable développement de l'Aïkido dans le monde entier. En filmant, j'ai réalisé à quel point le niveau général avait augmenté récemment, chaque pays étant en mesure de fournir des démonstrations bien élaborées, presque sans effort. Les dernières démonstrations ont été données par les Shihan de l'IAF Okamoto Yoko, Micheline Tissier, Ulf Evenås, Tony Smibert et Christian Tissier.

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Préparation de la caméra pendant que les équipes sont briefées par le vice-président de l'IAF Adam Manikowski avant de représenter leurs pays

Le jour suivant, toute la communauté des participants s'est réunie une dernière fois pendant le cours de Doshu. Bien que le dojo était bondé, l'Aïkido est censé être adaptable à la taille et au niveau de son partenaire, mais aussi à l'espace disponible, et donc la pratique dans de telles circonstances était toujours intense et enrichissante. Tout au long de la semaine, de nombreuses personnes différentes de styles différents ont assisté à différents cours, mais aujourd'hui, tous se sont rassemblés autour des bases établies par Doshu. Cela m'a rappelé les paroles de Smibert Shihan sur le système iemoto. Beaucoup d'autres arts martiaux se passent de cette connexion familiale avec le fondateur de leur art, mais je pense que c'est un grand avantage pour l'Aïkido de pouvoir se rassembler autour de la famille Ueshiba, car elle personnifie le sentiment que de nombreux participants ont eu tout au long de la semaine, celui de faire partie d'une famille étendue et forte qui va au-delà des cultures, des genres ou des nationalités.

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Ueshiba Moriteru Doshu enseignant dans un dojo bondé

Nous nous sommes ensuite rendus à l'hôtel Keio Plaza pour la soirée d'adieu. C'était la dernière occasion de se retrouver, de réseauter et surtout, de remercier tous nos amis qui avaient fait le voyage au Japon. L'ancien président Wilko Vriesman a souligné le formidable succès de l'IAF dans ses récents efforts pour se connecter avec les diverses agences sportives du monde entier, et le fait qu'elle était maintenant plus représentative que jamais de la diversité de la communauté Aïkido. Il a souhaité le meilleur à Okamoto Sensei et a dit qu'il continuerait à la soutenir ainsi que l'IAF depuis sa nouvelle position de membre du conseil technique nommé par Doshu.

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Tous les participants après le cours de Doshu dimanche

Dans le discours qu'elle a prononcé en réponse, Okamoto Sensei a expliqué que le Budo est un chemin de vie qui lui avait beaucoup apporté, et qu'elle voyait son élection comme une opportunité de redonner à l'Aïkido et à sa communauté élargie. L'événement s'est conclu par un discours du Dojo-cho, qui a déclaré que l'Aikikai poursuivrait son effort conjoint vers l'expansion de l'Aïkido, avec le soutien de l'IAF. J'ai eu la chance de voir l'IAF se développer énormément au cours des dernières années, et j'attends avec impatience de voir ce que nous pourrons accomplir de plus au cours des quatre prochaines années, jusqu'à notre prochaine rencontre à Tanabe, le lieu de naissance du fondateur, en 2028.

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Les officiels nouvellement élus de l'IAF et les membres du conseil technique présentés lors de la soirée d'adieu

Un grand merci au personnel et aux enseignants de l'Aikikai Foundation Aikido Hombu Dojo, et au personnel de l'IAF pour leur aide tout au long de la semaine. La plupart des photos de ce rapport ont été fournies par Tsuno Makoto (Aikikai Foundation), Yassine Afqir (IAF), et Mihaly Dobroka (Yokohama AikiDojo). Enfin, un grand merci aux précédents présidents de l'IAF, Peter Goldsbury, Kei Izawa, et Wilko Vriesman pour leur confiance et leur soutien toutes ces années.

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À-Propos

Guillaume Erard est titulaire du grade de 6e Dan en Aïkido (Fondation Aikikai - Aikido Hombu Dojo de Tokyo), et du titre de Kyōshi 5e Dan en Daïto-ryu Aiki-jujutsu (Hombu Dojo de Shikoku). Résident permanent au Japon, il dirige un dojo d’Aïkido à Yokohama et anime régulièrement des stages internationaux. Il est docteur en biologie moléculaire et titulaire d’un Master 2 en sciences de l’éducation. Ses recherches portent notamment sur les dimensions pédagogiques et historiques de la transmission des arts martiaux japonais. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées en France et au Japon, et a collaboré à la rédaction du dernier ouvrage de Christian Tissier.

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